> Entretien avec Natacha Lafond et Mathieu Hilfiger sur la question du livre par Yves Bonnefoy.

Entretien avec Natacha Lafond et Mathieu Hilfiger sur la question du livre par Yves Bonnefoy.

Par | 2018-02-19T05:21:11+00:00 29 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

Répondant sous la forme d’un essai auto­nome aux ques­tions que deux jeunes gens, Mathieu Hilfiger (l’éditeur) et Natacha Lafond, sont venus lui poser au sujet de sa rela­tion avec les livres, Yves Bonnefoy nous offre une réflexion émou­vante et grave où l’on retrouve cer­tains de ses thèmes de pré­di­lec­tion. Le livre y est envi­sa­gé à par­tir de la menace que font peser sur l’esprit affa­mé de pré­sence la puis­sance fas­ci­nante des images ou l’action mor­ce­lante du concept et, d'une cer­taine manière, sau­vé par ce néces­saire tra­vail cri­tique que la poé­sie opère sur nos repré­sen­ta­tions et qui consti­tue en par­tie son essence. Mais cette réflexion aus­si exi­geante soit-elle n'est jamais sèche ou pure­ment abs­traite. Se mêlent à elle des frag­ments d'autobiographie où elle s'incarne et se nour­rit : tel sou­ve­nir de l’enfant atten­dant impa­tiem­ment les livrai­sons des petits romans de la col­lec­tion Printemps, tel autre du cher­cheur heu­reux, levant la tête entre livres et fenêtres dans la biblio­thèque du palais Farnèse ou enfin ce constat amu­sé de l’écrivain recon­nu qui ne sait pas où se trouvent ses propres livres dans sa biblio­thèque.

L’essai se construit en trois temps : une pre­mière par­tie consa­crée aux rap­ports entre la maté­ria­li­té du livre et cette sorte de lutte dont il est le lieu pri­vi­lé­gié entre fausse et véri­table trans­cen­dance, affir­ma­tion et contour­ne­ment de la fini­tude humaine. Une seconde par­tie qui a pour objet les ouvrages de phi­lo­so­phie esthé­tique et d’histoire de l’art, alliés objec­tifs de la poé­sie dans son tra­vail cri­tique sur "l’empiègement" par les images. Et enfin un troi­sième moment où Bonnefoy s’arrête entre autres sur ses col­la­bo­ra­tions avec des artistes dans la confec­tion de livres d’art – beaux livres enfer­més dans leur cof­fret mais qui semblent s’animer du dia­logue vivant des artistes. Il s'y inter­roge éga­le­ment sur ce livre blanc que tout écri­vain porte en lui et qui reste encore à écrire.

Cet essai s'ouvre sur la liste des ques­tions que les deux jeunes gens ont posées au poète et sur les­quelles celui-ci s’appuie pour, en les croi­sant, construire sa réflexion ; il est en outre pré­cé­dé d’une belle et éclai­rante pré­face de Pierre Dhainaut qui situe admi­ra­ble­ment, à par­tir de sa propre expé­rience de poète, le pro­pos de Bonnefoy, en rap­pe­lant les grands moments de sa recherche. De telle sorte que Bonnefoy n’est jamais seul dans ce qu’il dit et évite ain­si toute dérive solip­siste.

On trou­ve­ra une magni­fique défi­ni­tion de la poé­sie, peut-être l’une des plus belles que le poète ait don­nées : Le sen­ti­ment de la pré­sence, avoir com­pris – avoir su – que la réa­li­té, c’est l’intensité dans la figure des choses, voi­là qui est véri­dique, c’est le bien que nous rece­vons de notre mémoire quand elle se fait poé­sie. Rien ne cor­res­pond mieux à cette défi­ni­tion que l’image dans laquelle s’enveloppe ce mince et élé­gant cahier : elle est d’Yvonne Alexieff, s’étend sur la pre­mière et la qua­trième de cou­ver­ture, repré­sente les branches d’un arbre pre­nant feu dans ses cou­leurs et rever­dis­sant à l’intérieur de la cou­ver­ture. Placée ain­si sur son seuil, elle nous invite à entrer dans le livre pour mieux lever les yeux sur ce qui nous entoure : la pré­sence vivante du monde, ce foyer tou­jours brû­lant où les formes ne cessent de se faire et de se défaire et qui n’est peut-être nulle part aus­si visible qu’à tra­vers la fenêtre du livre – plus encore si ce livre est un livre de poèmes.

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