> Vincent Laisney, En lisant en écoutant

Vincent Laisney, En lisant en écoutant

Par |2018-04-15T00:37:51+00:00 6 avril 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Vincent Laisney|

Faut-il se fier à ses pre­mières expres­sions ?

Vincent Laisney, auteur de L’âge des cénacles (2013) chez Fayard, nour­rit mani­fes­te­ment une pas­sion pour les socia­bi­li­tés et la vie lit­té­raires. Dans En lisant en écou­tant, qui sonne comme un hom­mage appuyé au célèbre titre de Julien Gracq et à sa cri­tique impres­sion­niste,1 c’est par petites touches poin­tillistes que Laisney mène l’enquête her­mé­neu­tique d’un siècle de lec­ture à haute voix.*

 

Vincent Laisney, En lisant en écou­tant. Bruxelles : Les Impressions nou­velles, 2017, 224 pages, 17 EUR.

Petite pré­ci­sion : la lec­ture est à prendre ici dans sa seconde accep­tion, à savoir l’extériorisation – et non l’intériorité – d’un phé­no­mène cog­ni­tif. Comme le rap­pelle l’auteur, il est ques­tion de « l’oralisation d’un texte mémo­ri­sé ou non devant un public » (31-2). Ce pro­jet plu­ri­dis­ci­pli­naire, prend pour point de départ l’analyse pic­tu­rale de Une Lecture (1903), une huile sur toile de Théo van Rysselberghe qui immor­ta­lise cette pra­tique dix-neu­viè­miste qui

contre­vient à nos repré­sen­ta­tions d’un siècle domi­né par l’imprimé, où le Livre serait l’aboutissement ultime. Il est en effet acquis que le phé­no­mène majeur de la culture post-révo­lu­tion­naire […] est le triomphe de la publi­ca­tion, à savoir, la domi­na­tion crois­sante, et bien­tôt écra­sante, de la com­mu­ni­ca­tion impri­mée, sous les espèces variés du livre, du jour­nal, de la revue, sans par­ler des autres pro­duits de l’imprimerie (affiche, illus­tra­tion, image). Cette hégé­mo­nie de l’imprimé a, par rico­chet, infor­mé la vision que nous avons de la lit­té­ra­ture du XIX siècle, assi­mi­lée à une ascèse du bien écrire (le vers cise­lé, l’art pour l’art, l’écriture artiste, etc.), en lieu et place d’un art du bien dire, sur­an­né, carac­té­ris­tique de l’âge clas­sique. (19)

A ces mises en voix cor­res­pondent plu­sieurs objec­tifs variables selon l’intéressé : affi­ne­ment de l’œuvre en cours (à l’image de l’étape du filage au théâtre qui per­met les der­niers ajus­te­ments), recherche d’un adou­be­ment, sinon d’une forme de recon­nais­sance dans le regard d’autrui (s’exposant ain­si autant à l’approbation qu’à la désap­pro­ba­tion de l’auditoire), rite de pas­sage pour inté­grer le sérail ger­ma­no­pra­tin, déclen­cheur d’écriture (pour Musset, par exemple), moment pri­vi­lé­gié de socia­bi­li­té (pour Vigny), pour ne citer qu’eux.

Véritable per­for­mance ver­bale, cet exer­cice de lec­ture – qui emprunte tan­tôt au style décla­ma­toire de la comé­die (voire à l’envolée lyrique de la poé­sie), tan­tôt à une « dic­tion inex­pres­sive, détim­brée, met­tant en valeur le texte et rien que le texte » (166)2 – n’est pas sans dan­gers ou dérives : auto-glo­ri­fi­ca­tion, inter-glo­ri­fi­ca­tion ou le poi­son des fla­gor­ne­ries (asi­nus asi­num fri­cat !), ennui, angoisse du pla­giat, dis­trac­tion de l’auditoire, iras­ci­bi­li­té du public (lire le cas Rimbaud), etc. Dans son étude fouillée, Laisney va même jusqu’à déce­ler une véri­table scé­no­gra­phie de la lec­ture, selon qu’il s’agit de lec­tures per­for­mances ou de lec­tures dis­cus­sions (le dada de Jean-Étienne Delécluze). Mais une grande majo­ri­té des lec­tures céna­cu­laires qu’il évoque ont pour objet prin­ci­pal la poé­sie et le théâtre, des formes d’écriture dont la fina­li­té est pré­ci­sé­ment de se prê­ter à une mise en voix. Il est de temps à autre fait men­tion d’œuvres en prose comme Génie du chris­tia­nisme (1802) et Les Martyrs (1809) de Chateaubriand, mais les exemples de lec­ture de romans res­tent trop rares. L’on en vient natu­rel­le­ment à se deman­der si ces lec­tures sont un phé­no­mène homo­gène géné­ra­li­sable à tous les genres ou pas.
Le pape de la lec­ture est incon­tes­ta­ble­ment Gustave Flaubert à qui un vibrant hom­mage est ren­du :

Pour Flaubert, la lec­ture n’est pas un exer­cice ano­din, c’est une pierre de touche grâce à laquelle s’évalue sans risque d’erreur la per­fec­tion musi­cale d’un texte. […] Aux yeux de Flaubert, un livre est une par­ti­tion, et la voix un outil infaillible pour dif­fé­ren­cier la bonne lit­té­ra­ture de la mau­vaise. (125)

Cette paren­thèse sur la musi­ca­li­té du style qui s’évalue à l’aune de l’oreille musi­cale aurait pu don­ner lieu à des réflexions nour­ries de l’apport des sciences cog­ni­tives qui s’intéresse de très près à la paren­té évi­dente entre la lec­ture de la lit­té­ra­ture et la musique. Aussi les lec­teurs anglo­phones pour­ront-ils consul­ter avec pro­fit l’ouvrage paru sous la direc­tion de Michael Arbib, Language, Music and the Brain (MIT Press, 2013). Paul Valéry, que cite Laisney, avait déjà ouvert dans « Souvenirs lit­té­raires » une brèche en son temps en évo­quant les pré­oc­cu­pa­tions de Mallarmé :

Mallarmé avait long­temps réflé­chi sur les pro­cé­dés lit­té­raires qui per­met­traient, en feuille­tant un album typo­gra­phique, de retrou­ver l’état que nous com­mu­nique la musique d’orchestre ; et par une com­bi­nai­son extrê­me­ment étu­diée, extrê­me­ment savante des moyens maté­riels de l’écriture, par une dis­po­si­tion toute neuve et pro­fon­dé­ment médi­tée des blancs, des pleins et des vides, des carac­tères divers, des majus­cules, des minus­cules, des ita­liques, etc., il était arri­vé à construire un ouvrage d’une appa­rence véri­ta­ble­ment sai­sis­sante. Il est cer­tain qu’en par­cou­rant cette par­ti­tion lit­té­raire, en sui­vant le mou­ve­ment de ce poème visuel, dont cer­tains mots ou cer­tains pas­sages se répondent, impri­més qu’ils sont dans le même carac­tère, s’ajustent à dis­tance exac­te­ment comme des motifs, ou bien comme des timbres dans un mor­ceau de musique, on conçoit, on croit entendre une sym­pho­nie d’une espèce toute nou­velle. On com­prend com­bien il serait pré­cieux, dans la poé­sie, de pou­voir faire des rap­pels, des rac­cords, de pour­suivre un thème au tra­vers d’un thème et d’enlacer des par­ties indé­pen­dantes d’une pen­sée. Mallarmé avait osé orches­trer une idée poé­tique. (160-1)

Grâce à cette mono­gra­phie, Laisney sort de l’ombre un pan modeste de l’histoire lit­té­raire des lec­tures à haute voix, tan­dis que le reste de la fresque reste à dépeindre :

les lec­tures offi­cielles pour faire rece­voir une pièce, les lec­tures mon­daines dans les salons, les lec­tures impro­vi­sées dans les cafés de la bohème, les lec­tures ponc­tuelles dans les ban­quets, les lec­tures publiques dans les salles de confé­rence, les lec­tures dans les cercles fumistes et les caba­rets, les lec­tures dans les théâtres poé­tiques fin-de-siècle, etc. On y ver­rait alors qu’une grande par­tie de la pro­duc­tion lit­té­raire du XIXe siècle a été réci­tée avant d’être impri­mée. (34)

Dans un for­mat pro­pice au grap­pillage, à l’image du Pourquoi lire (Paris : Grasset, 2010) de Charles Dantzig, En lisant en écou­tant rap­pelle à notre bon sou­ve­nir la fonc­tion ori­gi­nelle de la lec­ture – celle d’une pra­tique réso­lu­ment sociale accom­pa­gnée du par­tage d’un moment de convi­via­li­té. Même si, dans le cadre d’étude que s’est impo­sé ce Maître de confé­rences à l’Université de Paris Ouest, cette pra­tique demeure en vase clos, confi­née qu’elle est à des cercles lit­té­raires ou des cénacles (quand d’aucuns y ver­ront des cliques et des cote­ries), gageons qu’une his­toire lit­té­raire d’envergure des lec­tures à haute voix ver­ra bien­tôt le jour. Ce pour­rait être la pro­chaine étude de Laisney, une que nous dégus­te­rons avec gour­man­dise, comme celle-ci.

 

* – cet article a fait l’objet d’une pre­mière publi­ca­tion dans la revue COnTEXTES : http://​contextes​.revues​.org/​6​286


Notes

  1. Julien Gracq. « En lisant en écri­vant », Œuvres com­plètes II (Paris : Gallimard, 1995). La cri­tique impres­sion­niste de Julien Gracq, que l’on peut déduire de sa mono­gra­phie inti­tu­lée André Breton (Paris : José Corti, 1948), com­porte bien une dimen­sion affec­tive par la prise en compte de l’impact de l’œuvre lit­té­raire sur le lec­teur mais elle n’a fait pas l’objet d’une théo­ri­sa­tion en bonne et due forme.[]
  2. L’on pense sou­dain aux repré­sen­ta­tions post­mo­dernes de grands clas­siques de l’opéra qui ne s’encombrent pas de fio­ri­tures tels que décors et cos­tumes pour par­ve­nir au même effet : une atten­tion exclu­sive à l’oralisation du texte.[]

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Jean-francois Vernay

Essayiste, écri­vain de fic­tion et cher­cheur en lit­té­ra­ture, Jean-François Vernay a signé plu­sieurs ouvrages dont Panorama du roman aus­tra­lien des ori­gines à nos jours (Paris, Hermann, 2009) et Plaidoyer pour un renou­veau de l’émotion en lit­té­ra­ture (Paris : Complicités, 2013), désor­mais dis­po­nibles en tra­duc­tion sous les titres de A Brief Take on the Australian Novel (Adelaide : Wakefield Press, 2016) et The Seduction of Fiction : A Plea for Putting Emotions Back into Literary Interpretation (New York : Palgrave Macmillan). Son der­nier pro­jet en date inves­tit le champ des études lit­té­raires cog­ni­tives par l’exploration de l’irrésistible pou­voir de séduc­tion de la fic­tion auquel le lec­teur se sou­met volon­tiers tel un amou­reux tran­si.

 

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