> A.E. Housman : Un p’tit gars du Shropshire

A.E. Housman : Un p’tit gars du Shropshire

Par | 2017-12-30T11:18:13+00:00 20 octobre 2013|Catégories : Alfred Edward Housman, Chroniques|

QUI ÉTAIT ALFRED EDWARD HOUSMAN ?

Son père exer­çait la pro­fes­sion de « coun­try soli­ci­tor », cor­res­pon­dant à cer­taines fonc­tions de notaire et d’avoué. Le gar­çon, né à Fockbury, un fau­bourg de Bromsgrove, dans le Worcestershire, le 26 mars 1859, est l’aîné de sept enfants. Leur mère décède lorsque Alfred atteint l’âge de 12 ans. En 1873 le père se rema­rie avec une cou­sine de la branche pater­nelle.

Après des études à Birmingham puis à Bromsgrove, Alfred est admis en 1877 comme bour­sier au St John’s College d’Oxford dans la sec­tion des études clas­siques (latin-grec). Il y fait la connais­sance de Moses Jackson, lequel sera l’objet secret d’un amour inas­sou­vi. Au cours des deux pre­mières années il réus­sit brillam­ment ses exa­mens, mais, pour se consa­crer à l’étude minu­tieuse de Properce, néglige les autres matières fai­sant par­tie du cur­sus com­plet (his­toire et phi­lo­so­phie antiques). De fait, il n’obtient pas sa licence et quitte Oxford pro­fon­dé­ment humi­lié. Il est mu par un vif désir de prou­ver sa valeur réelle. Jackson l’aide à trou­ver un poste de rédac­teur à l’Office natio­nal des bre­vets sur la pro­prié­té indus­trielle : il y tra­vaille­ra pen­dant dix ans.

A l’écart de l’Université, Housman pour­suit néan­moins des études clas­siques et publie des articles très appré­ciés sur les poètes latins qu’il aime, Properce donc, Horace, Ovide, et sur les Tragiques grecs. Il se construit peu à peu une répu­ta­tion d’érudit et en 1892 se voit pro­po­ser la chaire de Latin à l’University College de Londres.

En 1911, il est nom­mé Professeur de Latin à Trinity College de Cambridge où il achè­ve­ra une car­rière désor­mais brillante : il est notam­ment l’auteur d’un com­men­taire sur les cinq livres de l’Astronomicon de Marcus Manilius, poète didac­tique du 1er siècle (dans la lignée de Lucrèce). Très dis­cret sur sa propre poé­sie, Housman n’en a par­lé qu’une fois lors d’une confé­rence publique inti­tu­lée « The Name and Nature of Poetry », en 1933, trois ans avant son décès à Cambridge.  Son urne funé­raire a trou­vé place dans une église de Ludlow, dans le Shropshire où il avait trou­vé l’inspiration de son recueil A Shropshire Lad.

L’ŒUVRE POÉTIQUE

Housman n’a publié de son vivant que deux recueils : A Shropshire Lad paraît en 1896 à compte d’auteur (après divers refus essuyés chez quelques édi­teurs) ; Last Poems date de 1922, mais la com­po­si­tion de ces « der­niers » remon­tait aux années d’avant la Première Guerre mon­diale. Son frère Laurence publie­ra de façon post­hume More Poems (1936) et Collected Poems (1939). 

Le recueil fon­da­teur de la noto­rié­té du poète ne s’est dif­fu­sé que len­te­ment, sans doute à cause des réti­cences de l’auteur lui-même à prendre très au sérieux des écrits dic­tés par l’émotion, face à ses tra­vaux de pro­fes­seur dont la recon­nais­sance par le monde uni­ver­si­taire consti­tuait une revanche par rap­port à ses anciennes décon­ve­nues d’Oxford.   

Cependant le suc­cès est venu, encou­ra­gé par l’intérêt de nom­breux musi­ciens du XXe siècle pour les élé­ments pas­to­raux et tra­di­tion­nels de cette œuvre. Le pion­nier par­mi ces com­po­si­teurs fut Arthur Somervell en 1904, sui­vi de Ralph Vaughan Williams dont les six mélo­dies de On Wenlock Edge (1909) sont très connues. Georges Butterworth, qui mou­rut en 1916 pen­dant la bataille de la Somme, laisse un sou­ve­nir « aug­men­té » par son tra­vail, entre 1909 et 1912, sur des chan­sons tirées de A Shropshire Lad. Citons encore John Ireland, l’américain Samuel Barber… Leurs com­po­si­tions sont lis­tées dans un cata­logue qui, en 1976, en com­pre­nait déjà 400. S’y est ajou­tée récem­ment une pièce du néo-zélan­dais contem­po­rain David Downes. De nos jours ces œuvres musi­cales sont deve­nues des « clas­siques » constam­ment réen­re­gis­trés.

La célé­bri­té de l’auteur est donc éta­blie lorsque les jeunes appe­lés au front de la guerre de 14-18 glissent ce recueil deve­nu popu­laire dans leur bis­sac. Plus tard vien­dront les hom­mages d’un T.S. Eliot ou d’un Alan Hollinghurst (Booker Prize en 2004). Sir Tom Stoppard, auteur de Rozencrantz et Guildenstern sont morts, et scé­na­riste du film Shakespeare in Love, fait jouer en 1997 The Invention of Love, une pièce drôle et pro­fonde sur l’amitié qui liait Housman et Jackson.

PLACE DE A.E. HOUSMAN DANS LA POÉSIE ANGLAISE

Quelles sont les qua­li­tés assu­rant la péren­ni­té de son œuvre ?
« Un P’tit Gars du Shropshire » évoque une vision idéa­li­sée du pay­sage anglais et de la vie rurale, qui sont déjà en voie de trans­for­ma­tion, sinon de dis­pa­ri­tion, à l’époque où Housman écrit ses poèmes. Le thème de la mort des êtres jeunes, sans les conso­la­tions de la reli­gion, du flé­tris­se­ment rapide de la beau­té et de la vie, du voyage sans retour de jeunes sol­dats bri­tan­niques tom­bés au com­bat en terre étran­gère (quoique impé­riale), touche à des fibres sen­sibles pré­sentes en chaque lec­teur. La Première Guerre mon­diale ne fera que confir­mer ce sen­ti­ment de fra­gi­li­té des hommes pris dans les remous de l’Histoire. Voilà qui explique pour­quoi, même aujourd’hui, Housman n’est pas l’auteur d’une œuvre « morte » (à l’instar de nombre d’autres, de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, balayées par la moder­ni­té que repré­sentent les œuvres d’Eliot, de Joyce, du groupe de Bloomsbury…)

Il ne faut néan­moins pas sous-esti­mer l’influence du contexte poli­tique et moral des der­nières décen­nies du XIXe siècle qui voient la condam­na­tion d’Oscar Wilde à la « geôle de Reading » sous l’accusation d’homosexualité, puis son exil en France où l’auteur du Portrait de Dorian Gray meurt en 1900 dans la misère.
Dans A Shropshire Lad l’« amour qui ne dit pas son nom » se laisse tout de même entre­voir. L’aveu demeu­rant ambi­gu, le recueil entre­tient une sub­ver­sion res­tée secrète. L’homme Housman est res­té « à part », Jackson s’étant refu­sé à son amour, et ayant choi­si de le fuir par un mariage (où l’ami n’a pas été invi­té) et un tra­vail en terre étran­gère (aux Indes en pre­mier lieu ; il meurt à Vancouver en 1923). Housman avait don­né son cœur en sachant qu’il n’y aurait pas de réci­proque. La souf­france morale l’a sans doute pous­sé à se libé­rer par l’expression poé­tique : son amour, que son époque juge « illi­cite », se déguise par exemple en adul­tère.

Cette poé­sie convoque une culture lit­té­raire dont les influences les plus mar­quantes sont des bal­lades écos­saises, les chan­sons de Shakespeare extraites de pièces comme La Nuit des Rois ou Cymbeline, la poé­sie de Heinrich Heine, sou­vent trans­po­sée en musique (Schubert, Schumann, Brahms…). Elle sur­git sous le coup de l’inspiration « pure », que favo­risent d’exaltantes pro­me­nades dans la cam­pagne anglaise ou, au contraire, des états de fai­blesse et de mala­die tra­ver­sés par l’auteur. Les per­son­nages, les « carac­tères » évo­qués, n’ont rien de roman­tique : vil­la­geois, pay­sans, jeunes hommes frustes, coquettes fai­sant mine de résis­ter à leurs sou­pi­rants, mau­vais gar­çons empri­son­nés et pas­sibles de pen­dai­son, cepen­dant que le décor rural est magni­fié comme dans la grande pein­ture anglaise d’un Constable ou d’un Turner. Il arrive que des poèmes naissent « tout armés » ain­si que nous venons de le dire ; ils sont alors dic­tés par l’émotion, comme par une forte évi­dence, et n’exigent que de minimes retouches. Tandis que d’autres che­minent beau­coup plus len­te­ment, récla­mant des mises au point labo­rieuses, jusqu’à la satis­fac­tion com­plète de leur créa­teur.

Housman ne s’est expri­mé publi­que­ment qu’une fois sur l’art poé­tique dans cette confé­rence – The Name and Nature of Poetry – qui eut un grand reten­tis­se­ment à l’université de Cambridge. « Transfuser l’émotion et non trans­mettre la pen­sée », telle lui sem­blait être la fonc­tion pri­vi­lé­giée du poème.

Delia Morris et André Ughetto
Avril 2011

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