> Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voyage en Chine

Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voyage en Chine

Par | 2018-02-23T19:31:50+00:00 14 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Tu es la der­nière de ta géné­ra­tion. Le jour, tu dors et veilles sans savoir s’il est tard.
Les bouf­fées blanches d’un feu d’herbes sèches traînent sur le pré. Pas un arbre ne bouge, comme impa­tient de fuir.
Des enfants orga­nisent des courses et un cache-cache avec un chien qui jappe. Ce soir, le feu fume­ra encore. Il s’élancera droit comme un mélèze.
Qui d’autre ose­rait venir dans ce coin sans hiver, ni same­di, ni dimanche ?
La nuit, on t’entend vou­loir mou­rir le cœur sec comme une souche.
Disparue la foule au sor­ti de l’immeuble, comme elle s’égayait dans les rues, telle une nuée de sau­te­relles sous les pas.
Reste l’amer et la pein­ture des nuages, une vie qui se fau­file, coasse, bar­bote avec sa tête d’oiseau absor­bée par le jeu du « je te vois, te vois pas. »
Dans tes yeux, nul pay­sage mais des éclairs de cha­leur et l’impatience des vagues,
Tu tombes d’un envoû­te­ment à un autre, sombres sous la charge d’un temps qui ne t’appelle plus.
La mémoire avec sa langue étran­gère se vide elle aus­si. Personne avec qui ramas­ser les filets, avec qui ravau­der le blanc et le noir.
Chaque ins­tant te blesse avec ses eaux pro­fondes, et que faire du ciel et des étoiles et de l’unique che­min qui rentre en forêt et dis­pa­raît ?
Avant tu mar­chais dans le froid, tu espé­rais le soleil et les eaux sur la cam­pagne.
La voix de nos pères te chan­tait à l’oreille comme un ruis­seau. Plus rien sur ta page de silence.
Pourquoi la fra­ter­ni­té est-elle si fra­gile ? Ta main dans la mienne ouvre au ver­tige et c’est lui que j’embrasse.

 

Combien de justes ont-ils ouvert l’œil aujourd’hui ? Combien d’affligés ont-ils été conso­lés ? Combien d’opprimés secou­rus ?
Seront-ils assez nom­breux pour entre­te­nir le feu où cha­cun puise le mys­tère de sa vie ?
De grandes feuilles rousses roulent au vent telles un visage brû­lé d’absence.
Est-ce lui, cet homme maigre per­du dans les étages ? Ou ce couple qui pousse un cad­die,
Ou ce prêtre fidèle à l’enfant qu’il fut ? Ou ce clo­chard ayant vécu dix-sept vies et qui se tait, efface une à une ses pen­sées
Pour qu’il n’en reste qu’une, comme un sou­pir au milieu du désert, comme un lion assou­pi au milieu de la ber­ge­rie ?
Lequel d’entre nous sera le sage sur qui va repo­ser tout le jour de la terre ?
Le monde s’effondrera demain. Le monde, comme un rêve impos­sible et les âmes aus­si s’éteindront.
Mais il suf­fit qu’un seul repousse la mort du bout des lèvres. Seras-tu celui-là ?
Un acte, une pen­sée pour que s’écartent les limbes qui rongent la ville et les champs,
Pour que se déchirent les forêts d’amertume et d’impudeur. Nul spec­tacle en ce monde mais une cir­cu­la­tion de par­ti­cules
Qui pénètre les cœurs et réclame son lot de sang, veut un pas de plus sur le che­min, seule­ment un pas.
Une heure offerte à l’observation d’un arbre suf­fi­rait, ou la pour­suite de la lumière sur le visage d’un pas­sant,
Ici à Paris ou là-bas aux confins de l’Ouzbékistan. Une heure de paix suf­fit pour vaincre le monde.
Il n’est pas néces­saire de déses­pé­rer pour vivre.

 

 

 

à Ossip Mandelstam

Tenir le crayon pour se dis­per­ser soi-même, les yeux levés jusqu’à n’être vu que chose par­mi les choses, simple écho des vents et des astres.
Éprouverai-je alors ta main à l’ouvrage aux côtés de la mienne ? Le soleil tombe sur ton front,
Ta che­ve­lure brille. Je ne te connais pas, mais seule­ment ton image sur la cou­ver­ture d’un livre.
Tu viens pour­tant de rem­plir cette jour­née, avec la mousse verte des bords du maca­dam,
Paysage de l’intime, arrière-pays d’un jour fai­ble­ment contem­plé. Je lais­sais mes enfants à l’école,
Maintenant je lis les reflets d’un gou­dron qui s’oublie sous la foule des pas.
Tu es de ce théâtre, toi dont je ne connais pas la voix, un dans ce théâtre ouvert et ano­nyme
Que je dis­perse avec gra­vi­té comme des braises qu’on éloigne pour que monte le der­nier silence.
Je pèse l’or de ton che­min, plus pro­fond que le repos et la mort. À quand la res­pi­ra­tion avec ce qui fut et demeure ?
Les mains ne sont pas assez ouvertes, la parole pas assez espé­rante ni assez fière de la lumière et de la nuit.
Buvons, buvons ensemble, que nos empreintes gardent mémoire l’un de l’autre ! Si seule­ment nous étions vrai­ment de glaise, un par­mi les rivières et le ciel,
Souples comme les insectes qui pal­pitent si bien avec l’univers, ou friables comme la pierre !
Non, ce n’est pas le manque mais la plé­ni­tude qui nous effraie, non pas le cri mais la parole.
La mort mène si bien d’un visage à un autre. Elle garde la résine et la sève de cha­cun sur ses humbles col­lines.
Elle porte une pal­pi­ta­tion d’azur que je vou­drais vivre à tes côtés. Remue tes lèvres encore, redis-moi le jour libre, libre à l’envie,
Nous fûmes comme la fou­gère et l’hirondelle, rois tan­dis que la nuit défer­lait sur nos visages.
Sans honte, nous avons péné­tré l’univers. Il est comme du pain avant que le jour ne s’illumine.
Je vais te perdre et te pleu­rer, toi que mes jours n’ont jamais abri­té, toi plus pré­sent en moi que tant d’autres visages.
Je referme ton livre de poèmes. La véri­té est ce pleur qui len­te­ment s’éteint contre elle.

 

 

En fin de nuit, j’aspire à la prière comme un éveillé de la terre espère après le soleil,
Après l’infini trem­ble­ment des feuilles, après l’oiseau immo­bile inter­ro­geant l’univers, tel je suis en prière,
Au-delà de toute conscience, à l’extrême de l’humanité, en ce lieu où elle s’approfondit et boit le lait du vivant.
Ainsi je te parle, avec des paroles que je n’ai pas conçues ; ain­si je cir­cule avec un peuple sur quelques bri­sées,
À l’écoute de la nuance, en quête de fruits et des prières qui peuplent ce monde.
À quand le cri de la louange qui est la sou­ve­raine liber­té ? Patience sur le che­min des fai­blesses.
Et pen­dant que le monde se découvre, tu tra­vailles mon esprit pour qu’il marche vers une plus grande iden­ti­té,
Qu’il se règle à la minu­tieuse hor­lo­ge­rie de tes vœux les plus secrets, qu’il se joigne aux arti­sans de la paix,
Puisque cha­cun de nos actes est plus rouge que le soleil et plus fra­gile que le blé.
Règle-moi, ô mon Dieu, toi seul connais ce que j’espère et sais com­ment m’y conjoindre !
À toi d’intervenir, dans ce laps de temps si mince où je vis, où je m’abandonne, plonge
Dans cette espèce de dis­trac­tion fon­da­men­tale, dans ce temps de pure liber­té où je me confie
Au plus humble et au plus fidèle d’entre nous.

 

 

à Réginald Gaillard

Le jour s’incline et j’assiste muet au spec­tacle, tel un grain d’ombre sous la forêt des constel­la­tions.
Un vent se mêle aux arbres immo­biles. Une voi­ture glisse entre des champs cra­que­lés de mauve. De quel visage dis­pa­ru
Se moque un mame­lon se cou­vrant de rose et de fausse gaî­té ?
Un gené­vrier racle la route. La ferme se retire. Elle patien­te­ra jusqu’à l’heure de la traite,
Avec le bleu cen­dré de l’herbe au bord du che­min.
Le monde s’use mais nulle plainte à ses lèvres. Il boit la mort d’un long regard immo­bile.
J’entends les vies d’autrefois, les hommes mar­chant avec la même haleine et la même peine.
Les noms changent, mais la source est tou­jours là.
Quelque temps encore, après le cri des oiseaux dans le soir et l’aube ira se perdre sur la plaine encore fraîche.
J’apprends la conti­nui­té dans l’attente, la course d’un poème dans la pénombre d’un jour.
Une force tourne la terre vers le drap bros­sé des étoiles. Je vou­drais l’éprouver comme les vagues de l’océan.
Il n’est pas inter­dit d’aimer la terre, de cher­cher com­ment elle se façonne et enra­cine nos esprits dans l’espace.
Un temps et l’humanité rejoin­dra sa demeure où brûle la lampe de la pro­messe.
Je chante son déta­che­ment, la beau­té de ses doigts, ses épou­sailles avec les oiseaux et la terre.
Comme elle brille dans nos mémoires, comme elle est dis­po­nible à l’innommable !
J’apprends et j’ai soif du jour comme l’herbe au matin – voi­là si peu d’heures que je vis,
Tandis que mon visage dimi­nue et s’ouvre à l’ouvert, si proche du feu et de l’eau qui coule dans le sol.
J’écoute la nuit qui res­pire, le vent qui tra­verse les places et les rues de nos villes.
À genoux, comme les rois mages face à la noire beau­té de l’étable, j’embrasse la pau­vre­té de nos paroles.
Dans ma main, une motte de terre. Je devine les cieux dans le mur­mure des der­nières feuilles de l‘automne.

 

Éditions de Corlevour. 2012