> Retour sur un Renaudot essai non attribué, Sony Labou Tansi

Retour sur un Renaudot essai non attribué, Sony Labou Tansi

Par | 2018-02-23T21:15:42+00:00 19 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

1. Présentation par Éric Pistouley

« Cet oubli oublié tôt après » Philippe Jaccottet

 

Il est tou­jours vain de mal­me­ner un jury lit­té­raire sur un choix que l’on trouve dépla­cé. Un jury même s’il est sou­ve­rain, n’est pas abs­trait, mais enga­gé dans son temps, pour le meilleur et pour le pire.

Nous fumes cepen­dant assez nom­breux à être décon­te­nan­cés que le Renaudot essais 2015 n’allât pas à l’excellent livre Sony Labou Tansi, “Encre, sueur, salive et sang” (Seuil). À com­men­cer par Greta Rodriguez-Antoniotti qui en avait assu­ré la remar­quable édi­tion cri­tique, son édi­teur l’ayant même fait venir rue Jacob la veille de la pro­cla­ma­tion.

L’heureux lau­réat du Renaudot essai 2015 et son ouvrage ne sont pas en cause ici ; mais toute per­sonne de bon sens ayant les deux livres entre les mains mesure la dis­pro­por­tion entre les enjeux de l’un et de l’autre. Comme si l’on com­pa­rait le T.P.I. et la Cour d’assise d’une ville de pro­vince.

Cela n’aura pas empê­ché les heb­do­ma­daires de faire leur célé­bra­tion de cir­cons­tance (en mode lyrisme copié-col­lé). Et puis vint décembre et ses bonnes pages de pub sty­lo-montre-par­fum pour oublier jusqu’à l’espoir que le grand public fran­co­phone culti­vé décou­vrît enfin un des plus grands poètes du conti­nent afri­cain.

Mais l’Afrique existe-t-elle ? Tant qu’elle ne nous emmerde pas…  La négri­tude est un de nos plus beaux sou­ve­nirs de la France pom­pi­do­lienne, on la célèbre en même temps que la méri­to­cra­tie répu­bli­caine et le bon temps de la fin des colo­nies (cha­cun étant libre de bar­rer les mots en trop). Les âmes cha­grines iront tout sup­po­ser, des menées du pou­voir poli­tique sur la ques­tion afri­caine assez sen­sible en cette fin d’année 2015, aux que­relles d’égo d’un jury aux membres fort res­pec­tables. Est-il inté­res­sant d’en savoir plus ? Et puis, les âmes cha­grines, je n’en suis pas.

Que ce « retour » soit là pour rap­pe­ler que dans la République des lettres d’aujourd’hui, les luttes et les manoeuvres poli­tiques n’ont pas dis­pa­ru (la remar­quable bio­gra­phie de Marc Bernard, prix Goncourt 1942, par Stéphane Bonnefoy, parue cette année au Murmure, consacre à ce pro­blème un cha­pitre pré­cis et intel­li­gent – il en sera bien­tôt ques­tion dans Recours au poème)

Dans l’étude qui suit, Eric Jacquelin s’est mis en contact avec le groupe de recherche  qui a éta­bli l’œuvre poé­tique de ce grand oublié de la fran­co­pho­nie (É. P.)

 

Quelques liens qui nous ren­voient au tra­vail de Greta Rodriguez-Antoniotti :

http://​www​.lemonde​.fr/​l​i​v​r​e​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​5​/​0​9​/​2​4​/​s​o​n​y​-​l​a​b​o​u​-​t​a​n​s​i​-​d​i​t​-​t​o​u​s​-​l​e​s​-​h​o​m​m​e​s​_​4​7​6​9​4​7​3​_​3​2​6​0​.​h​tml

http://​www​.rfi​.fr/​a​f​r​i​q​u​e​/​2​0​1​5​0​6​1​4​-​c​o​n​g​o​l​a​i​s​-​s​o​n​y​-​l​a​b​o​u​-​t​a​n​s​i​-​d​e​u​x​i​e​m​e​-​v​i​e​-​2​0​-​a​n​s​-​a​p​r​e​s​-​m​ort

https://​etu​de​sa​fri​caines​.revues​.org/​6​003

 

 

2. Étude de l’édition cri­tique des poèmes, par Éric Jacquelin

 

[f°6]

Je ne suis pas Noir
Je suis un petit fagot de forces
Un petit lin­got
De foudres
Qui flambent

Je ne suis pas Noir
La nuit n’est pas ma sœur
Et je n’ai rien au cœur
Puisque je suis seule­ment
Le sucre amer
Des péchés capi­taux.

Je ne suis pas Noir
Je n’ai pas mûri sous ce ciel
Qui pleut l’outrage
Je ne suis pas au centre d’un car­nage
D’univers
Pas une barre de honte enri­chie
Pas une liasse d’injures
À Dieu
Pas une solu­tion d’opprobre dans le gui­gnon

 

[f°7]

Je ne suis pas Noir
Adam n’est pas mon oncle
(…)

extrait de la page 433, La vie pri­vée de Satan.

 

°°°°°°°°

Le CNRS a fait un tra­vail de recherche, bien sûr, mené au plus près du poème en repre­nant à la source les manus­crits, la cor­res­pon­dance et les entre­tiens, pas­sant les textes, comme pour un tableau, aux rayons X et aux ultra­vio­lets, pour y décou­vrir les repen­tirs, les bif­fures et les silences, met­tant ain­si en évi­dence la créa­tion pro­pre­ment dite.

Que voit-on alors ? Un grand poète, sans aucun doute, pris par l’urgence de la situa­tion afri­caine de l’époque, mais dont la poé­sie est si bien res­sen­tie qu’elle appa­raît, pour ce « pro­fes­seur d’espérance », un grand fleuve sal­va­teur qui char­rie l’amour, la souf­france, les étoiles qui pleurent et les rêves qui cha­virent. Pour rendre compte de ce qui est, en expri­mant en même temps l’émerveillement, les conflits et les doutes inté­rieurs, cet homme qui « marche sur des sque­lettes d’astres », a rem­pli des cahiers d’écolier bien tenu, après que ces poèmes aient été écrit dans la tête. Les manus­crits, pour la plu­part, ne portent pas de date ni de pagi­na­tion, peu importe, toute sa poé­sie trans­porte un élan puis­sant d’humanité, mor­dant à chaque phrase au pain de la chair, goû­tant le sucre des bai­sers, épar­pillant les rêves des morts.

Même si les influences d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor sont par­fois visibles, Sony est un poète moderne et dif­fé­rent dans le sens où il réa­lise des com­bi­nai­sons inédites, des asso­cia­tions sur­pre­nantes, avec un arrière goût sur­réa­liste mêlé aux contes afri­cains, don­nant une cou­leur fan­tas­tique indé­fi­nis­sable. Malgré le sou­tien de Senghor, aucun recueil ne fut édi­té de son vivant, si bien qu’il se consa­cra à d’autres acti­vi­tés lit­té­raires, théâtre et roman, compte tenu des dif­fi­cul­tés com­mer­ciales que sou­lève la poé­sie, mais heu­reu­se­ment il conti­nua à rem­plir ces cahiers jusqu’au der­nier souffle, res­pi­ra­tion indis­pen­sable pour ne pas s’enfoncer dans les sables mou­vants du quo­ti­dien. (1)

 

L’étude du CNRS, que je dirai chro­no-mor­pho­lo­gique, alliant la res­ti­tu­tion pure et simple à l’analyse géné­tique, se veut au plus près de l’origine, par rap­port à ce que Sony nous a lais­sé comme une sorte de tes­ta­ment qui dit et décrit les sources lit­té­raires de son être.

Lucide et pre­mier cri­tique, il a don­né la voix et la direc­tion :

« Ce qu’il faut à la poé­sie, c’est peut-être un peu de réa­lisme soi­gneu­se­ment embal­lé dans un beau rêve. J’essaye de créer, créer sans maître, créer sans prin­cipe, à la manière de Dieu – créer presque sans élan, dans un déli­cieux désordre. »

 

L’édition pré­sente ne peut être exhaus­tive, rendre compte de toutes les varia­tions, de tous les détails, d’ouvrir à toutes les signi­fi­ca­tions, il s’agit plu­tôt d’un com­pro­mis entre le visible et le lisible.

Pour Sony, l’art est un pont de liane, la dif­fi­cul­té étant de savoir où com­men­cer et où finir dans un cor­pus immense, un conti­nent où les fron­tières sont poreuses et mou­vantes.

Une autre dimen­sion à la com­pré­hen­sion de son œuvre est celle de la cor­res­pon­dance, les lettres étant sou­vent inti­me­ment liées à son écri­ture poé­tique. Parfois la lettre et le poème s’interpénètrent jusqu’à dia­lo­guer entre eux, si bien que cette mise en lumière trans­forme le sens ou au moins modi­fie la lec­ture. Nous voyons ain­si l’œuvre en cours d’élaboration, la créa­tion avec ses hési­ta­tions, ses dérives, ses rac­cour­cis, la pen­sée telle qu’elle che­mine, non pas en ligne droite vers le but, mais par éga­re­ment, retour, gise­ment, attente et cris­tal­li­sa­tion, un laby­rinthe qui per­met de mieux com­prendre les tâton­ne­ments et les résul­tats.

Pour éclai­rer la recherche, la troi­sième dimen­sion concerne les entre­tiens, genre à part entière pour lui, enre­gis­trant les pen­sées en constant deve­nir, posant ain­si des jalons notables, éclair­cis­sant l’œuvre d’une manière plus vivante, grâce à la pers­pi­ca­ci­té des échanges. C’est aus­si un ins­tru­ment de pilo­tage pour suivre les méandres du poème-fleuve, afin d’en com­prendre les cou­rants et les reliefs sou­ter­rains. Ses nom­breux entre­tiens dans les années quatre vingt nous oriente vers la lec­ture de son iti­né­raire de poète reje­té par l’intelligentsia pari­sienne :

« La poé­sie est deve­nue le genre mau­dit par excel­lence. Quand j’ai essayé de publier mes poèmes, des édi­teurs m’ont affir­mé qu’il me fal­lait attendre d’être Senghor… On ne naît pas poète, on le devient »

Cette der­nière phrase prend son sens à la lumière de cet ouvrage consé­quent.

Il s’agit bien de révé­ler la source pri­mor­diale, le pre­mier jaillis­se­ment, exer­çant un droit de chair et d’Histoire, d’une voix loin­taine et si proche, en par­ti­cu­lier quand il parle de la France, le futur étant tou­jours le pas­sé de demain.

 

Ce sixième volume de la col­lec­tion « Planète libre », après notam­ment Senghor et Césaire, est à plu­sieurs titre digne d’intérêts, d’abord par sa démarche pri­vi­lé­giant l’œuvre ori­gi­nelle plu­tôt que les inter­pré­ta­tions, ensuite pour avoir mis en paral­lèle des inter­views et des docu­ments incon­nus, le tout cen­tré sur sa poé­sie, tant négli­gée de son vivant.

 

Note :

1. Sur ce sujet, il est inté­res­sant d’avoir le sen­ti­ment de Greta Rodriguez-Antoniotti : Les réfé­rences à Césaire, au sur­réa­lisme et aux contes afri­cains sont pas­sa­gers, tenant en une phrase, ce sont des per­cep­tions et des points de vue que je n’ai pas déve­lop­pés dans “Encre, sueur, salive et sang”. Pour le dire rapi­de­ment : je vois Césaire en rap­port avec le côté révol­té de Sony, mais pas avec la forme et la for­mu­la­tion. On sent aus­si des traces de sur­réa­lisme et, quant aux contes et à leur manière de racon­ter, j’aurais pu par­ler aus­si d’une poé­sie onto­lo­gique qui se rap­pro­che­rait d’Yves Bonnefoy… (extrait rema­nié de la cor­res­pon­dance entre G. R.-A. et Éric Jacquelin) E.P..