> Serge Torri, La Nuit l’Eclat

Serge Torri, La Nuit l’Eclat

Par | 2018-05-21T16:56:06+00:00 22 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Et le livre fer­mé laisse d’étranges lueurs : la nuit – les mots – l’éclat. Ils vont à recu­lons car ils se cherchent qui n’existent que pour eux-mêmes. Déposés sur la page, issus de ce cof­fret pré­cieux qu’est le ver­so de toutes choses où sur­git le bou­quet et sa cui­sante ques­tion : L’épuiserai-je ? Tel un buste aide­ra-t-il à recom­po­ser l’ensemble et par là même l’exil. De toute lumière inverse sur­git l’éternité. Tel un bois qui se consume, Serge Torri s’accroche, pénètre la véri­té de l’instant et sus­pend à la lueur des mots l’indélébile, cette cruau­té du rien n’est dit, ou, petit feu de la poé­sie.

L’auteur cherche l’impossible, le tout à la fois, l’immobilité et le silence du pas­sé au futur, l’absence et la pré­sence de toute voix : cette lumière avant la lumière. Il veut aller au fond et par l’obscurité rega­gner la lumière là où les choses tour­nées vers elles-mêmes res­plen­dissent. Il se tient en retrait de la parole. C’est dans ce lieu qu’il observe le monde là où la parole sur­git libre, amande libé­rée de sa gangue. Il se veut léger à rendre aux choses leur éner­gie. Il écrit par accu­mu­la­tion du même aug­men­té comme prêt au bond men­tal pour accueillir les oppo­sés dans le plein de leur éga­li­té. Il insiste je veux par­ler de, prend le lec­teur à témoin de sa volon­té d’être, ou bien, se parle-t-il à lui-même dans sa soli­tude blanche. Chaque mot ne réper­cute que lui-même. On tourne en rond. Il lance des éclairs aux autres, ses doubles qu’il veut rejoindre, connaître, aimer. Ce recueil est un vaste appel, un cri lan­cé contre le monde non pas par dépit mais pour l’ouvrir au maxi­mum de sa ten­sion.

La nuit d’obs­cur se fait éclat. Elle n’est pas reje­tée mais appe­lée en tant que lieu de fixi­té, une forme d’espoir, de sécu­ri­té, une façon de se rejoindre. ; Elle est source de vie, elle échappe aux rumeurs habi­tuelles, aux lieux com­muns. Torri inverse et rend à la nuit un autre rôle : mère d’une autre nais­sance. Nous pas­sons dans un autre monde par la force de l’esprit : celui du réel, celui de la poé­sie. La nuit est l’envers des choses qui décuple les forces, aug­mente notre vision. La nuit qui gué­rit, la nuit qui révèle l’origine, elle est hors mesure du monde quo­ti­dien, insai­sis­sable, elle est à contre­temps. Elle est en soi dif­fé­rente de l’autre, de la nuit phy­sique, celle que l’on peut s’approprier et la domi­ner, elle que l’on plie à sa volon­té. Elle n’est pas le mur, elle le tra­verse. Comme par trans­for­ma­tion alchi­mique de matière vapo­reuse, éva­nes­cente, elle se fait femme. Et moi nu trans­pa­rent, moi qui ai pris quelque chose de cette nuit où les rôles s’inversent parce que le sym­bole de l’éternité le per­met au tra­vers de la source de vie qu’est le sang. La nuit se maté­ria­lise par son incan­des­cence lumi­neuse et l’homme y perd sa maté­ria­li­té. Est-ce la recherche de l’éternité à la manière des mys­tiques, la recherche d’un amour incon­di­tion­nel ?

 

Ô nuit
que je ne sois plus rien
que ce que je deviens
dans la nuance
d’une res­sem­blance recon­nue

 

Et delà, l’éclat dans cette nuit per­son­ni­fiée aus­si bien nuit que jour, lumière à l’obscur dis­pa­ru qui conduit à la joie.

Des deux phrases mises en exergue, Torri les a pous­sées à la limite de lui-même, il en a démon­té le méca­nisme au tra­vers de ses mots deve­nus matière, res­tés trans­pa­rents. Il a ten­du ses fils d’encre pour attra­per une proie qui est lui-même, échap­per au néga­tif pour se trans­for­mer et retrou­ver le jour. C’est vers ce qui est sai­sis­sable que nous conduit Serge Torri. Il y a chez lui une pro­fonde maté­ria­li­té capable de trans­for­mer l’insaisissable et de le rendre à notre mesure. Pas de mys­ti­cisme, en fait, il n’en uti­lise que le che­min pour reve­nir à lui. Nuit comme celle de Jaccottet ou de Novalis, elle aère le réel et le rend tou­chable. On peut se l’approprier, Torri réta­blit l’unité : le jour entier (il n’y a plus ni jour ni nuit). Elle est la conscience à son plus haut degré. Elle nous ouvre les yeux sans angoisse, nous ne sommes ni hors le temps ni hors l’espace, nous sommes le Temps qui assure notre péren­ni­té et notre vie au jour le jour. Nuit ren­due à notre huma­ni­té, elle est vie et parole, elle est femme, com­pagne d’existence, elle est l’Eclat.

Chaque poème offre un visage dif­fé­rent : des blancs, des retraits de phrases, des vers longs, d’autres courts le tout dans une uni­té de rythme  qui finit par nous don­ner comme un silence et qui n’est pas celui de la nuit. Un apai­se­ment alors, une autre parole, celle par delà l’air, comme le dit Giono, ce monde que nous créons à notre mesure pour notre digni­té d’homme dans l’immobilité du Poème accrou­pi, non pas par sou­mis­sion mais par une forme d’admiration du monde. On ne peut appri­voi­ser les anges. Ce sont des poèmes d’une pré­sence mar­quée et affir­mée qui récon­fortent le lec­teur plus que de l’intriguer.

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