> Yves Prié, les veilles du scribe

Yves Prié, les veilles du scribe

Par | 2018-05-28T05:36:29+00:00 14 juillet 2014|Catégories : Critiques|

     Créateur des édi­tions Folle Avoine, à Bédée près de Rennes, impri­meur « à l’ancienne » des livres qu’il publie, Yves Prié est lui-même poète. Un « poète rare », selon l’expression consa­crée. Rare, parce qu’il a rela­ti­ve­ment peu publié lui-même. Rare, sur­tout, par l’originalité de sa démarche poé­tique, comme le témoigne à nou­veau sa der­nière livrai­son pla­cée sous le signe du scribe.

     Scribe : fonc­tion­naire char­gé, dans l’ancienne Egypte, de la rédac­tion des actes admi­nis­tra­tifs, reli­gieux ou juri­diques (nous dit le dic­tion­naire). Mais, on s’en doute, ce n’est pas du scribe à l’écriture « fonc­tion­nelle » dont il est ques­tion ici, mais du scribe qui « laisse aller son roseau plus loin que la néces­si­té comp­table ». Voici donc un livre sur le noble tra­vail d’écriture et sur le sens caché des signes.

         Ce scribe-là, c’est celui que Yves Prié lit, côtoie ou publie. C’est aus­si, bien enten­du, lui-même, scribe de ses propres textes et de ses propres inter­ro­ga­tions. Pour nous dire quoi ? Pour « prendre terre/​et goû­ter à l’éclat de l’instant », affirme l’auteur, parce que « rien ne naît sans la pres­sion de l’inquiétude qui nous tient en éveil ». Alors que le scribe ancien recen­sait, comp­ta­bi­li­sait, recomp­tait – et, au fond, se limi­tait à faire un constat – le scribe qu’Yves Prié appelle aujourd’hui de ses vœux se tient en état de « résis­tance opi­niâtre ».

     Il y a, sous la plume du scribe/​poète Yves Prié, le constat d’un monde non seule­ment en faillite, qui « va trop vite », mais d’un monde tou­jours mar­qué du sceau de la cruau­té. « Je n’oublierai pas les corps vio­lés dépecés/​les pleurs de la mère et de l’amante/les livres n’y suf­fi­ront pas/j’inscrirai le sang à même le sol des che­min ». Comptabilité macabre, qui rejoint les comp­ta­bi­li­tés anciennes des scribes. Lisant ces lignes, on retrouve aus­si, fugi­ti­ve­ment, l’inspiration des poètes qui ont crié la dou­leur des peuples ou des pays sai­gnés à blanc : poètes de l’Orient proche, poètes d’Afrique… « Ce monde est clos, ajoute Yves Prié, nous en dis­per­se­rons les murailles ».

     Parti tra­quer des « sen­teurs nou­velles », le scribe se donne un nou­vel hori­zon. « Prendre les mots un à un/​et bâtir une demeure/​pour un rêve arrê­té ». Ce scribe-là est en quête d’un monde « où se frô­ler sera l’ébauche du bon­heur ». Pour autant, pas ques­tion de ver­ser dans l’angélisme. Ou le mes­sia­nisme. Et encore moins d’endosser la pos­ture du poète enga­gé. Un homme, sim­ple­ment, se tient debout, creu­sant « l’attente » et espé­rant « des signes mon­tant du large ».

     A cha­cun de faire sa propre lec­ture des écrits de ce scribe-là. Car, comme le dit si jus­te­ment Yves Prié, « aucun livre n’est don­né s’il n’est réécrit par celui qui s’en empare ». C’est sans doute le cas de cette note de lec­ture.

     Ce livre s’achève par un texte, inti­tu­lé Le temps ver­ti­cal, écrit par Yves Prié en 1973 et dédié à René Rougerie qui en fut le pre­mier lec­teur. « Je vous laisse ces mots/​comme un éclat de rire sur le temps/​ces mots/l’envers des choses/​seul recours contre la nuit ».

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