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Marie Cosnay Le Fils de Judith

Par |2018-08-18T08:25:13+00:00 8 juin 2014|Catégories : Blog|

Des actions qui se croisent et s’entrecroisent, Helen à la recherche d’elle-même. Le fait par­ti­cu­lier éclate dans diverses direc­tions comme si des sou­ve­nirs ou des visions venaient s’agglutiner. C’est par la parole que ce monde se crée et se divulgue, échappe à la logique du lec­teur qui n’est pas habi­tué à une rup­ture de nar­ra­tion devant un uni­vers oni­rique. Des images se suivent, sur­gissent les unes des autres, la linéa­ri­té du roman se situe au-des­sus du récit. D’ailleurs, celui-ci com­mence par : Quelque chose nous échap­pait. Dès la toute pre­mière page, Marie Cosnay nous donne un conseil de lec­ture : Nous pre­nons l’ensemble dans un même regard  c’est-à-dire : Les acci­dents du temps.

On apprend très vite que le per­son­nage d’Eugen, mathé­ma­ti­cien sui­ci­dé dans les mon­tagnes bleues, est dans une pre­mière approche, l’usurpateur du tra­vail d’un autre, dans une seconde approche : Nous ne sau­rons jamais ce que Eugen nous pré­pa­rait comme trou­vaille. Nous voi­là décon­te­nan­cé et balan­cé d’un extrême à l’autre. L’événement tourne au cau­che­mar comme si le réel ne savait pas être main­te­nu très long­temps et devait bas­cu­ler dans l’étrange, le fan­tas­tique, la mort d’un monde bien ordon­né. Helen parle avec le vieux Quentin qui l’a trou­vée et éle­vée. Soudain, elle s’approprie les êtres, les choses et pénètre sa bouche, il est deve­nu un monstre marin qui fini­ra par la reje­ter. Chaque per­sonne est en dan­ger aus­si concret qu’indéfini.

Ce récit explo­sif sur­prend le lec­teur qui vou­drait rete­nir un fil conduc­teur qui se délite et se recons­truit plus loin. On cherche à démê­ler le vrai du faux, le vrai du vrai­sem­blable au tra­vers de tant de voyages plus men­taux que phy­siques. Un per­son­nage revient à lui, se quitte à nou­veau, s’enfonce dans des débuts de rêves, des débuts de véri­tés, peut-être, qui cessent brus­que­ment, que la rai­son ne suit pas.  S’agit-il d’une autre logique où le mys­tère réac­ti­vé en per­ma­nence livre­rait des secrets, où nulle véri­té n’accéderait à la sur­face solide d’un dire : Pas un son ne passe. Une quête dont les mots eux-mêmes tour­ne­raient court, un faux soleil qui ne livre­rait sa cha­leur que par mémoire et dont il fau­drait tenir compte.  Le lec­teur se heurte à la pré­gnance des des­crip­tions, par­fois très belles, réa­listes d’une nature hos­pi­ta­lière, ou, des situa­tions extra­or­di­naires décrites avec exac­ti­tudes.

C’est un voyage ima­gi­naire, une recherche sans fin maté­ria­li­sée par des gares, des trains, des trains, des gares, le tout sou­vent vide. Nous allons vers quelque chose qui est nulle part, qui est ce nulle part. Certains évé­ne­ments appa­raissent, dis­pa­raissent ou se rap­pellent à eux-mêmes non pour s’imposer mais pour impo­ser aux lec­teurs un insa­tiable ques­tion­ne­ment sans réponse devant les évi­dences. Il n’y aura jamais de réponse com­plète, défi­ni­tive à la ques­tion posée : qui suis-je, Helen, quelles sont tes ori­gines ? Ecrire un poème ou une équa­tion mathé­ma­tique n’est pas suf­fi­sant. On dirait que pour Marie Cosnay, l’essentiel se trouve dans « une réa­li­té rugueuse à étreindre », qu’il faut dépas­ser la pen­sée, les formes d’art, toute forme de spé­cu­la­tion pour s’ouvrir au monde de la stricte réa­li­té qui ne peut se main­te­nir en per­ma­nence et qui réclame un bout de fan­tas­tique comme un corps trans­for­mé en coque de bateau, par exemple. La mémoire va et vient, mélange les évé­ne­ments, glisse en avant en arrière sur la ligne du temps. Mais y a-t-il une ligne du temps, une mesure avec un début et une fin ?  Les évé­ne­ments s’imbriquent les uns dans les autres et se dis­solvent comme un tirant d’obscurité.

Helen déclare : je ne suis née nulle part et sur­tout de per­sonne. Cette phrase est un des points cen­traux du livre qui nous ren­voie à la mytho­lo­gie, à l’essentiel : la quête de soi dans un monde qui n’apporte pas de réponse, ou pas de réponse suf­fi­sante. De grands pans d’obscurité demeurent qui pro­jettent l’œuvre tou­jours en avant comme un orage qui bous­cule tout, puis, tout se remet en place par­mi de grands souffles chauds. Une langue très sug­ges­tive, ava­ler sa mai­greur, claire, tenace, à phrases courtes, usuelles assure une liai­son entre la dis­pa­ri­té appa­rente de ce livre et en main­tient l’unité. Ici, tout est et devient par le lan­gage.

C’est un jour qui peut dis­pa­raître à tout moment, un jour instable. Tel est le fond de ce livre et avec lui adieu, adieu à tout. Le lec­teur finit par s’installer dans ce livre aux accents étranges qui s’imposent et affer­missent leur pré­sence. On reste arrê­té dans son élan, il n’y  a pas d’issue, pas de sor­tie, un laby­rinthe. Helen est un corps dans le corps des choses capable de sou­le­ver le réel, d’accepter toutes les inven­tions, les hal­lu­ci­na­tions, de trans­for­mer le monde dans les plis d’une pen­sée han­tée par une seule obses­sion. Ce livre ne se laisse pas prendre. Helen fuit en même temps qu’elle cherche.

Dans ce voyage du 10 mai1968, très pré­cis, nous sommes entre réa­li­té et folie : Ensemble, ils devinrent fous. Cherchent-ils, Eugen et Isole, quelque chose ou est-ce une fuite sim­ple­ment et de quoi qui leur échappe et qui les porte en avant ? Le couple n’est pas fusion­nel, Isole se taille les poi­gnets, Eugen : ce qu’il écrit n’est pas lisible. Les per­son­nages se dédoublent dans le temps, ils sont eux et quelqu’un d’autre, des morts parlent, nous sommes per­dus entre les mots parce qu’ils dépassent les évé­ne­ments et qu’ils finissent par ne plus signi­fier qu’eux-mêmes où sens et contre­sens ne sont plus qu’uns. Ce sont les mots qui inventent les textes, qui dominent les per­son­nages qui bous­culent le lec­teur et fabriquent seuls du des­tin.

N’est-ce pas nos réfé­rences men­tales que Marie Cosnay met en évi­dence avec notre réa­lisme mais aus­si nos rêves, nos phan­tasmes, nos pertes de mémoires, nos choix impos­sibles, les temps qui se mélangent ou qui s’arrêtent, tous les faits de vie qui ne trou­ve­ront jamais d’explication, coin­cés que nous sommes entre la vie et la mort, toutes deux inex­pli­cables. C’est le ration­nel une bonne fois en cause, nous sommes face à nous-mêmes dans des lacis inex­tri­cables. Et pour­tant nous vivons, il y a des moments de luci­di­té mais ils ne durent pas, nous déra­pons. Peut-être aus­si, nous rap­pro­chons-nous plus de nous-mêmes et qu’il fau­drait sim­ple­ment l’accepter et le vivre ? En réa­li­té, nous échap­pons aux récits habi­tuels, aux fic­tions bien ordon­nées dans l’espace et le temps. C’est le contraire d’une fic­tion, que nous pro­pose Marie Cosnay, une vue directe sur notre mode d’existence au quo­ti­dien. Il n’y a pas de fan­tas­tique, c’est le réel qui nous est dévoi­lé où les jours se poussent les uns les autres vers rien, vers l’achèvement incom­pré­hen­sible de toute chose. Pauvres nous mis à nu sans le savoir. Marie Cosnay dérange notre petit moi et les ras­semble tous pour, quelque part, nous crier : cou­rage.

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