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Vivre en poésie (totémisme)

Par | 2018-02-24T22:54:39+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

C’est par un creu­se­ment inté­rieur, un qua­si-vor­tex, que l’homme a délais­sé la coquille pour le noyau.

Il est entré en soi-même. Pour un ins­tant (peut-être éter­nel), il ne voit plus comme vous voyez ; n’entend plus comme vous enten­dez. Il vit dans la langue ; dans la caresse des mots qui refi­gurent le monde. Il est dans ce là-bas qu’évoquait Rimbaud, se gar­dant bien d’expliquer que ce là-bas est en soi (rai­son pour laquelle ce terme doit être uti­li­sé avec la plus grande méfiance).

On ne sait avec qui il converse à cet ins­tant. Il a pris l’habitude de dis­cu­ter avec Poe, Baudelaire,  Mallarmé, Verlaine, Nietzsche, Rimbaud, Valéry ; a esqui­vé l’écriture auto­ma­tique mais a échan­gé avec Bonnefoy, puis ren­con­tré Juliet (et tant d’autres).

On ne sait avec qui il converse en ce moment. Peut-être avec soi-même. (C’est le plus pro­bable). Car avec Juliet et Nietzsche avant lui, il a inver­sé son regard.

L’homme, ce poète, a fait le tour des mou­ve­ments.

Il a com­pris – disons conclu – qu’un monde exis­tait entre Le Déjeuner sur l’herbe et l’Impression, soleil levant. Le pre­mier, comme l’écriture auto­ma­tique, aura per­mis d’outrepasser des limites. Avec davan­tage de recul, on ne pour­ra s’empêcher d’y trou­ver un inté­rêt prin­ci­pa­le­ment his­to­rique. Le second, parce qu’il touche à l’essentiel, exis­te­ra tou­jours, comme quelque pho­to­phore cara­va­gique lui­sant dans le sombre cou­loir de quelqu’être. C’est le monde chaque jour recom­men­cé.

C’est cela, l’essentiel, que recherche le poète qui n’a plus de mou­ve­ment.

Tribus d’Amérique, d’Afrique, d’Océanie ont su vivre en har­mo­nie avec les élé­ments (l’harmonie n’excluant ni la rugo­si­té ni la cruau­té du monde). Leur art se trouve là où se lovent et luttent art et mys­tique, forces, mys­tère et élé­ments. Ce sont ces items inex­pli­cables qu’elles ont bien sou­vent cher­ché à s’approprier pour per­mettre une vie com­mune en un lieu com­mun. C’est pour­quoi leur art est essen­tiel. Point besoin pour eux de ten­ter cette mis­sion impos­sible de les expli­quer ou d’en per­cer le mys­tère – la science ne peut expli­quer que des com­ment, non des pour­quoi.

Cet art ne sau­rait être qua­li­fié d’art pre­mier que si l’on entend qu’il ne sau­rait être dépas­sé. Sinon, c’est d’art essen­tiel qu’il devrait être qua­li­fié.

Si après ces digres­sions nous reve­nons à l’homme, ce poète qui s’est extrait de tout mou­ve­ment pour vivre en soi-même dans cet autre mou­ve­ment, c’est donc à recréer l’essentiel qu’il se consacre.

C’est avec les sen­sa­tions d’un aveugle qu’il peut redé­cou­vrir le monde comme un fris­son qui se pro­page depuis le coc­cyx jusque dans le sou­rire ; qu’il peut recréer le monde. Tâtonnant, il le malaxe pour lui don­ner face.

Le poète ne pour­suit pas la culture pour faire éta­lage d’un savoir. Il cherche plu­tôt cet espace où s’entrelacent vies inté­rieure et exté­rieure.

C’est dans l’obscurité et le silence des choses qu’émerge ce renou­veau. C’est pour­quoi le poète pro­nonce si peu de mots. C’est pour­quoi, après les avoir soi­gneu­se­ment choi­sis, assem­blés, écou­tés, décan­tés, lais­sé mûrir ou fer­men­ter, lorsqu’ils res­sortent de lui, ses mots semblent par­fois des orai­sons jacu­la­toires.

Après avoir par­cou­ru tant de pages pleines, il se tourne enfin vers la page blanche comme le seul espace pos­sible : le sien. Pour cela, il doit décons­truire la plu­part des construc­tions humaines et inver­ser l’ordre des valeurs (qui le sau­vage ?). Il peut alors s’apercevoir que le plus beau châ­teau, le temple le plus impres­sion­nant, n’auront jamais la majes­té, la per­ma­nence et la véri­té du lieu sur lequel ils sont construits ; du lieu sous lequel ils sont construits.

Désormais, il vivra dans cette néces­si­té abso­lue de recréer un espace de vie.

Ce poète qui n’a plus de mou­ve­ment vit donc dans le mou­ve­ment d’une puis­sance qui n’a plus de limite que ses propres limites.

Lorsqu’il par­le­ra de poé­sie, il par­le­ra de cet espace men­tal, per­son­nel, pont hydro­la­tique comme un entre­lacs entre inté­rieur et exté­rieur, tis­sant des liens sin­gu­liers, qui ne sont par­ta­gés qu’exceptionnellement avec les autres indi­vi­dua­li­tés. Il par­le­ra de cet espace men­tal de com­mu­nion avec le monde où la langue épouse le monde pour recréer un monde propre ; n’appartenant qu’à soi. Il par­le­ra en réa­li­té d’essentialiser par les mots cet espace men­tal. C’est une mai­son-monde qu’habite le poète, cette tor­tue (tel­le­ment vul­né­rable mais pour­tant tel­le­ment invul­né­rable). Ses mots sont des totems.

C’est parce qu’il va au plus pro­fond de soi et de son envi­ron­ne­ment, à la limite de la rup­ture et de la com­mu­ni­ca­tion, qu’il est condam­né à vendre peu. C’est parce qu’il s’est assi­gné cette quête qu’il consi­dé­re­ra que le qua­si-sys­té­ma­tique « com­bien en as-tu ven­du ? » est par­mi les mau­vaises ques­tions, la plus mau­vaise par laquelle abor­der le sujet (devrions-nous désor­mais dire l’espace ?) poé­tique. La bonne ques­tion serait plus pro­ba­ble­ment : « ce livre te per­met-il de vivre ? ».

Si la réponse est oui, vous aurez là une nou­velle Bible. Car ne nous mépre­nons pas, lorsqu’il écrit un livre, ça n’est pas autre chose qu’une nou­velle Bible, non pas en tant qu’il dic­te­rait un com­por­te­ment ou aurait un quel­conque contact avec un au-delà  mais en tant qu’il per­met une vie sur Terre pour celui qui l’écrit et, espé­rons-le, quelques lec­teurs.

Il ne cherche pas ce qui pour­rait plaire mais ce qui doit être. Rien d’autre que le tout ou rien en poé­sie. Jamais du côté de la faci­li­té. C’est pour­quoi il ne sau­rait sim­ple­ment chan­ter la ville ou la femme. Et s’il devait les connaître, ça ne serait que pour les réin­ven­ter. Ce serait encore lui qu’il crée­rait à tra­vers elles.

Par exemple, à tra­vers la femme, le poète recrée­ra le cycle des sai­sons ; l’hiver est rigou­reux mais sou­dain Je dis : une femme ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musi­ca­le­ment se lève, idée même et suave, l’absente de tous bou­quets.

C’est pour cette éclo­sion que le poète ché­ri­ra l’hiver, comme un repli sur soi néces­saire. Les arbres se recentrent sur eux-mêmes pour plus tard offrir leur meilleur prin­temps.

Là où l’homme de la ville ver­ra deux beaux yeux qu’il ne pour­ra pos­sé­der et glis­se­ra dans le mau­vais pan de sa bipo­la­ri­té, le poète, lui, recrée­ra un uni­vers in(dé)fini. Au seul moyen d’un crayon et d’une gomme, il pein­dra la pro­fon­deur d’un lagon d’agate et d’émeraude par­se­mé de roches soli­taires. Ces yeux qu’il avait vus ne lui appar­tien­dront jamais mais cet espace qu’il a créé existe bien. Cet espace est le lieu dans lequel il pour­ra vivre. Qu’importe que ces yeux se recon­naissent, se reflètent, ou non dans le lagon. Ces yeux qu’il avait cru vou­loir ne l’intéressent déjà plus. Il aura inté­rio­ri­sé cet espace exté­rieur puis, après l’avoir réin­ven­té, exté­rio­ri­sé cet espace inté­rieur. Il ne res­sen­ti­ra plus la frus­tra­tion. Cet espace exis­te­ra à jamais. Il aura accom­pli son œuvre. C’est pour­quoi le poète ne crain­dra plus la mort.

Il existe une poé­sie de sur­face. Elle doit exis­ter comme la lisière de la mer et de l’air. C’est l’espace qui nous est offert. Mais que sait de la mer celui qui ne fran­chit pas cette fron­tière ? C’est au fond à la lisière de la mort, dans cette qua­si-asphyxie, que la lisière de la sur­face prend son sens, comme une fron­tière dont on ne pénètre les pores que très tem­po­rai­re­ment. En réa­li­té, ce n’est pas une mort venue de l’extérieur (par exemple par un assaillant) ni même une mort par asphyxie dont il est ici ques­tion car ce sont alors les réflexes de sur­vie qui s’enclenchent. Il s’agirait plu­tôt ce mou­rir inté­rieur, comme une sub­stance vitale qui s’échappe pro­gres­si­ve­ment pour ne lais­ser qu’un conte­nant vide (presque). Deux pos­si­bi­li­tés dans ce propre mou­rir : la mort ou trou­ver (dirions-nous pro­duire ?) une sub­stance vitale nou­velle (éner­gie-espace de vie). C’est de cette expé­rience que naît la pure inten­si­té.

Il doit donc exis­ter une poé­sie du dedans.

On entre en poé­sie comme on entre dans la foi ; par une porte que l’on pénètre du dehors vers le dedans. Mais un dedans réso­lu­ment encré vers l’extérieur.

Vivre en poé­sie c’est accep­ter de ne pas com­prendre. Comprendre n’est pas l’essentiel, qui est de s’approprier. Quel besoin de se rendre mal­heu­reux en cher­chant à l’extérieur de soi un autre monde qui n’existera jamais, alors que c’est d’abord en soi que ce monde doit exis­ter ? Alors deve­nir tor­tue. Faire émer­ger ce monde. Se bâtir un monde plus fort que le reste