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Heures de syrtes et de feu

Par | 2018-05-20T19:55:34+00:00 12 juillet 2014|Catégories : Blog|

 

Heures de syrtes et de feu, heures aimées…
En hom­mage à Maurice Scève

 

Heures de syrtes et de feu, heures aimées…
Des uni­vers y battent leurs feuilles sous la pluie si claire,
Laudes écrites contre la brume et dans le marbre de l’air.
Quelle enfance en pous­sière dans le som­meil léger ? Les regards
Mystérieusement se ren­con­trèrent dans l’intimité du monde,
Et cet être du vent sur le dos des tem­pêtes nous emporte
Vers l’exquise incer­ti­tude qui nous laisse dans l’abandon
Comme une barque tar­dive, vague­ment oscil­lante
Sous la blan­cheur du ciel, nous laisse être
Avec le seul sou­ve­nir des temps où nous n’étions rien,
Sinon cette ombre du chant qui nous pré­cède, cette ombre
D’un temps où fleu­rissent les patries des terres dorées
Dites, de degré en degré, jusqu’aux for­tins para­di­siaque !

La nos­tal­gie change les pro­por­tions du monde.
Depuis des temps immé­mo­riaux, la nuit est mauve.
Les nuages se sont habi­tués aux cadrans des Jardins.
Notre tour­ment s’achève avec les grands vais­seaux du siècle
Qui pavoisent… La sagesse n’est point jalouse, mais éblouie.
Elle est l’hôte de l’heure déployée, de l’heure ardente,
De l’heure fré­mis­sante sous le joug des anciennes nuées…
Nous serons en elle, à jamais, et pour elle, et contre le monde !
Six feuilles entre­la­cées en épine dans l’incohérence des mots
Suffisent à notre bon­heur, à notre gloire ! Six feuilles ner­vu­rées
D’un sang qui déchiffre les clar­tés de l’ombre
Lorsque nous mar­chons sur le pro­fil de l’aube …
Ce furent ces aven­tures dites, où le double du fir­ma­ment
S’abolit dans la nuit de l’azur, dans la ténèbre qui sauve la rai­son,
La seule qui nous dise la courbe claire de la musique, des navires…
Ainsi j’éveille dou­ce­ment ce som­meil, je l’éveille de lui-même
Comme une lueur, comme un com­bat de pierres noires sur les rives nues.
Cela demeure, et ne nous quitte jamais. Cela demeure
Dans le pas­sage du soleil comme l’apocalypse joyeuse
Des chants d’oiseaux au matin, dans l’entrelacs des six feuilles
Brodées d’absolutions et de chi­mères, mais seules vraies
Dans le bien qui nous est offert, dans la beau­té de l’œuvre
Qui tient en elle la beau­té du monde, tenue comme six feuilles
Du som­meil polaire entre les doigts, six feuilles inson­dables
Qui tres­saillent des bat­te­ments de la terre, où nous étions
De pas­sage.

L’âme endure ces rose­raies de ton­nerre ! L’âme ne se lasse
D’être au seuil de l’effroi et de l’extase. Il n’y a que la bas­sesse qui se lasse,
L’infidèle à toute beau­té, l’incessante trai­tresse aux oracles obs­curs :
Les seuls qui vaillent. L’âme endure le sel de Typhon et la trans­pa­rence
Qui brûle. Elle endure les abysses du bon­heur, et les lentes pro­ces­sions
Vers la Somme incom­pré­hen­sible des hau­teurs. Elle endure,
Infaillible, et se forge, se gemme, sous le feu sif­flant de la Sapience.
L’âme endure les désastres, mais devant l’âme, les désastres se courbent
Comme l’orgueil du vent sur la mer. De tant de siècles stel­laires
Nous gar­dons mémoire, de tant de siècles de ravages : ils se cour­be­ront
Sur notre sein comme un jour se love dans le regard, comme une treille
Promise à d’autres ivresses incon­nues s’établit dans le règne
D’un palais rouge cré­tois, comme encore ce qui passe dans ce qui demeure,
A l’infime : là où ce jour qui est nuit tra­verse le temps comme une vague ;
Nous y serons, à jamais, dans cette pré­sence-là, sable fin et grandes aurores…
L’âme endure et l’espace des formes, et le soleil tour­nant
Qui déman­tèle le monde et le déploie comme une corolle
Eclose sous la caresse. Tant de vio­lences l’âme endure,
Et tant de dou­ceurs : com­ment y sur­vivre, sinon dans l’Eclat ?

Luisent six feuilles entre­la­cées dans la pénombre qu’elles animent
Pointent six feuilles : le monde s’y tient.
Six feuilles sybillines. De quel idiome, leurs ner­vures ? Il y eut
Ce mot comme une croix dans le ciel, cette marche vers la puis­sance
Que nomment les Parques, ce mono­logue sans fin dans la nuit
Qu’interroge le regard. Il y eut ces mots que ne disent ni la ruse
Ni le chan­cel­le­ment de l’existence dans la seconde aimée, rou­geoyante
Comme d’elle-même deve­nue ce chiffre ordon­né à la vic­toire !

Et cette bien­heu­reuse doc­trine des fou­gères, cette beau­té infli­gée
Au théâtre sombre des heures, ce moment noir aux atours scin­tillants
De l’espace et du temps que nos pru­nelles, lumières gisantes ajournent
Pour de chant qu’il nous reste à dire… Six feuilles dis­pa­rues, mais unies ;
Six feuilles des­si­nées sur l’arrière-pays où conduisent les routes colo­rées…
Six feuilles de val­lées et d’étoiles. La terre vibrante comme un rubis
S’effondrait dans le vent du cou­cher comme un incen­die, une ombre
Neuve à l’abordage du Soir où le som­meil des­sine ses ner­vures, où l’attente
Dresse ses cha­pi­teaux d’orage, où viennent se heur­ter les jar­dins et les guerres.

Cette folie était royale. Elle inon­dait nos larmes de lumière jaune. Elle éle­vait
Jusqu’au centre du monde ces routes, ces armées, ces noces pro­di­gieuses.
Six feuilles d’or, six feuilles gra­vées par le feu dans l’air immo­bile,
Six feuilles, et voi­ci que le jeu céleste obéit à nos cils, rumeurs don­née
Aux gorges vertes des arus­pices. Les der­niers empires vivent de cette clar­té,
De cette sagesse claire. Les der­niers empires appa­reillent au levant
Que détruisent les sou­ve­nir d’avoir aimé. Les der­niers empires, les pre­miers,
Tombés sous la coupe trans­ver­sale des règnes, en proie à leurs incer­ti­tudes,
Telles des strophes, des prai­ries renon­cées au dieu incon­nu…

Ces empires, sous l’aile double qui porte le mys­tère des vignes
Et des peuples affli­gés au nom des choses der­nières ; ces empires
Qu’aucune trace sur les vagues à tra­vers le temps, qu’aucune gran­deur
Dans la genèse muette ne sau­rait dire, comme dans la gorge
Emprisonnée de ténèbres, le pôle de la voix s’exténue… Ces empires
Qui tiennent dans l’irisation de la goutte de rosée,
Mais que le monde, machine per­pé­tuelle, ne contient ;
Ces empires de méta­mor­phose et d’automne sans lune ; ces empires
Tropicaux et hyper­bo­réens ; ces empires de baies rou­gis­santes
Sur les mains ; ces empires qui passent dou­ce­ment comme des songes,
Qui attendent avec des signes incer­tains ce point du jour sus­pen­du
Au-des­sus des forêts ; ces empires où l’obscur repos se mêle aux cri­nières
Foisonnantes des dio­ny­sies ; ces empires construits et détruits ; ces empires
Harassés, où des lumières sici­liennes consentent à leurs der­nières chances,
Il n’est pas un seul de leurs signes, un seul de leurs cris
Qui ne tiennent sur le Finistère de l’une des six feuilles que je dis.

L’intensité allège l’esprit. Point de far­deau qu’elle n’élève
Jusqu’à la plus haute branche du frêne du monde, où six feuilles fré­missent.
Le vol pro­phé­tique clôt le cré­pus­cule, et les ailes frôlent les feuilles ;
Les dieux irré­ver­sibles sont loin. Flèches ou flammes ? Qui devine ?
Encore d’autres vio­lences, d’autres ter­reurs. Ne cesse le monde
Dans cette eau trouée par la bataille du jour : une colonne de gloire
Vers la pro­fon­deur ! Les dieux sont loin, mais je les nomme.
Quelque litur­gie sabéenne cours dans la rumeur de mon sang.
Astarté fige le noir de ses roses d’ombre dans le détail de son tom­beau.
Vive et tar­dive ! Des formes dansent sur les flots : elles se nomment Idées.
Le deuil ne tra­hit point la légende. L’intensité ne se dédit point :
Elle suc­combe à son propre bon­heur et nous n’avons nul mal à en dire !
La pre­mière feuille fait signe dans l’orage. Proche, si proche, de son propre feu.
Le dieu de ses ner­vures hante la tris­tesse et le silence du ser­ment :
Chaque fidé­li­té dite témoigne de l’infidélité du monde.
La seconde feuille n’est point l’inconsolable : le Chœur est avec elle,
Et les voyages sur la mer cal­mée. Cette lueur de l’envers qui redime
La dou­ceur de l’avers, et la pro­tège comme le bou­clier de Vulcain,
Garde son blé en herbe. Mais la troi­sième feuille est com­blée.
Sur elle la pluie ruis­selle. La qua­trième n’est point apos­tro­phée par l’abîme.
La cin­quième se tient entre une fille nue et l’étourdissante mémoire du monde.
La sixième, enfin, serait un mirage si le mirage n’était le monde.
Six feuilles mes Amis, pour ce long voyage… Six feuilles incor­rup­tibles,
Six feuilles entre­la­cées sur les genoux, nouées
Dans la nuit tur­bu­lente, six feuilles vides comme le cha­grin,
Et cou­pantes, six feuilles comme six flammes. L’une tient en elle
La mer qui va, l’autre le ciel qui tourne, l’autre encore la pen­sée qui domine,
L’autre une voix d’enfant, et l’autre encore ne tient que la brû­lure de l’Ether…
De long­temps j’imaginais que la vie magni­fique était écrite sur la sixième.
Funeste erreur : tout reste à dire. Soldat méro­vin­gien, je tombe
Aux genoux d’Isis, s’il me plaît de nom­mer, comme en songe,
Cette pré­sence immense. A la plus légère, mon des­tin ! Qu’il vague !
Elle se recon­naî­tra, la rebelle au règne de Caliban, la jamais lasse
Pour bien et le vrai ; et que la beau­té cou­ronne
Comme un hiver d’Orient, le pâle azur !
Pour elle, ces feuilles de mon poème, ces ailes sixtes sises
Entre la per­fec­tion de l’aube et le som­meil de la terre.
 

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