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Les nommeurs d’étoiles

Par | 2018-02-23T09:38:52+00:00 20 décembre 2016|Catégories : Blog|

 

 

L’ombre verte de notre néant impar­fait se déplace,
sans char­rier les runes de terre dont nous l’avons per­cée.
Elle n’enlise le corps que pour le rendre mar­qué
à une vir­gi­ni­té de ritour­nelle.
Mais il y a là toutes sortes d’ombres éten­dues à sécher :
l’ombre-chèvre
qui tourne comme un ani­mal autour du piquet de sa chose ;
l’ombre-lionne
qui glisse libre­ment vorace sous les nuages ;
l’ombre-étincelle de l’oiseau,
l’ombre-brûlure qui tra­verse la paume.

Il y a des gens qui brûlent le long des quais,
sur les che­mins de halage,
au fond du ciel aus­si,
à la sur­face des lacs,
ce sont les mêmes.
Comme des signaux de néant,
une attrac­tion pour le sou­rire.
Artificiers en feu pour nuits de cendres,
métreurs de l’absolu à petites flammes,
pré­pa­ra­teurs d’azur dans le fris­son des caves,
fabri­cants d’yeux,
cher­cheurs de freintes occu­pés à tami­ser les dépôts du vide ;
tous cal­ci­nés sans qui la fête ne serait pas pour nous.

Certains ont arran­gé les contours de leur ombre ;
cela se voit sur leur visage :
ils vont plus trans­pa­rents dans le mys­tère.
En mar­chant,
ils accom­pagnent la course des arcs-en-ciel
qui prennent source dans les larmes.
Ce sont les trouble-fêtes des morts,
ceux qui serrent la des­ti­née des hommes
en refer­mant leur poing,
et donnent le bras à des vents fati­gués.
Ils ouvrent des voies nou­velles à chaque pas,
mais contra­rient le vol.
Leur appa­ri­tion est comme un ren­dez-vous d’amour,
mais vont attendre ailleurs, à une autre heure.
Ils tendent la main pour nour­rir les étoiles,
et ces perles res­semblent
à des regards d’oiseaux chez l’empailleur.
Ils donnent des pré­noms aux choses mortes ;
des graines de des­tin embrous­saillent les sen­tiers.
Leurs caresses sont nom­meuses d’étoiles.

Pourtant, ils savent bien que non.
Ils sont, dans le chaos du sens,
des étoiles sans nom,
une pen­sée d’avant la langue.
Ils ne croient pas à des choses très simples :
à la suc­ces­sion,
aux liens,
aux dis­tances.
Ils font bloc.
Dans l’ubiquité, ils font bloc.
Toute une vie les arrose de l’échec satis­fait des pos­sibles.
Ils cherchent la for­mule,
qui n’est sur­tout pas magique ;
une for­mule d’abolition des­ti­née à ne pas trans­for­mer,
ne pas choyer,
ne pas pri­vi­lé­gier ;
une for­mule pour révé­ler.
Une for­mule révé­la­trice.
Ils vivent en état de choc,
sans rien heur­ter,
par manque de temps,
par défaut de croyance.
Pour mou­rir, il leur suf­fit d’y croire,
un ins­tant ;
et ça leur vient sans dou­leur,
comme une mon­tée de l’absence,
une bouf­fée.
Leur mort est dans les choses
et leur mort est pos­sible.
Ils en reviennent par réten­tion.

Ils ne croient pas aux choses,
pas au com­bat des hommes ;
ils ne croient pas.
Ils vivent dans un monde sans vio­lence,
au milieu des coups,
des hur­le­ments,
de l’odeur du mal,
parce qu’on leur a arra­ché les sens,
exci­sé les nerfs.
Ils disent cela mais ils ne croient tou­jours pas
à la suc­ces­sion,
aux liens,
aux dis­tances.
Ils cherchent le nom,
pas l’argument.
Ils peuvent mou­rir quand ils veulent.
Sans cruau­té.
Par une incan­ta­tion même pas mur­mu­rée,
à peine pen­sée.
Dans un chaos, au large.
Ils savent bien que non.
Ils attendent la for­mule.
Elles viennent par cen­taines,
par mil­liers,
par mil­lions.
Ils ne croient pas aux nombres.

Mais nul ne songe à moquer la naï­ve­té d’un mor­tel ;
et sa guerre n’est pas un écueil à la fête
chaque fois qu’on signale une étoile.
Voici l’heure de grande jouis­sance.
L’air se condense autour d’une cha­leur sans nuit.
Quelqu’un a essayé de tra­ver­ser la vie par le quai nord,
où frappe main­te­nant son triste corps qui flotte.
Personne pour nous dire d’entrer et nous accueillir
au dîner froid où s’attarde le jour pesant ;
aucun bri­gand d’un soir ne mise,
sur la table d’hôte,
la bourse d’or gris qui tinte faux dans les plats vides
et résonne dans les ins­tru­ments silen­cieux.
Un jeu savant de flammes des­sine sur les vitres
des mes­sages sans secret ;
car il faut, pour y voir, allu­mer des feux sous la cani­cule.
Et les rares nuages atten­dus 
prennent l’allure de paroles déce­vantes.

 

 

 

***

 

 

 

Corps ouverts sur l’étendue 

fleurs car­ni­vores dans les marais 
à ciel ouvert éclairs en cage 
une trombe rompt l’horizon 
la mer sur nous comme une pluie salée

La mer 
où vont mou­rir les amants

Corps ouverts sur l’étendue 
lits sans ser­rure 
pans de ciel aux fenêtres 
fenêtres ouvertes sur les cages 
nos yeux sur l’horizon débordent

L’horizon 
où vont mou­rir les amants

Aux fleurs d’amour chan­tant 
dans la four­naise de l’été 
aux bêtes aveugles de la nuit 
cher­chant à tâtons leur soleil

Le soleil 
où vont mou­rir les amants

Corps ouverts sur l’étendue 
la route pour­suit son des­tin 
vitres ouvertes et corps en cage 
dans la nuit à tom­beau ouvert 
avec du vent dans les yeux

Là-bas 
où vont mou­rir les amants

Souvent la nuit tremble la terre 
sou­vent la nuit fris­sonnent les corps 
la mort a posé son visage dans mes mains 
c’est un chien tran­quille après la course

La mort 
où vont rêver les amants.

 

 

 

 

Photo Gregory Crewdson