> Thierry RENARD : “Œuvres poétiques”

Thierry RENARD : “Œuvres poétiques”

Par |2018-11-13T00:28:27+00:00 1 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

La Rumeur libre conti­nue la réédi­tion d’œuvres poé­tiques. Sont déjà parus Patrick Laupin, Eugène Durif, Gilles Jallet, Roger Dextre, Annie Salager, Patrick Dubost, Jeanine Baude, François Montmaneix, Nikolaï Zabolatski, Sylvestre Clancier, Maurio Macario… Je n’ai pas tout reçu en SP ! Heureusement car je n’aurais pas eu le temps de tout lire. Mais j’ai sur ma table de tra­vail le tome I des œuvres poé­tiques de Thierry Renard qui regroupe des recueils parus de 1983 à 2006 : Le fait noir, Maintenant la nuit, L’injustice com­mence ici, L’Espérance récom­pen­sée, Il neige sur ta face,  L’Éclosion du coque­li­cot et Neptune Mambo dans des ver­sions revues et cor­ri­gées. Rien qui res­semble à la Pléiade car les auteurs sont tou­jours vivants, ils conti­nuent donc leur œuvre… Mais la réédi­tion d’Œuvres poé­tiques est une expé­rience redou­table pour les auteurs : le temps ayant pas­sé les poèmes n’ont-ils pas vieilli jusqu’à deve­nir illi­sibles ? Le rap­port à soi est-il tou­jours évident ?

            Patrick Laupin dans sa pré­face au Fait noir parle de “géo­gra­phie men­tale”. De fait, ce volume est sou­vent auto­bio­gra­phique. Comme si Thierry Renard était à la recherche de ce qu’il fut. Non qu’il ait la grosse tête car il écrit dans un poème du Fait noir : “à quoi servent les livres /​ qui jamais ne seront lus  ?” (p 45), idée qu’il repren­dra dans Neptune Mambo sous une forme légè­re­ment dif­fé­rente : “J’écris pour le plus grand nombre même si presque per­sonne ne me lit”, soit presqu’un quart de siècle plus tard. Mais il ajoute : “J’écris pour naître pour gran­dir pour tenir debout” (p 420). Thierry Renard passe du constat aux  rai­sons per­son­nelles qui le poussent à se battre contre des mou­lins à vent.  Pour que les choses soient claires, dans le même poème (jus­te­ment inti­tu­lé J’écris) il note : “J’écris enfin pour vivre /​ Pour ne pas mou­rir /​ Ne jamais renon­cer” (p 422). Pouvait-il mieux affir­mer la néces­si­té de l’écriture poé­tique ? Poésie et vie consub­stan­tiel­le­ment liées… Rien de ce qui arrive dans le monde n’est étran­ger à Thierry Renard ; c’est ce qui fait l’unité de ce volume. Est-ce dans ce but que les recueils sont soi­gneu­se­ment datés et situés ? En tout cas, le poète exploite ses voyages (qui prennent par­fois l’aspect de rési­dences), les évé­ne­ments qu’il vit, ses réac­tions à l’actualité, ses lec­tures (poètes et roman­ciers)… On peut donc étu­dier com­ment le poème se fabrique. Dans L’Éclosion du coque­li­cot, une sec­tion (la cin­quième) retient l’attention : Lettres à une amie rwan­daise, écrite en sep­tembre 1999 et qui se donne pour une fic­tion. Faut-il rap­pe­ler qu’en 1994 eut lieu au Rwanda le géno­cide des Tutsis par les Hutus ? Sans entrer dans le détail de l’Histoire, on peut rele­ver dans ce qu’écrit Thierry Renard (5 ans après les faits) qu’il se dit lui-même “iti­né­rant” ; il va même jusqu’à pro­cla­mer (p 306) “Vous et moi savons les traces lais­sées /​ par les conflits /​ un peu par­tout dans le monde”. Cette empa­thie prouve la proxi­mi­té de Thierry Renard par rap­port à ce qui s’est pas­sé au Rwanda ce qui ne l’empêche pas de s’interroger : “mais /​ jus­te­ment /​ quel est le prix à payer ?” Le poète se tient soi­gneu­se­ment à dis­tance de l’indignation facile, de la condam­na­tion inévi­table ; il se refuse à illus­trer l’engagement pur et dur… Cette effi­ca­ci­té est remar­quable :  car ces lettres  sans mémoire  “témoignent de ce nous sommes : /​ Solitaires.  Égarés. Démunis.” Car “L’Éclosion du coque­li­cot” est le résul­tat d’une rési­dence à Rochefort-sur-Loire qui s’est dérou­lée pen­dant l’année 2001. Reste que la plu­part des textes ont été écrits à Rochefort… Mais pas exclu­si­ve­ment… L’autobiographie mêle donc le réel à la fic­tion, mais une fic­tion enra­ci­née dans le réel.

            Pour finir cet essai, quelques mots sur Neptune Manbo que j’ai lu lors de sa sor­tie. J’aime ce beau titre énig­ma­tique ; si le mam­bo est une danse d’origine cubaine et qui eut son heure de gloire approxi­ma­ti­ve­ment dans les années 40/​50 du siècle der­nier, si Neptune est le dieu de la mer, le titre désigne la récon­ci­lia­tion des impal­pables que sont la danse et l’eau… De fait, à la lec­ture des poèmes de ce recueil,  la poé­sie naît de l’autobiographie de Thierry Renard. Voilà qui donne tout son sens à ces mots : écrit “pour le plus grand nombre même si presque per­sonne ne me lit”…  C’est que l’écriture est d’une néces­si­té abso­lue : “Ne jamais renon­cer”. Tout est alors dit et c’est sans doute le plus émou­vant des recueils de Thierry Renard par la voix sin­gu­lière et irrem­pla­çable qui s’en dégage…

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