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Quelqu’un a déjà creusé le puits

Par |2018-08-15T07:36:51+00:00 5 novembre 2012|Catégories : Critiques|

La poé­sie nous est don­née, selon Marc Dugardin. Le poète n’y est pas pour grand-chose. La poé­sie lui vient de l’enfance – la sienne, mais aus­si celle de l’humanité. La légende, de ce fait, joue un rôle impor­tant. La cita­tion pla­cée en exergue y fait d’ailleurs réfé­rence :

Tous les pays qui n’ont plus de légende

Seront condam­nés à mou­rir de froid…

(Patrice de la Tour du Pin)

 

Le poète se laisse empor­ter, gui­der, sans connaître vrai­ment le che­min qu’il emprunte.

 

j’avance pour être dérou­té

 

Souvent, ceux qui le pré­cèdent sont eux-mêmes poètes. Patrice de la Tour du Pin fait plu­sieurs appa­ri­tions. Nous sui­vons aus­si les pas d’Octavio Paz, Henry Bauchau, Arthur Rimbaud. Ce sont par­fois des musi­ciens : Beethoven, Bach ou Ravel.

 

Lulu

 

la musique nous dit cela –

qu’un crime se pré­pare

 

qu’il y a dans le miroir des gri­maces

pour la vic­time et pour l’assassin

 

elle dit le sang

elle crie les cris

 

bien sûr –

en fait elle ne dit rien

 

elle nous laisse muets devant notre

vio­lence

 

mais elle conti­nue à nous aimer

humains que nous sommes

et nous

à lui faire dire ce que cherchent nos mots

 

La musique dit et ne dit rien. Il y a, ici et là, quelques autres para­doxes. Le vers sur lequel s’ouvre le recueil en est un bel exemple :

 

tout ne tient que par ce qui le défait

 

Il est ques­tion ailleurs d’un men­songe qui dit vrai, d’une voix vive qui défaille… Rien ne dit mieux que ces para­doxes l’infinité des pos­sibles. Les conclu­sions hâtives, les défi­ni­tions immuables sont, elles, reje­tées du côté de la mort, du néant. Tant que nous sommes en vie, nous sommes à la croi­sée de plu­sieurs che­mins, inache­vés. Le poète cherche plus qu’il ne trouve. Il est en mou­ve­ment, sai­sit quelques bribes au pas­sage, s’égare sur­tout, et écrit avec des mots qui se sont eux-mêmes éga­rés. C’est un voya­geur qui pré­fère le voyage à son but, la soif à ce qui l’étanche.

 

 

En se lais­sant gui­der…

 

les mots remontent

d’une mémoire de cata­combes

 

ils lorgnent

vers la lumière du sou­pi­rail

refusent

de remettre la fête à plus tard

 

dans l’attraction de l’étoile

leur légende est heu­reuse

éblouis­sante

comme une stricte véri­té

 

 

Le vers qui donne son titre au recueil est tiré d’un poème inti­tu­lé para­doxes. Il y est ques­tion d’un désert et d’un puits déjà creu­sé où nous allons. Tout est donc déjà là. Il nous suf­fit de nous mettre en mou­ve­ment, de suivre le che­min de notre soif. Le recueil de Marc Dugardin est une sorte d’hommage à tous ceux qui ont lais­sé des traces sur ce che­min. Grâce à elles, il n’avance jamais seul. Il est à chaque ins­tant plein des autres.

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