> Lettre avec un fragment de bleu, F. Hàn

Lettre avec un fragment de bleu, F. Hàn

Par | 2018-02-23T07:33:05+00:00 2 juin 2013|Catégories : Critiques|

Un jour, assis à une ter­rasse des Chartrons à Bordeaux, un ami, qui connais­sait mon goût pour la poé­sie, me ten­dit un petit fas­ci­cule de 6 X 14 cm en pro­non­çant le nom de Françoise Hàn. Ce nom n’évoquait rien pour moi.

Afin de com­plaire à mon ami, je lus ce petit livre impri­mé sur « des pauvres papiers de fruits ».

Je vou­lus alors être cer­tain de mon impres­sion pre­mière et j’amenais  Lettre avec un frag­ment de bleu  à une soi­rée de poé­sie, orga­ni­sée men­suel­le­ment. Je lus les cinq pre­mières pages dans un pre­mier temps et stop­pais net à :

«  […] ce cri faux, dans les ténèbres était insup­por­table. »

Insupportable, il devait l’être, car mes cama­rades ce soir-là m’enjoignirent à conti­nuer la lec­ture. J’attendis pour­tant le deuxième set pour la pour­suivre, à par­tir de :

« Prendre la bêche, ense­ve­lir le cadavre désar­ti­cu­lé de l’aurore […] »

Jusqu’à :

« […] Le cri fait le tour de l’univers, revient enfon­cer dans la gorge un tam­pon d’orties sèches. »

La décla­ma­tion pre­mière de ce second extrait était véhé­mente, gueu­lée … puis, sans tran­si­tion, je repre­nais ce pas­sage avec une voix feu­trée, sourde.

Depuis, on me rede­mande sou­vent les réfé­rences de cet ouvrage de Françoise Hàn qui res­semble de loin à un paquet de papier pour ciga­rettes à rou­ler ou à un bloc de papier d’Arménie.

Par  quatre fois, Françoise Hàn s’adresse à quelqu’un :

« Je t’écris du pré­sent »
« Je t’écris du pré­sent englou­ti »
« Je t’écris du pré­sent, coque vide, avec des traces d’incendie »
« Je t’écris avec ce frag­ment de bleu »

Formules qui rythment la scan­sion de l’ouvrage. On ima­gine qu’elle s’adresse à Claude pour qui, en 2006, a été com­po­sé Un été sans fin, publié chez Jacques Brémond et recen­sé par Poézibao  http://poezibao.typepad.com/poezibao/2009/03/un-%C3%A9t%C3%A9-sans-fin-de-fran%C3%A7oise-h%C3%A0n-lecture-de-marieclaire-bancquart.html

Peu importe, l’adresse inter­pelle direc­te­ment et tout aus­si bien le lec­teur.

Ce livre est bien plus qu’un cri face à la tor­ture :

« Dans quelle cendre retrou­ver les vic­times des inter­ro­ga­toires, les silen­cieuses et celles qui ont par­lé »

Ce livre est cer­tai­ne­ment une condam­na­tion farouche de la catas­trophe éco­lo­gique :

« C’est une mer inté­rieure qui aban­donne son rivage, un désert en for­ma­tion »
« […] un hameau épar­gné. Les champs sont en friche »

C’est avant tout une sur­rec­tion du sen­sible :

« Qui se lève­ra avant le jour, pour quelle tâche invi­sible ? »

Une recon­nais­sance de notre vani­té :

« Tout ce que nous savions, un fagot de brin­dilles pas même assez sèches pour flam­ber clair »

L’aveu de notre renon­ce­ment pas­sé à com­battre :

« C’est pour cela que nous allons encore debout, avec sur nous la der­nière arme que nous n’avons pas ren­due »

Françoise Hàn nous met en face de ce « pré­sent, coque vide, avec des traces d’incendie ». Et mal­gré tout, elle envi­sage notre capa­ci­té à « Comprendre ici, dans notre main­te­nant confus, une langue qui n’est pas par­lée encore » afin d’espérer peut être une « Matière de jour ».

Bordeaux, le 15 avril 2013.