> Marina Tsvétaïéva, Insomnie

Marina Tsvétaïéva, Insomnie

Par | 2018-05-23T01:40:53+00:00 10 juin 2012|Catégories : Critiques|

Insomnie et autres poèmes vient comme un com­plé­ment néces­saire du pré­cé­dent volume de Marina Tsvétaïéva paru chez le même édi­teur et dans la même col­lec­tion, Le ciel brûle sui­vi de Tentative de jalou­sie. Et, en effet, c’est de cette poé­sie dont il s’agit, une poé­sie appa­rais­sant au monde comme le Dit du ciel qui brûle. Du reste, la poé­tesse avait 20 ans aux alen­tours de la révo­lu­tion bol­che­vique, elle aimait lire Biély ou Blok, était l’amie de Volochine, l’amante de Sophie Parnok. Elle était mariée aus­si. Ce petit détour par l’intime est loin d’être ano­din à pro­pos d’une poé­tesse auteur d’un petit recueil inti­tu­lée L’amie, au sujet de son amante, dont les poèmes sont édi­tés dans le pré­sent recueil. Et le détour néces­site élar­gis­se­ment à la poli­tique : nous avons mis du temps à décou­vrir la poé­sie de Marina Tsvétaïéva. Pourquoi ? La jeune femme et sa poé­sie, mariée à un offi­cier des armées blanches, ne plai­saient guère au cama­rade Staline. On a oublié, ou l’on feint de l’avoir oublié, com­bien ces simples faits valaient alors ostra­cisme. Bisexuelle, exi­lée poli­tique, tout cela vous avait un petit air de « réac­tion » propre à faire de vous un enne­mi des masses popu­laires, au détri­ment du poème et au déni des belles et grandes idées théo­riques des cen­seurs. C’était là-bas, bien sûr, mais aus­si du côté de Paris. 

Ainsi, Tsvétaïéva a vécu à Berlin, à Prague, à Paris. Et elle a écrit de très beaux poèmes consa­crés à ces trois villes, ou à son état de l’esprit tan­dis qu’elle se trou­vait dans l’une de ces villes, poèmes eux aus­si édi­tés ici. Bien sûr, en termes de milieux artis­tiques, Paris était alors en par­tie une suc­cur­sale de Moscou, ce que la poé­tesse a vécu dans sa chair, alors reje­tée par cer­tains poètes, sur­réa­listes en par­ti­cu­lier. Il ne fai­sait pas bon errer dans les milieux blancs de la capi­tale, avoir des amis nobles deve­nus chauf­feurs de taxi, écrire des textes admi­ra­tifs au sujet de Maïakovski, dont un poème édi­té ici. Ses amis d’alors se nom­maient Rilke ou Pasternak. On se dira que tout cela est du pas­sé, c’est sans doute vrai. Et fina­le­ment, que poé­sie et chro­no­lo­gie sont des mondes éloi­gnés. Pourtant, l’histoire se ter­mine ain­si : de retour en URSS, la poé­tesse est reje­tée de tous et toutes, assiste aux enter­re­ments des membres de sa famille, les fameux « contre-révo­lu­tion­naires », aux dépor­ta­tions, doit accep­ter de décou­vrir les joies de la Tatarie, sup­por­ter le fait que son mari soit fusillé. Elle finit par se pendre, bien sûr.

Le temps l’emporte. En poé­sie. Et Zéno Bianu nous per­met de redé­cou­vrir la force, la vigueur et la beau­té de cette poé­sie russe du siècle pas­sée. Outre L’Amie, on trou­ve­ra dans cet ensemble les poèmes d’Insomnie, ceux des années 1930-1940 et ceux consa­crés aux villes de l’exil.

Des poèmes poli­tiques par­fois :

 

Tous cou­chés en rangs
Sans par­tage
A bien voir les sol­dats,
Où sont les nôtres ? Et les autres ?

Il était Blanc – le voi­là rouge
Rouge de sang.
C’était un Rouge – le voi­là blanc
Blanc de mort.

 

Politique, oui. Mais une poé­sie qui com­bat l’infâme bêtise, sur­tout, celle des idéo­logues de toutes les cou­leurs, ces empê­cheurs de vivre poé­ti­que­ment en rond.

Une poé­sie qui parle de l’âme de l’humain, celle là même que nom­breux sont ceux, encore, à nier :

Âme, tu ignores toute mesure,
Âme fus­ti­gée, âme muti­lée,
Tu as le lan­guir du fouet.
Âme qui accueille son bour­reau,
Comme le papillon s’arrache à sa chry­sa­lide !

 

Une poé­sie de la beau­té des villes :

 

Du haut de mon orgueil comme d’un cèdre
J’embrasse le monde : des bateaux passent,
Le ciel s’enflamme… Je retour­ne­rai
La mer en ses fonds pour t’arracher à elle.

Je retour­ne­rai la mer en ses fonds pour t’arracher à elle, il faut avoir lu cela.

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