> Rouge contre nuit”, 11 : Résolution des rêves de Béatrice Marchal

Rouge contre nuit”, 11 : Résolution des rêves de Béatrice Marchal

By | 2018-01-22T18:40:42+00:00 13 juillet 2016|Categories: Essais|

 

 

Les mots que j’écris ont per­cé la neige
d’un hiver que je croyais éter­nel
B.M.

 

Le titre intrigue. Les rêves se résolvent-ils en s’accomplissant ? La réso­lu­tion, est-ce un dépas­se­ment de ce qui entrave, une levée d’obstacle ?

Le livre com­mence par un avant-dire, par « [c]ette parole /​ sai­sie au vol », l’interruption féconde d’un élan, pour le rete­nir dans le poème qui le tend au lec­teur, dans sa force brute et non taillée, polie par un tra­vail de la forme ou du vers. Les lignes sont courtes, le mou­ve­ment rapide et la force vive « de la pluie qui ruis­selle », prise comme modèle. Monter et des­cendre, une ver­ti­ca­li­té rédemp­trice génère l’écriture qui tente la réso­lu­tion. En trois par­ties plus une, « Ce qui reste », Résolution des rêves ras­semble des traces1.Traces comme des volutes, mer et ses mou­ve­ments : le sou­lè­ve­ment dans les aqua­relles brunes, titrées Paysages de sel, de Marie Alloy crée un pay­sage de courbes et froisse toute ligne conti­nue. Les des­sins semblent les empreintes mêmes des pay­sages. Cristaux de sel ou de givre ?Nervures sèches de feuilles tom­bées dont le limbe foliaire a dis­pa­ru, en voie vers l’humus… Paysages d’automne ou d’hiver à la lumière incer­taine, pro­pice aux songes.

« […] les arbres de novembre
entre brume et gri­saille
s’illuminent de flammes,

flammes d’un feu cou­vé
au sein de trois sai­sons
qui s’embrase en mêlant
dans la même beau­té
la des­ti­née des feuilles et des hommes. »

Il s’agit d’exprimer cette part de soi qui appa­raît dans les rêves, faite de sou­ve­nirs, de dési­rs, de craintes, de regrets et d’espoirs. Interpréter les rêves sans les détruire, ni leur appli­quer des sché­mas tout faits, sans l’aide d’une quel­conque Clé des rêves ou des songes. Ce tour­billon, la vie l’impose et le pre­mier poème prend un che­min nar­ra­tif et sym­bo­lique, aqua­tique, il fait remon­ter l’être vers sa nais­sance pour retrou­ver une « eau de recréa­tion ».La poète en appelle à la méta­mor­phose. Ponctuation excla­ma­tive, en ce poème limi­naire de jou­vence (joie). Or le lac sus­ci­té enferme une image, celle de la nar­ra­trice qui entre­voit « le mirage /​ d’un remède et de la joie. » L’eau fai­seuse de nais­sance court durant tout le début de Résolution des rêves, comme une réponse au ques­tion­ne­ment qui serait jaillis­se­ment et non réflexion, « monde pré­sent par sur­prise ». Cette méta­phore touche la nature (les sapins) comme le calen­drier, Noël et la neige, ravi­vée par cette évo­ca­tion du lac et du fleuve qui indiquent un che­min – remon­ter le cours invite à renaître.

L’immobile éter­ni­té souffle un même mou­ve­ment : « sans fin s’avancent les vagues vers la grève », les alli­té­ra­tions (-s et –v) portent ce rythme inces­sant qui berce et façonne le pay­sage, un des­tin. « [L]igne d’horizon » imper­tur­bable pour­tant, où le rêve peut-il se situer sur cette ligne ? Peut-être est-ce ce lieu où insiste « l’énigme /​ des loin­tains » ?

Les poèmes, por­tés par un rythme régu­lier aux asso­nances douces, déplacent leur centre de gra­vi­té : tou­jours ils pointent vers le renou­veau, à peine per­cep­tible par­fois (prin­temps, arc-en-ciel). Tels les bour­geons, bou­tons qui, répé­tés, sèment la nais­sance dans les poèmes, « un prin­temps /​ de pluies au feuillage tendre » est annon­cé. Langue d’invocation et de sur­gis­se­ment dans les poèmes de Béatrice Marchal, le pou­voir est lais­sé à la pré­sence d’un visage qui ouvre les pos­sibles :

« Non pas des armes
à dépo­ser

mais un rem­part
de peur et de fier­té
à ren­ver­ser. »

L’arête de vers plus courts ouvre une « mai­son ardente /​ que sa flamme renou­velle ». Au pré­sent se résout le pas­sé en des empreintes, une trace accueillie par le poème par­mi les eaux. Béatrice Marchal est née sous le signe des Poissons, un 29 février. Ce hasard (dé lan­cé) du calen­drier ne peut que faire s’interroger très tôt sur ce qu’est le temps : un anni­ver­saire pour soi, quatre pour les autres. Ne vieillis­sons-nous pas tous au même rythme ?

« Dans cet appen­dice du temps, cette excep­tion
régu­lière qui le féconde, j’ai appris
qu’il me fal­lait dis­pa­raître pour naître
plus tard, quatre fois plus
tard dans l’ambition patiente
d’un avè­ne­ment de soi
à tra­vers les mots. »

Navigation vitale sur les eaux d’un main­te­nant sen­sible. L’île le figure et ras­semble les mor­ceaux dis­per­sés d’un je éga­ré, recons­truit pour régé­né­rer ce qui a som­bré.

« Ce qu’aura eu d’imparfait
notre amour n’était peut-être
que les nuages d’un ciel
de pluie où le vent ouvrait
brus­que­ment des fentes de
lumière comme un che­min
dont nous point la nos­tal­gie. »

7 vers de 7 syl­labes. Nous retrou­vons ici le chiffre per­son­nel de Stéphane Mallarmé sur lequel il construi­sit plu­sieurs poèmes, et sur­tout Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Ce texte, plu­tôt construit sur 707 selon Quentin Meillassoux2, dit et cache à la fois son secret. Le secret ultime de cha­cun, même s’il appa­raît dans le rêve, peut-il et doit-il être révé­lé et expli­qué ? La poète reven­dique « cet inex­pli­qué qui te fonde ». Que le lec­teur entre dans ces poèmes, qu’il y trouve un peu de lui-même et ce que disent ses propres rêves, tel est le vœu de la poète :

« Une peur m’étreint aujourd’hui que manque
le temps de mettre au jour
une parole
réduite à peu de chose
si elle me décou­vrait à moi-même
sans que d'autres puissent y péné­trer
et par-delà nos dif­fé­rences se sen­tir
suf­fi­sam­ment à l’aise pour faire une halte
et dépo­ser les bagages trop lourds. »

Pas inter­pré­ta­tion, réso­lu­tion. Les rêves sont comme des énigmes qui pour­raient mettre sur la voie d’un tré­sor enfoui. C’est la carte trou­vée par le jeune Jim Hawkins dans le coffre de Billy Bones. Il faut d’abord résoudre le mys­tère d’un mes­sage cryp­té avant de par­tir pour une belle et ter­rible aven­ture, « joie vio­lente », vers l’île au tré­sor. Jim n’en revient qu’avec une par­tie du tré­sor, sans inten­tion d’y retour­ner, mal­gré la nos­tal­gie qu’il éprouve : « J’ignore encore de quel tré­sor /​ per­du je pour­suis si opi­niâtre quête […] ». Ou encore :

« Au-delà
de la lumière
et de sa joie
vio­lente

l’île à l’horizon. »

Il est donc ici ques­tion de « secrets », de « talis­mans », de par­che­mins au fond des coffres. Dans cette navi­ga­tion aven­tu­reuse, le nau­frage est à craindre :

« Sans doute n’atteindrons-nous jamais l’île,
d’un charme fatal
ses bri­sants la cou­ronnent.

Le coffre le plus sûr
conserve à fond de cale
le tis­su de nos émo­tions
le par­che­min de notre his­toire
scel­lé d’un inou­bliable regard. »

Le tré­sor enfoui est fait d’amour, de ten­dresse, de sou­rires, de moments heu­reux, d’enfance. Et le vrai tré­sor est peut-être l’île elle-même et les moments heu­reux qui y furent vécus.

Les for­tunes de mer et l’imaginaire marin sont pré­sents dans plu­sieurs poèmes du recueil. L’un d’entre eux cite un vers du célèbre poème de Walt Whitman : « Ô cap­tain ! My cap­tain ! », dans lequel le poète amé­ri­cain déplore la mort de Lincoln et s’inquiète du sort du navire après la mort de son capi­taine. Quand manque un amour, quand le bon­heur s’éloigne :

« Le retour est impos­sible,
toute marche arrière entraî­ne­rait
le nau­frage
d’un navire
char­gé d’amis au long cours. »
« But O heart ! heart ! heart ! », s’exclamait Whitman.

Mais on peut aus­si pen­ser à Un coup de dés jamais n’abolira le hasard qui raconte un nau­frage, dont on ne sait si le « Maître » (ou le mètre) va sur­vivre. Ce qui sur­vit sûre­ment, c’est le poème qui sera tou­jours à décryp­ter.

Lors de l’hiver cana­dien sont célé­brées des retrou­vailles « dans les rues ennei­gées /​ et silen­cieuses d’Ottawa ». La nar­ra­trice sou­ligne le point com­mun de neige entre ici et « ce pays d’arbre et de forêts », comme « la mai­son des vacances fer­mée » pri­vée « de ses hôtes fami­liers » révèle ceux qui manquent. Ces lieux dif­fé­rents, les êtres qui les ont tra­ver­sés les unissent, par la neige, le sou­ve­nir de rires. Présent et pas­sé ne sont pas sépa­rés, les deux reten­tissent comme les lieux dis­joints peuvent être ras­sem­blés par la pen­sée de ce qui leur est com­mun.
« [S]ous le bai­ser de la mémoire », la vie s’entend encore et revit en « ce qui reste » qui donne le titre de la qua­trième et der­nière par­tie du livre de Béatrice Marchal. Les cou­leurs se dif­fractent, rouge, bleu pour « une mai­son qui pal­pite et res­pire ». L’amour alors, comme les cou­leurs, devient « autre chose     autre­ment » avec la conscience « des menaces, des limites » que lui rap­pelle celle qui est là, à l’hôpital, tou­jours la même, et pour­tant déjà dif­fé­rente, « [p]auvre mère pitoyable /​ funam­bule pris de ver­tige /​ sur une strate du temps » :

« Les mots
t’ont déser­tée,
l’oubli
à grands coups de brosse épar­pille
la craie
de tes sou­ve­nirs en pous­sière. »

Il pleut en ce jour de novembre, mais il faut bien voir « ce qui reste de lumière rete­nu – moins cap­tive que pré­ser­vée – dans les flaques ».

Le coffre au tré­sor est dans les poèmes. L’essentiel y est pré­ser­vé. Tout ne peut pas s’abolir.
Le rêve se résout en exer­cice de patience et de com­pré­hen­sion, en accep­ta­tion d’une vie qui n’est pas un abso­lu mais une dou­ceur qui connaît ou devine ce qui échappe et blesse, le poème désor­mais l’entend et le res­ti­tue avec le sou­rire géné­reux et la force de « [m]ots perce-neige ».

 

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1 « [L]a chose dite garde tou­jours trace humide de ce qui est dit », épi­graphe de Pao Keineg.

2 Quentin Meillassoux, Le Nombre et la sirène, (Un déchif­frage du Coup de dés de Mallarmé) – Éditions Fayard, coll. Ouvertures, 2011.