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MORT-HOMME

Par | 2018-06-20T09:25:56+00:00 22 février 2014|Catégories : Blog|

 

– Vous me voyez, là ?… Oui ?… Et vous m’entendez ?… Bon.
Eh bien, c’est déjà ça que vous y croyiez, non ?
On m’a trou­vé un corps, c’est déjà un bon signe.
Je vais donc essayer de bien tenir ma ligne
Et tout en res­tant là dis­pa­raître à vos yeux.
Autant vous pré­ve­nir, ce sera fas­ti­dieux,
Un vrai enfan­te­ment, dou­leur et déli­vrance,
Mais avec moins de sang, mais avec moins de transe,
Un peu plus drôle aus­si, quoique la joie en moins.
Vous vous dites déjà : ce type fait le point,
Il ne tient qu’à un fil, l’identité vacille…
Vous vou­liez un comique, un vrai faux joyeux drille
Avec son air idiot ?… – Prestidigitateur
Improvisé du jour, à déco­cher vos pleurs
Je ne pré­tends pas même et pré­fère en conscience
Vous voir enfin grin­cer d’un bon vieux rire rance
Et qui reste au-dedans. – Je vais naître à l’envers
Et vous allez me voir reve­nir de l’enfer.
Appelez-moi André, André ça veut dire homme,
C’est assez géné­rique et ça va pour ma pomme.
Mais bon, André com­ment ?… Va pour André Comment !
(Il y en a déjà qui pensent que je mens…
Et ce n’est qu’un début !) Je suis mort à la guerre,
Agé de dix-huit ans, trois mois après mon père
Et six avant mon frère, un jour de vingt-neuf juin
En dix neuf cent dix-sept. On a ser­ré les poings,
L’éther était pas­sé de la soupe aux artères,
Dans un état second on a gra­vi la terre,
Les tym­pans en char­pie et sourds à ce bor­del
A désaxer le temps… C’était plus trop nou­vel
D’avancer en machine au feu d’autres machines,
De cou­rir en bons cons s’abriter aux ravines…
Je suis mort au Mort-Homme, atteint à l’estomac,
Perforé tout à fait ; ce fut un long tré­pas,
Je disais que : Maman, Maman. J’avais mes tripes
Qui sor­taient dou­ce­ment en plein dans le cass’-pipe,
Métal sif­flant furieux. Dans d’argileux boyaux
J’avais si tant mar­né que j’avais l’aloyau
Qui se fai­sait la malle, et pas qu’un peu mon pote,
L’organe en chiée de sang par­tait tout en com­pote
Et ne ren­tre­rait plus. Je n’étais que dou­leur
Et je ne sen­tais rien, anes­thé­sié de peur,
D’éther encore un peu. Je regar­dais mon ventre.
Je ne sais pas les noms de ce qui pas­sait entre
Mes doigts. Mais ça gluait. La mort sor­tait de moi,
Et c’était moi, oui, moi, mou­rant entre mes doigts,
Lentement exha­lé. Je fus André Comment,
Crevé à dix-huit ans, peu après la Saint-Jean,
Aux plus longs jours de l’an ; je fus un pauvre type,
Bleusaille fait gro­gnard, tom­bé au casse-pipe
En sou­te­nant sa trip’. – Si on vous a choi­si
Un gars de qua­rante ans, sans prendre mon avis,
C’est qu’on se fout de vous ou bien que l’âge d’homme
A pris du plomb dans l’aile en la vie sans arôme…
Au fond, je m’en balance… pour­vu qu’on trouve encor
Quelque chose de moi, mal­gré l’étrange corps
Tout inter­ca­lé là, à la croi­sée des mondes.
Parvenu mal­gré moi à cette vie seconde
Dans un corps incon­gru, je ne suis pas en fait
Celui que vous voyez ni que vous enten­dez.
Et mes mots, pauvres mots, dont la sanie s’écoule
Dans cette faus­se­té qui tou­jours roule et roule,
Ils ne sont pas à moi, on me les a volés.
Je n’ai pas l’instruction, je ne sais pas par­ler,
Même le Notre Père, à mon heure der­nière,
Je l’ai pas mis dans l’ordr’ – Maman serait pas fière.
Il a dû leur fal­loir un type qui écrit,
Guignol ayant le temps d’articuler mon cri –
Quoi qu’il ne sache rien. Ils m’auront fait fan­tôme,
Ni ici ni là-bas ; l’homme mort au Mort-Homme
Qui n’a rien à vous dire, il est là pour par­ler
Dans le corps d’un acteur sachant lire un papier.
(Misère épou­van­table où les spectres gémissent,
Privés de leur repos par des tocards fac­tices !)
Tout est pour­ri de faux. Ce corps n’est pas le bon,
Sa voix porte les mots d’un cré­tin de bon ton
Qui a cru m’inventer ; et je suis là quand même,
Ombre por­tée du Verbe, éten­du mort et blême
A ce mau­dit Mort-Homme. – Et c’est tou­jours ain­si,
Vous vivez d’illusions et de spectres tran­sis,
De per­son­nages plats d’auteurs plus que médiocres
Dont vous rêvez la vie en rose, en vert, en ocre,
Colorant la bluette avec la dépress­sion
Gravissime, ô dou­leur ! (C’était trop de pres­sion.)
Souvenirs incar­nés mitraillant la mémoire,
Vous hachant tout menu et rava­geant vos poires –
Vos poires de salauds glan­douillant dans les bars,
Consommateurs actifs qui lève­rez trop tard
Vos car­casses de morts pour deve­nir mort-hommes
En ayant tout plan­té –, nous sommes vos fan­tômes,
Nous sommes vos amours et votre cau­che­mar,
Chargés d’atténuer la dou­leur du départ
D’une ouate de rêve avant que l’heure sonne !
– Ne vois-tu pas enfin qu’il n’est ici per­sonne ?

 

19 juin 2013

Mort-Homme, laisse XIII du « fatras » en cours, a été inter­pré­té par l’auteur, en Avignon, les 15, 16 et 17 juillet 2013, dans la nuit, au Délirium, dans le cadre du If (ni In ni Off), mani­fes­ta­tion pro­po­sée par Les Arts émou­vants de Laurent Schuh.
 

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