> Antonio PORCHIA : Voix inédites *

Antonio PORCHIA : Voix inédites *

Par |2018-08-20T19:09:54+00:00 12 avril 2013|Catégories : Chroniques|

* le recueil  Voces inedi­tas, regrou­pant tous les textes retrou­vés après la mort de Porchia (Voces manus­crites don­nées par lui à ses amis poètes et artistes ou parues dans diverses revues et quo­ti­diens), figure dans l'édition inté­grale de l'œuvre d'Antonio Porchia, inti­tu­lée Voces reu­ni­das (2006) due aux édi­tions Pre-Textos (Valencia).

 

 

*

 

Quisieras poder dete­nerte, para dete­nerte en algo. Pero ¿hay algo que puede dete­nerse, para dete­nerte en algo ?

Tu vou­drais pou­voir t’arrêter, pour t’arrêter dans quelque chose. Mais y a-t-il quelque chose qui puisse s’arrêter, pour que tu t’arrêtes dans quelque chose ?

 

*

 

Ser es obli­garse a ser. Y obli­garse a ser es obli­garse a ser. No es ser.

Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à être. Ce n’est pas être.

 

*

 

No, las cosas no son como son, porque si fue­sen como son, lo serían siempre como son.

Non, les choses ne sont pas comme elles sont, parce que si elles étaient comme elles sont, elles le seraient tou­jours, comme elles sont.

 

*

 

Sabes que te equi­vo­caste ; y si supie­ras tam­bién que te equi­vo­cas y si supie­ras tam­bién que te equi­vo­carás, sabrás tan­to cuan­to sé yo.

Tu sais que tu t’es trom­pé ; et si tu savais aus­si que tu te trompes, et si tu savais aus­si que tu te trom­pe­ras, tu en sau­rais autant que moi.

 

*

 

Y su dolor llegó a ser infi­ni­to, de tan­to no alcan­zar para nada su dolor.

Et sa dou­leur en vint à être infi­nie, à force de ne pas tenir pour rien sa dou­leur.

 

*

 

Estar en com­pañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.

Être en com­pa­gnie, ce n’est pas être avec quelqu’un, mais être en quelqu’un.

 

*

 

A veces una pala­bra que parece de más no está de más, porque acom­paña.

Parfois un mot qui paraît de trop n’est pas de trop, parce qu’il accom­pagne.

 

*

 

Y si eres un san­to porque eres un san­to, eres un san­to que no vale nada, porque no te cues­ta nada el ser un san­to.

Et si tu es un saint parce que tu es un saint, tu es un saint qui ne vaut rien, parce que ça ne te coûte rien d’être un saint.

 

*

 

Cuando creo enten­der un poco qué es la vida, la vida no es ni un mis­te­rio.

Quand je crois com­prendre un peu ce qu’est la vie, la vie cesse d'être un mys­tère.

 

*

 

Si me acer­co a ellos conmi­go, me acer­co a ellos ; y si me acer­co a ellos con ellos, me ale­jo de ellos.

Si je m’approche d’eux de mon fait, je m’approche d’eux ; et si je m’approche d’eux de leur fait, je m’éloigne d’eux.

 

*

 

Los que se levan­tan para levan­tarse y no para levan­tar, no com­pren­do por qué se levan­tan.

Ceux qui s'élèvent pour s'élever et non pour éle­ver, je ne com­prends pas pour­quoi ils s'élèvent.

 

*

 

Me miras como si me dije­ras : no te doy nada. Y te lamen­tas, porque te miro como si te dije­ra : no quie­ro nada.

Tu me regardes comme si tu me disais : je ne te donne rien. Et tu te désoles, parce que je te regarde comme si je te disais : je ne veux rien.

 

*

 

Estás solo, total­mente solo, y tienes mie­do. ¡Oh, quién com­prende !

Tu es seul, com­plè­te­ment seul, et tu as peur. Allez com­prendre !

 

*

 

Sólo quien vive murien­do puede resol­ver sus pro­ble­mas.

Il n'y a que celui qui vit en mou­rant qui peut résoudre ses pro­blèmes.

 

*

 

Nadie te lla­ma pobre. Es que nadie te quiere.

Personne ne t'appelle "mon pauvre". C'est que per­sonne ne t'aime.

 

*

 

Eso que lla­man nada debe ser lo mejor, porque lo mejor del hombre se ali­men­ta de eso que lla­man nada.

Ce qu'on appelle rien doit être le meilleur, parce que le meilleur de l'homme se nour­rit de ce qu'on appelle rien.

 

*

 

Vemos hombres y hombres y hombres casi siempre, y sólo algu­na vez vemos un hombre.

Nous voyons des hommes et des hommes et des hommes presque tout le temps, et quel­que­fois seule­ment nous voyons un homme.

 

*

 

El valor de cuan­to tienes y de cuan­to no tienes se hal­la en cuan­to te fal­ta, de cuan­to tienes y de cuan­to no tienes.

La valeur de tout ce que tu as et de tout ce que tu n'as pas se trouve dans tout ce qu'il te manque de tout ce que tu as et de tout ce que tu n'as pas.

 

*

 

El hombre, como está hecho, ¿puede ser el gran hombre ? No. Y el gran hombre, si existe, no debie­ra lla­marse hombre.

L'homme, comme il est fait, peut-il être le grand homme ? Non. Et le grand homme, s'il existe, ne devrait pas s'appeler homme.

 

*

 

Has ven­ci­do a tu grande dolor. Pero con otro más grande dolor. Y lo has ven­ci­do siempre, porque no te ha fal­ta­do nun­ca otro más grande dolor.

Tu as vain­cu ta grande dou­leur. Mais au moyen d'une autre dou­leur plus grande. Et tu l'as tou­jours vain­cue, parce que tu n'as jamais man­qué d'autre dou­leur plus grande.

 

*

 

Si te sal­vas de todo, te pierdes en nada. Si no te sal­vas de nada, te pierdes en todo. Porque de todos modos debes per­derte. Y si de todos modos debes per­derte, piér­dete en todo.

Si tu te sauves de tout, tu te perds dans rien. Si tu ne te sauves de rien, tu te perds dans tout. Parce que de toutes façons tu dois te perdre. Et si de toutes façons tu dois te perdre, perds-toi dans tout.

 

*

 

La estrel­la y el insec­to. Nada más. Para la estrel­la el insec­to y para el insec­to la estrel­la. Y nadie quiere ser el insec­to. ¡Qué extra­or­di­na­rio !

L'étoile et l'insecte. Rien d'autre. Pour l'étoile, l'insecte et pour l'insecte l'étoile. Et per­sonne ne veut être l'insecte. Comme c'est extra­or­di­naire !

 

*

 

Son mor­tales los sí de los sí y los no de los no. Y no son mor­tales los sí de los no y los no de los sí.

Sont mor­tels les oui des oui et les non des non. Et ne sont pas mor­tels les oui des non et les non des oui.

 

*

 

 

No me hacías el mal de cien años has­ta hace un minu­to. Faltaba un minu­to, un minu­to que había fal­ta­do cien años. Un minu­to que no qui­so fal­tar un minu­to.

Tu ne me fai­sais pas le mal de cent années jusqu'à il y a une minute. Il man­quait une minute, une minute qui avait man­qué cent années. Une minute que je n'ai pas vou­lu man­quer une minute.

 

*

 

Creo que el movi­mien­to es el no saber, porque se mue­ven más los de menor saber.

Je crois que le mou­ve­ment est le non-savoir, parce que bougent davan­tage ceux qui ont le moins de savoir.

 

*

 

Si crees que no tienes nada para ofre­cer, a nadie, creo que no deseas ver a nadie.

Si tu crois que tu n'as rien à offrir, à per­sonne, je crois que tu ne désires voir per­sonne.

 

*

 

Muchas pala­bras, mon­tañas de pala­bras. Y amar es una sola pala­bra. ¡Qué poco es amar !

Beaucoup de mots, des mon­tagnes de mots. Et aimer est un seul mot. Que c'est peu de chose, aimer !

 

*

 

No digo mal de ti, ¡oh, no ! Digo que me estás matan­do.

Je ne dis pas de mal de toi, oh non ! Je dis que tu es en train de me tuer.

 

*

 

Me das todo lo que puedes, pero sin nada de lo que no puedes. Me das un cuer­po sin alma.

Tu me donnes tout ce que tu peux, mais sans rien de ce que tu ne peux pas. Tu me donnes un corps sans âme.

 

*

 

Hay un cuan­do que me mue­ro que es cuan­do estoy ante lo bel­lo ; hay un cuan­do que me mato que es cuan­do estoy ante lo feo, y hay un cuan­do que no me mue­ro ni me mato que es cuan­do estoy ante lo ton­to.

Il y a un moment où je me meurs, c'est quand je suis devant ce qui est beau ; il y a un moment où je me tue, c'est quand je suis devant ce qui est laid ; et il y a un moment où ni je ne me meurs ni je ne me tue, c'est quand je suis devant ce qui est sot.

 

LES VOIX D’ANTONIO PORCHIA : UN UNIQUE LIVRE ET UN LIVRE UNIQUE

 

 

UN UNIQUE LIVRE : LE LIVRE D’UNE VIE

1885 – nais­sance à Conflenti (Calabre) d’Antonio Porchia. Aîné de 7 enfants.

1902 – la mort du père contraint la famille à émi­grer en Argentine, à Buenos Aires. Antonio en assure la sub­sis­tance, d’abord en tant que docker et jour­na­lier, puis en tant que patron, avec un de ses frères, d’une petite impri­me­rie. Personnalité réser­vée et géné­reuse, il fré­quen­te­ra toute sa vie un groupe d’artistes, pour la plu­part émi­grés comme lui, regrou­pés en une asso­cia­tion dénom­mée Impulso.

1936 – une fois sa famille éta­blie, il choi­sit (ou est choi­si) par la soli­tude, s’achète une petite mai­son avec jar­din, où il pas­se­ra son temps à peau­fi­ner ces sortes de « sen­tences » qui carac­té­risent sa conver­sa­tion quo­ti­dienne avec ses amis, et qui appa­rais­saient déjà dans les quelques articles écrits dans sa vie de jeune mili­tant ouvrier.

1943 – sur les ins­tances de ses amis d’Impulso, il publie à compte d’auteur un pre­mier recueil de ce qu’il appel­le­ra lui-même des « voix ». Embarrassé par les 1000 volumes de cette pre­mière édi­tion, il décide d’en faire don à une ins­ti­tu­tion qui coor­donne le réseau de biblio­thèques muni­ci­pales qui couvre tout le pays. C’est ain­si que ses voix par­viennent au fin fond des pro­vinces argen­tines, où elles sont reçues d’abord avec sur­prise, puis avec véné­ra­tion par des lec­teurs atten­tifs ; beau­coup reco­pient à la main les voix et com­mencent à les faire cir­cu­ler.

1948 : les réper­cus­sions secrètes de la pre­mière édi­tion amènent Porchia à en entre­prendre une seconde, tou­jours sous l’égide d’Impulso, avec du maté­riel nou­veau. Un exem­plaire de la pre­mière édi­tion arrive entre les mains du poète et cri­tique fran­çais Roger Caillois, membre du comi­té de rédac­tion de la pres­ti­gieuse revue Sur. Roger Caillois invite Porchia à publier dans Sur, où sont fré­quentes les col­la­bo­ra­tions des plus émi­nents écri­vains de langue espa­gnole, ain­si que des tra­duc­tions de pre­mière ligne. Mais Caillois doit ren­trer en France, et la col­la­bo­ra­tion se heurte à des mal­en­ten­dus : on veut faire « cor­ri­ger » à Porchia ce qu’on estime être des « fautes de gram­maire ». Porchia retire son texte.

Pendant ce temps, Roger Caillois tra­duit les voix et les fait édi­ter dans une pla­quette de la col­lec­tion G.L.M. (Voix, Paris 1949). La lec­ture de cette tra­duc­tion éveille l’admiration, entres autres, de Henry Miller, qui fait figu­rer Porchia par­mi les 100 livres d’une biblio­thèque idéale ! Le renom de l’édition fran­çaise va enfin don­ner aux Voix l’occasion d’être publiées dans la revue Sur. À la suite de cela, les édi­tions Hachette publie­ront en Argentine une sélec­tion de Voces, aug­men­tées de Nuevas voces (1966).

1968 – mort d'Antonio Porchia à Buenos Aires, le 9 novembre.

La fas­ci­na­tion ne se relâche pas : tan­dis qu’en Amérique du Sud, les réédi­tions suc­ces­sives d’Hachette sont épui­sées, les Voix sont tra­duites et publiées en Belgique, en Allemagne, aux États Unis, en Italie et réédi­tées en France.

2006 – publi­ca­tion par les édi­tions Pre-Textos (Valencia) de l'édition inté­grale des Voix d'Antonio Porchia, aug­men­tée d'un impor­tant appa­reil cri­tique ; c'est sur cette édi­tion que s'est appuyée la pré­sente tra­duc­tion.



 UNE UNIQUE PENSÉE

« Ma pen­sée est une seule car je n’ai jamais ces­sé de pen­ser »  (Antonio Porchia)

 

« Ces pen­sées ne sont pas des idées, et c’est tout juste si ce sont des pen­sées ; elles ne mani­festent ni logique ni psy­cho­lo­gie, mais bien plu­tôt une méta­phy­sique, une méta­phy­sique où il faut devi­ner bien plus que com­prendre, et, si l’on devine, choi­sir d’entre les formes de divi­na­tion celle qui laisse la plus grande place à la sym­pa­thie, c’est-à-dire, qui per­met de se lais­ser aller, d’abandonner les diverses rigi­di­tés ou ten­sions ou états d’alerte de tout ordre, qui, pour le com­mun, sont insé­pa­rables de l’effort intel­lec­tuel. C’est que, peut-être, il ne s’agit pas de s’efforcer. » (Roger Caillois)

 

« Les pen­sées de ce volume vont beau­coup plus loin que le texte écrit ; elles ne sont pas un abou­tis­se­ment mais un com­men­ce­ment. Elles ne cherchent pas à pro­duire un effet. Nous pou­vons pré­su­mer que l’auteur les a écrites pour lui-même sans savoir qu’il tra­çait pour les autres l’image d’un homme soli­taire, lucide et conscient du sin­gu­lier mys­tère de chaque ins­tant. » (Jorge Luis Borges)

 

« Je crois que Porchia est sur la ligne fon­da­men­tale où se rejoignent la pen­sée et l’image, la poé­sie et la phi­lo­so­phie, dont la sépa­ra­tion arti­fi­cielle consti­tue peut-être un de nos plus grands lests. » (Roberto Juarroz)

 

 

UN ÊTRE  UNIQUE : « QUELQU’UN »

« C’était un être qui, de la même façon qu’il était là aurait pu avoir été dans un autre uni­vers ; c’était un indi­vi­du qui avait la dis­po­ni­bi­li­té de pen­ser ce qui, appa­rem­ment, n’a pas besoin d’être pen­sé, et cepen­dant de cette pen­sée il extrait l’inédit, ce que nous n’avions pas vu. Il vivait ses voix. » (Roberto Juarroz)

 

« Il par­lait tou­jours de la beau­té. Il ne racon­tait jamais d’anecdotes sur sa vie, il ne par­lait que de thèmes abs­traits et éter­nel­le­ment en rap­port avec la grande Harmonie. Jamais je ne l’ai enten­du pro­non­cer une parole amère, et pour­tant, il avait souf­fert          comme bien peu. Mais chaque coup se trans­for­mait, après des années de médi­ta­tion, en une brève phrase de sagesse. Personne ne s’est encore ren­du compte com­bien les Voix de Porchia sont auto­bio­gra­phiques, minute par minute, une par une, elles le racontent, pas à la façon directe d’un homme qui dit com­ment les choses l’ont bles­sé, mais à la manière trans­cen­dée d’un authen­tique vision­naire. Porchia était en paix. Il paya de sa soli­tude, de sa vie de moine, tant de chance. (Libero Badii)

 

« Mon livre Voix est qua­si­ment une bio­gra­phie. Qui est qua­si­ment à tout le monde. » (Antonio Porchia)

 

 

UN LANGAGE UNIQUE : LE LANGAGE DE LA POÉSIE

« Chaque fois que je reviens vers l’œuvre de Porchia, je vois réap­pa­raître avec toute sa force ce vieux mot qu’on n’utilise presque plus main­te­nant : sagesse. Une sagesse por­tée par un lan­gage très par­ti­cu­lier, qui ne craint pas les appa­rentes répé­ti­tions : Porchia croyait que les syno­nymes n’existaient pas, que chaque mot est dif­fé­rent selon la posi­tion qu’il occupe dans la struc­ture syn­taxique. C’est pour cela que par­fois les gram­mai­riens, les cri­tiques, les for­ma­listes, se sentent embar­ras­sés devant une écri­ture comme celle-là : dans une cer­taine mesure, elle met en crise leurs for­mules, leurs pré­ceptes. » (Roberto Juarroz)

 

« Il écri­vait très peu, quatre ou cinq phrases par an. Mais il tra­vaillait cha­cune d’elles avec une rigueur non seule­ment inté­rieure mais aus­si d’artiste du lan­gage. Il était maniaque quant aux vir­gules, parce qu’une vir­gule est fon­da­men­tale pour mar­quer les nuances de sa pen­sée. Je ne l’ai jamais vu furieux que pour cela : pour une vir­gule erro­née dans le texte impri­mé. » (Libero Badii)

 

« Qu’on ne dise jamais que j’écris des apho­rismes. Je me sen­ti­rais humi­lié. » (Antonio Porchia)

 

« L’antipathique de l’aphorisme : celui qui l’énonce sait, ou croit qu’il sait, et donne à entendre qu’il sait (la plu­part du temps, avec un excès d’emphase). La poé­sie ne sait pas. Les meilleurs « apho­rismes » ne sont pas tels, ils sont poé­sie ».            (Jorge Reichmann)

 

« Le poète n’est pas une chose toute faite, il est l’ignoré de lui-même. Le créa­teur s’ignore tou­jours. La créa­tion est ce qui n’était pas. » (Antonio Porchia)

« Celui qui est (poète) n’a que ce qu’il n’est pas. » (Antonio Porchia)

 

« L’apprentissage n’est pas poé­sie, puisque la poé­sie se fait sans que l’on sache la faire. » (Antonio Porchia)

 

« Quand elle est quelque chose, elle n’est pas quelque chose, elle est tout. La poé­sie est tou­jours un tout. Les autres arts, si ce sont des arts, sont poé­sie. La poé­sie unit, relie ; quand nous sommes, nous sommes des unions. Nous autres, nous sommes à un cer­tain moment, qui devient tou­jours, après nous ne sommes pas. Le reste est un vide, c’est le super­flu. Nous autres, nous vivons de sou­ve­nirs, de moments, c’est ce qui ali­mente. » (Antonio Porchia)

 

 

UNE ŒUVRE UNIQUE AU DESTIN UNIQUE 

« J’ai trou­vé l’œuvre de Porchia à Buenos Aires quand je fai­sais la recen­sion des livres que nous envoyaient les auteurs pour les com­men­ter dans Sur. Évidemment, on en rece­vait tel­le­ment que je les lisais super­fi­ciel­le­ment pour sélec­tion­ner ceux qui méri­taient un com­men­taire. Tout à coup, j’ai vu un livre très humble, et je ne sais quelle force fit que je m’arrêtai et com­men­çai à l’examiner. Je ne vou­lais pas y croire, et je ne pus m’arrêter avant d’avoir fini de le lire. Après, j’ai essayé se savoir qui en était l’auteur ; per­sonne ne le connais­sait, mais je l’ai ren­con­tré. Et j’ai dit à Porchia : "J’échangerais contre ces lignes tout ce que j’ai écrit" ». (Roger Caillois)

 

« L’œuvre d’Antonio Porchia paraît des­ti­née au secret ou, plus exac­te­ment, au secret par­ta­gé : celui qui reçoit les voix, indé­pen­dam­ment de la façon dont elles lui par­viennent (exem­plaire, pho­to­co­pie, trans­mis­sion orale), ne les res­sent pas comme des textes mais comme des seuils (et non pas le seuil qui « vainc l’oubli » mais celui qui se laisse vaincre par la mémoire véri­table). De même, chaque ini­tié pressent que cette adresse n’a rien d’un acte ano­nyme, que c’est un dia­logue spé­ci­fi­que­ment des­ti­né depuis tou­jours à ce lec­teur en par­ti­cu­lier. Recevoir une voix, la lire, l’entendre, la cares­ser, la com­mu­ni­quer, ne sont pas des actes quo­ti­diens mais le moyen de déchif­frer un des­tin (et, par­fois, le des­tin). De la même façon, celui qui veut les faire pas­ser par l’œil de la cri­tique lit­té­raire, finit par com­prendre (ou autre­ment il ne com­prend pas) que les voix sont, plus qu’un genre en elles-mêmes, un esprit. » (Alejandro Toledo)

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