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Aggenèse de Malcolm de Chazal

Par |2018-10-19T01:20:32+00:00 2 juin 2014|Catégories : Blog|

La théo­cos­mo­go­nie de Malcolm de Chazal

 

Certains livres ne sont pas seule­ment des œuvres, et moins encore des tra­vaux lit­té­raires, mais des évé­ne­ments de l’Ame. La date où ils appa­raissent, la révé­la­tion dont ils émanent, appar­tient, plus encore qu’à l’histoire où ils s’inscrivent, à une hié­ro­his­toire, qui, dans un ren­ver­se­ment de clar­tés, devient visible dans la nuit même qui nous gou­verne.

Ce livre de Malcolm de Chazal, Aggenèse, – qui vient de paraître aux édi­tions Arma Artis, – est une entrée dans la nuit, dans ce « noir invi­sible » où gisent les cou­leurs secrètes du monde. «  Et je conti­nuais, écrit Malcolm de Chazal, presque mori­bond de dés­in­car­na­tion la Route du Noir dans le pay­sage enso­leillé des Salines par­mi les coco­tiers, les aca­cias, dans l’herbe trem­blante de lumière… ». L’entrée dans la nuit n’est pas un consen­te­ment aux ténèbres, ni la seule consi­dé­ra­tion de l’ombre, mais éveil de la pen­sée anté­rieure, de la mémoire pro­fonde. La théo­cos­mo­go­nie, qu’illustre l’œuvre de Malcolm de Chazal, est amou­reuse tout autant que méta­phy­sique ; sa dua­li­tude est embas­se­ment et embra­se­ment. Dieu, dans cette cos­mo­go­nie, est « NOON et ALLA » dans leurs « étreintes ». L’espace et le temps sont ins­pir et expir. La corolle du jour éclose dans la nuit est « bou­quet de flam­boie­ments ».

Après la pen­sée mythique de Pétrusmok et le flot de cor­res­pon­dances et d’analogie de Sens Plastique et de La Vie Filtrée, Malcolm de Chazal entre ici dans la vas­ti­tude et la pro­fon­deur de la nuit divine. Voir et pen­ser le monde à par­tir de la nuit divine, en amont de toutes les repré­sen­ta­tions que nous nous fai­sons col­lec­ti­ve­ment et indi­vi­duel­le­ment de nous-mêmes, par-delà les idéo­lo­gies, les reli­gions exo­té­riques, les sciences, c’est lais­ser venir à nous, à tra­vers nous, une puis­sance, un Verbe anté­rieur : « Ce Verbe est infi­ni tant que le poète s’effacera suf­fi­sam­ment pour être uni­que­ment l’objet qu’il tra­duit et dépouille­ra son moi au point de deve­nir la chose qu’il dit ».

Cette imper­son­na­li­té active est libé­ra­tion au sens le plus haut ; non pas cette illu­sion de l’individu irré­lié, mais liber­té conquise sur le grief, l’utilitarisme, le res­sen­ti­ment qui pré­sident à l’utilisation tech­nique du monde,- cette ven­geance de ceux qui ne savent pas le contem­pler. Le « Vaste » de la théo­cos­mo­go­nie de Malcolm de Chazal, ces lati­tudes et ces lon­gi­tudes recon­quises, cette atten­tion au plus loin­tain à l’intérieur du plus immé­diat, cette plon­gée dans la nuit invi­sible à par­tir de laquelle le monde imma­nent scin­tille et s’irise, – telle est l’aventure, non pas décrite mais réci­tée, chan­tée, en poèmes, aper­çus et lita­nies dans cette Aggenèse qui échappe à tous les genres lit­té­raire car elle les pré­cède, non comme un objet mais comme un visage qui nous regarde : «  Ce qui fait la cou­leur /​ C’est la pen­sée /​ Pensée de fran­cis­cea /​ Pensée de l’œillet /​ Pensée de la rose et du lys /​ Sur le visage, c’est l’expression. »

Dans le monde de Malcolm de Chazal, les pierres parlent des civi­li­sa­tions englou­ties pour en dire les mys­tères et les fraî­cheurs, et les fleurs nous regardent. Le temps n’est plus à faire des expé­riences avec les êtres et les choses mais d’entrer en rela­tion avec eux, comme la cou­leur entre en rela­tion avec la nuit, comme la musique entre en rela­tion avec le silence. Rien n’est plus ver­si­co­lore que ce grand trai­té d’entrée dans l’invisible et dans la nuit, là où attendent les enso­leille­ments de l’être : «  La lumière vint /​ Du ventre du Noir ». Lumière géné­sique, confon­due à la pen­sée qui la cherche, auro­ra consur­gens de la conscience.

La pen­sée noc­turne et la clar­té révé­lée sont d’une même source. Un même éros cos­mo­go­nique pré­sage à leurs accom­plis­se­ments : «  A deux corps pour une même extase /​ A deux cœurs pour un même amour /​ A deux extases pour un même Dieu. » La dua­li­tude révèle par inté­gra­tion de l’Un et dans l’Un le mys­tère d’une tri­ni­té non plus abs­traite ou sim­ple­ment dog­ma­tique mais incar­née dans « l’Homme-Lumière ». La terre est céleste et le ciel est un jar­din qui tourne et se ren­verse : «  Tu es la source /​ De tout ce qui est /​  De tout ce qui se vit /​ Se goûte /​ Se pense /​ Ou se caresse. »

L’œuvre de Malcolm de Chazal nous offre à ce rap­pel, à ce res­sou­ve­nir. La vie ne vaut d’être vécue que si elle est un che­mi­ne­ment vers le Miracle, – qui veille telle une lumière incréée au fond de la pupille : «  Et ma fleur est pleine /​ De pupilles/​ C’est tout l’invisible en elle /​ Le Noir la pénètre /​ La lumière inver­sée. »

Cette allée ouverte par les mots, par l’écriture imma­nente-trans­cen­dante de Malcolm de Chazal, est, au sens pre­mier, une théo­rie du Graal : cette coupe qui, ren­ver­sée, est le ciel même qui nous pro­tège de sa nuit et favo­rise l’éclosion, la renais­sance immor­ta­li­sante de la fleur sym­bole du regard, de la pen­sée éclose, et, si l’on ose dire, sym­bole d’elle-même dans son adve­nue voyante : «  Et voi­ci ce moment du temps /​ Incarcéré dans une cou­leur /​ Voici l’espace de voir /​ Intégré à une forme /​ Deux images : visible et invi­sible /​ Et c’est la fleur. »

L’exercice spi­ri­tuel, pour Malcolm de Chazal, n’est pas aus­tère, quand bien même il pro­vient d’une exi­gence radi­cale, car ce qu’il déploie, par la double lumière de l’Un, n’est autre que l’arc-en-ciel : «  Signe de matière /​ Aux côtés nui­tal et de Jour /​ NOON et ALLA : La double lumière en Un /​ Que lie le jaune incan­des­cent. »

Nous ne pen­sons pas encore ; nous ne par­lons pas encore. Une puis­sance est rete­nue, déte­nue dans l’archéon, au plus loin­tain, dans la nuit anté­rieure. Pour adve­nir à la pen­sée, la pen­sée doit nous adve­nir dans l’oubli de ce que nous croyons être, de nos éva­lua­tions, de nos esti­ma­tions, de nos cal­culs, de nos pla­ni­fi­ca­tions, de nos « savoirs » qui se sont détour­nés de la sapience. Or pour atteindre ce point où la pen­sée et la parole naissent l’une de l’autre, en pré­sence réelle, il faut entrer dans le Verbe qui est à la fois proche et loin­tain, hors d’atteinte et sub­stan­tiel : « Verbe tu es lié à la sub­stance : Comme l’ombre à la lumière… /​ Voici le grand secret : l’indivisibilité du moi et des choses /​ Une même pâte /​ Une même vie. »

Le secret de l’archéon le plus loin­tain, per­du, comme la « Parole Perdue » des Alchimistes dans l’Atalante Fugitive de la nuit des temps, est aus­si au plus près dans la sub­stance même, et dans « l’herbe trem­blante de lumière ». Le Là-bas est l’Ici-même, le visible et l’invisible tour­noient et fleu­rissent dans le Verbe noc­turne : «  Car le monde Là-Bas /​ Est Renversement pen­sée-image /​ De ce monde ci /​ Comme Renversement /​ De lumière /​ Retournement du Visible et de l’Invisible. »

Nous com­pre­nons alors, lisant Malcolm de Chazal, que c’est l’invisible qui, adve­nant à l’envers du visible en révèle l’avers en res­plen­dis­se­ments sen­sibles. L’Homme-Lumière qu’évoque Malcolm de Chazal, a pour voca­tion de révé­ler, par son che­mi­ne­ment entre l’archéon et l’eschaton le res­sac de la mémoire vive. Ce Là-bas qui, tor­ren­tueu­se­ment, revient dans l’Ici-même, dans la pro­phé­tie de l’Ici-même : «  Là-bas l’homme sera Toute Mémoire /​ Et ima­gi­ner sera faire sa vie. » Le res­sou­ve­nir est ima­gi­na­tion créa­trice : «  La Mémoire sera le rap­pel de l’Eden… /​ L’Image Originelle revien­dra /​ Peu à peu en nous /​ Et embel­li­ra le monde pro­je­té. »

L’Aggenèse de Malcolm de Chazal est ain­si, à la suite de la Divine Comédie de Dante, une médi­ta­tion sur la Paradis. Comment sor­tir de l’enfer du res­sen­ti­ment et du pur­ga­toire de la repré­sen­ta­tion ? A quel appel répon­drons-nous ? C’est aux signes infimes comme les herbes trem­blantes de nous le dire, afin de réin­ven­ter, au-delà de l’agonie du Dédire quo­ti­dien, le Dit qui parle vif au secret du cœur : «  O Toi qui ago­nise, le Paradis t’attend ». 

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