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Antonin Artaud, toujours ardoyant

Par |2018-10-15T12:43:12+00:00 25 août 2014|Catégories : Essais|

Antonin Artaud, toujours ardoyant

 

Les plus pro­fonds ensei­gne­ments nous viennent sans doute des œuvres qui, adres­sant à notre enten­de­ment une mise-en-demeure radi­cale, se refusent à être édi­fiantes. Une défaillance, un refus, voire un effon­dre­ment, ou la conscience d'un effon­dre­ment col­lec­tif, sont alors la mesure, en pré­ci­pices, de la plus haute exi­gence qui s'irise, comme en neiges éter­nelles, des hau­teurs de l'âme, et inter­dit la réduc­tion de l'écrit au rôle subal­terne d'objet artis­tique.

« Nous ne sommes pas encore au monde », nous dit Antonin. Nous ne pen­sons pas encore dans une âme et un corps. Pire encore, nous pen­sons moins que nous ne pen­sions ; une force, une luci­di­té ont été per­dues et toutes les éva­lua­tions, sciences, reli­gions réduites à leurs écorces mortes, à leurs super­sti­tions, tra­vaillent encore à rendre impos­sible l'advenue du res­sac de cette pen­sée entre­vue par la brèche qu'Antonin Artaud décrit dans L'Ombilic des limbes et dans ses pre­mières lettres à Jacques Rivière.

Ce que sa pen­sée ne peut faire, – c'est-à-dire réduire son lan­gage à l'édification d'une forme lit­té­raire conve­nue – sera le prin­cipe de la puis­sance, d'une magie concrète qui débute par la conscience de l'œuvre-au-noir et dont le « théâtre alchi­mique » sera l'instrument de connais­sance, non en termes scien­ti­fiques, mais rituels, selon l'ordre abys­sal d'un sacré ori­gi­nel qui trans­pa­raît en feux noirs et feux de roue, selon la for­mule alchi­mique , à chaque ligne écrite.

Le livre que Françoise Bonardel vient de publier aux édi­tions Pierre-Guillaume de Roux, Antonin Artaud ou la fidé­li­té à l'infini, se tient à la hau­teur de cette mise-en-demeure. Plus encore que de par­ler de la vie et de l'œuvre d'Antonin Artaud, ce qu'elle fait admi­ra­ble­ment, Françoise Bonardel nous parle de ce dont il est ques­tion dans cette vie et cette œuvre, « l'honneur vital » qui s'y trouve enga­gé, fidé­li­té à l'infini.

Au-delà d'une ana­lyse stric­te­ment uni­ver­si­taire qui pré­ten­drait à une expli­ca­tion à par­tir d'analyses, l'auteur s'engage, et c'est ce qui rend ce livre pas­sion­nant, dans une inter­pré­ta­tion, une her­mé­neu­tique orien­tée vers une impli­ca­tion dans l'œuvre et dans la pen­sée agis­sante de l'œuvre, échap­pant ain­si au double écueil du mimé­tisme et de la dis­tan­cia­tion.

Le diag­nos­tic que fait Antonin Artaud est clair, sa cri­tique du monde moderne, radi­cale. L'Occident moderne s'est effon­dré : « Nous vivons des temps tra­giques et plus per­sonne n'est à la hau­teur de la tra­gé­die ». Nous avons ces­sé de pen­ser et d'être. Un envou­te­ment pénom­breux nous tient dans une abs­trac­tion res­treinte, fal­la­cieuse et mor­ti­fère, nous avons per­du « la culture cui­vrée du soleil ». Seul, nous dit Antonin Artaud, « un homme en marche depuis tou­jours » peut dire la sapience per­due. A tant dénier la mort, et la dimen­sion tra­gique qu'elle impose à chaque être et à chaque moment, l'Occident moderne a renié la Vie : « Réaliser la supré­ma­tie de la mort, n'équivaut pas à ne pas exer­cer la vie pré­sente. C'est mettre la vie pré­sente à sa place, la faire che­vau­cher divers plans à la fois, éprou­ver la sta­bi­li­té des plans qui font du monde vivant une grande force en équi­libre. »

L'Occident moderne est apos­ta­sie, renie­ment de ses res­sources euro­péennes, triste régres­sion vers un état lar­vaire de doci­li­té, « règne de l'On » comme disait Heidegger, ou du « der­nier des hommes » dont par­lait Nietzsche. De Nietzsche à Artaud, au demeu­rant, se tissent des affi­ni­tés. « Quand le corps est bles­sé, écrit Artaud, c'est là qu'on trouve l'âme, l'Aigle et le Serpent ; totems pro­tec­teurs dont nous rece­vrons, ou non, la force de tout perdre ou de tout gagner, – ce qui est peut-être la même chose.

Antonin Artaud dépos­sé­dé de tout, – à com­men­cer par l'usage uti­li­taire ou déco­ra­tif du lan­gage, – s'empare du « tout », tel­lu­rique et oura­nien, car ce « rien » qui lui reste n'est autre que la langue rede­ve­nue Soleil-Logos, puis­sance héliaque, ful­gu­rance d'Apollon. On com­prend mieux l'intérêt d'Artaud pour Apollonios de Thyane, Héliogabale ou le néo­pla­to­nisme solaire de l'Empereur Julien par les­quels il son­ge­ra, je cite, à « retrou­ver et res­sus­ci­ter les ves­tiges de l'antique culture solaire ».

Bien au-delà de la simple polé­mique anti­mo­derne, la guerre d'Artaud est onto­lo­gique : « Ne jamais dis­cu­ter, frap­per avec ma richesse, ça se tai­ra ». Le dénue­ment total est la richesse abso­lue. Tout est dans l'acte d'être qu'il faut révé­ler par une suite d'épreuves, au sens vrai ini­tia­tiques. La conscience aiguë de l'Hors d'atteinte de la pen­sée et de la défaillance du lan­gage, la vision abrupte, fatale, de cet effon­dre­ment cen­tral, seront ain­si le prin­cipe de la recon­quête, mot par mot, geste par geste, d'une inté­gri­té et d'une pure­té per­due par une civi­li­sa­tion d'individus que plus rien ne relie à un ordre supé­rieur. Civilisation envoû­tée de l'intérieur par la repré­sen­ta­tion qu'elle se fait d'elle-même et qui la condamne à être tenue à dis­tance, dépor­tée, exi­lée à l'intérieur de l'exil lui-même, – là où la ser­vi­tude volon­taire nous ins­talle, dans ce « par­tout-nulle-part », déra­ci­né, où plus rien ne sym­bo­lise avec rien.

Françoise Bonardel, dans ce livre magis­tral, nous rap­pelle à cette évi­dence : si Antonin Artaud n'est pas « homme de Lettres », si sa vie est, en soi, une insur­rec­tion et un cri, son œuvre ne sau­rait se réduire à un « cri » et s'avère être celle d'un très-grand écri­vain fran­çais. Etre « tou­jours ardoyant » dans le creu­set phi­los­phal où s'animent l'Aigle et le Serpent, tel fut le des­sein gnos­tique d'Antonin Artaud, qui renou­velle à cer­tains égard celui de Maurice Scève, en ses bla­sons et cos­mo­go­nies.

L'ouvrage de Françoise Bonardel appro­fon­dit magis­tra­le­ment ce des­sein que l'on peut dire gnos­tique et alchi­mique, ce « voyage vers Tula », qui est aus­si la mythique Thulée hyper­bo­réenne, – autre­ment dit, le voyage vers ce qu'Antonin Artaud, nomme la Vie, avec une majus­cule, Mercurius alchi­mique. La Vie, pour Artaud, est magné­ti­sa­tion, éma­na­tion, iri­sa­tion des dieux « qui jouent aux quatre coins son­nant du ciel, aux quatre nœuds magné­tiques du ciel. »

Contre l'abstraction concep­tuelle, Antonin Artaud ravive le spi­ri­tuel concret dans la tra­di­tion de Paracelse, Böhme, Novalis, Hamann et Franz von Baader. La guerre est ouverte contre la pen­sée cal­cu­lante, res­tric­tive, pen­sée d'usure et de pénu­rie, capi­ta­li­sante et pro­fa­na­trice qui nous réduit à l'état de spectre dans les « cavernes de l'être ». Pour Antonin Artaud, rien n'est plus concret que le supra­sen­sible : « J'ai de l'esprit une idée maté­rielle bien que j'aie une phi­lo­so­phie anti-maté­ria­liste de la vie ». La magie est concrète et d'une exac­ti­tude « cruelle ».

Se déprendre de ce qui dés­in­carne nos pré­sences en repré­sen­ta­tions, de ce qui dégrade nos « actes d'être » en concepts abs­traits, de ce qui avi­lit la tra­di­tion (qui est trans­mis­sion ardente, trans­fu­sion) en cou­tumes bour­geoises, c'est enfin, pour Antonin Artaud, retrou­ver, en même temps, l'intensité et l'exaltation, les lon­gi­tudes et les lati­tudes de l'âme et du monde, sans les­quelles les corps sont sans esprit et les esprits sans corps. La Thulée de l'âme est cette contrée mur­mu­rante, ce « voyage à tra­vers son propre sang », comme l'écrit Françoise Bonardel, ce « Styx ruti­lant de tous les feux noc­turnes » qui « nous invite à entre­prendre dès ce monde-ci, l'ultime navi­ga­tion vers et dans l'au-delà. »

L'œuvre sera cette « lame d'obsidienne », éclat solaire por­té à la jonc­tion des mondes qui don­ne­ra à Antonin Artaud le droit d'écrire : « Mais moi, je suis un être vrai, sans rien de phé­no­mé­nal, et je me mani­feste à tout ins­tant, mort et vivant »

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