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Après Sophocle

Par | 2018-02-20T12:19:57+00:00 6 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

Wajdi Mouawad est un tra­gé­dien. On le sait depuis quelques années si on a eu le bon­heur de voir les quatre pièces du cycle Le Sang des Promesses (Littoral, Incendies, Forêts et Ciels). Théâtre épique a-t-on lu, ici et là. Certes. Tragique aus­si. Il n’est pas éton­nant que le met­teur en scène se soit ensuite atte­lé aux textes de Sophocle : Les Trachiniennes, Antigone et Electre. Son der­nier roman, Anima, est écrit dans la même veine. En même temps, il est très dif­fé­rent des textes écrits pour la scène : le silence – celui du per­son­nage prin­ci­pal mais aus­si celui de l’auteur au moment où il a écrit ce livre – est au centre d’Anima. Le roman tient autant de l’odyssée – terme choi­si par Wajdi Mouawad lui-même – que de la tra­gé­die, disais-je. Il s’ouvre d’ailleurs sur une cita­tion de Sophocle :

         Où sont donc les foudres de Zeus,
         où est le soleil flam­boyant,
         si, à la vue de pareils crimes,
         ils res­tent sans agir dans l’ombre ?

Juste après, on entre dans le vif du sujet, le drame – un meurtre abo­mi­nable – et sa consé­quence : le cha­grin infi­ni d’un homme.

Il y a eu la nuit puis le soleil et encore la nuit puis des nuages et la pluie et encore la nuit et des oiseaux avant que la porte ne soit fra­cas­sée et que des hommes, que je ne connais­sais pas, ne viennent les prendre et les empor­ter tous les deux.

Ceux qui prennent en charge la nar­ra­tion ne sont pas des nar­ra­teurs ordi­naires. Un chat, des oiseaux, un chien, un pois­son racontent le fil des évé­ne­ments : la décou­verte du corps, l’entretien avec le coro­ner, l’enterrement… Tous com­prennent, d’emblée, ce qui se joue sous leurs yeux, per­çoivent immé­dia­te­ment le cha­grin immense de Wahhch. Leurs voix forment le chœur.

Quand Wahhch décide de se lan­cer dans une chasse à l’homme, il croise une foule d’animaux sur sa route qui deviennent les témoins de l’un ou l’autre épi­sode – par­fois très court – de son épo­pée. Plusieurs ani­maux sont aba­sour­dis par ce qu’ils découvrent : cette nuit effroyable qui est le propre des humains. Si l’histoire se déroule en temps de paix, dans un pays dit civi­li­sé, cer­taines scènes rap­pellent les guerres les plus cruelles. Alors on est, à plu­sieurs reprises, sai­sis d’effroi. Certaines petites bour­gades du Kansas, déci­dé­ment, n’ont rien à envier à l’enfer.

Quelques-uns des nar­ra­teurs ont pitié :

Les humains sont seuls. Malgré la pluie, mal­gré les ani­maux, mal­gré les fleuves et les arbres et le ciel et mal­gré le feu. Les humains res­tent au seuil.

Certains per­çoivent sur­tout les odeurs : celles de la fatigue, de l’inquiétude ; d’autres sont sen­sibles aux modu­la­tions de la voix. Nombreux sont ceux qui voient en Wahhch un indi­vi­du sin­gu­lier. C’est le cas du rat devant lequel il s’accroupit et auquel il adresse la parole : « Moi aus­si ! Moi aus­si ! sous terre, sous terre, et seul ! », avant d’éclater en san­glots. Le rat n’en revient pas.

Les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poi­sons, je veux dire par là qu’ils ne sont pas tous des humains.

On se sou­vient de Montaigne qui, dans l’un de ses Essais, explique qu’il y a « plus de dif­fé­rence de tel homme à tel homme que de tel ani­mal à tel homme » (Essais, II, 12). Wahhch acquies­ce­rait. La plu­part des ani­maux qu’il croise aus­si. Wajdi Mouawad, lui, ajou­te­rait que c’est un autre essai phi­lo­so­phique, celui d’Elisabeth de Fontenay (Le silence des bêtes) qui a joué un rôle impor­tant lorsqu’il s’est lan­cé dans l’écriture de son roman. Mais Elisabeth de Fontenay n’est-elle pas très proche de Montaigne ?

Le pro­pos de Wajdi Mouawad n’est pas mani­chéen : d’un côté la sau­va­ge­rie humaine, de l’autre la bon­té ani­male. Les choses sont bien plus com­pli­quées que cela. La cor­neille ne le nie pas : elle prend plai­sir à déchi­que­ter le ventre de sa proie. Quant aux hommes per­dus que ren­contre Wahhch, ils sont des vic­times autant que des bour­reaux : ils ont été tra­qués, déra­ci­nés, par­qués dans des réserves.

En mar­chant sur les traces de l’un d’eux, Wahhch remonte de plus en plus loin dans le sou­ve­nir enfoui d’une autre tra­gé­die, plus ancienne. Car il est né loin du Québec, au Liban. Parallèlement à l’odyssée à tra­vers le nord de l’Amérique, nous assis­tons à un voyage inté­rieur. Celui de Wahhch rejoint sans doute celui de Wajdi Mouawad, ici. Pour l’auteur aus­si, les mas­sacres de Sabra et Chatila sont une scène ori­gi­nelle. Car, comme il l’explique au micro de Marie Richeux sur France Culture, dans l’émission Pas la peine de crier du 28 sep­tembre 2012, Wajdi Mouawad appar­tient à la com­mu­nau­té chré­tienne liba­naise. « Ceux qui ont fait ça sont des mili­ciens chré­tiens, qui sont entrés dans les camps et qui ont, alors qu’ils avaient la figure du Christ tatouée sur leur corps, posé les gestes les plus mons­trueux qu’on puisse ima­gi­ner. » Il est donc plus que concer­né par les ques­tions que se pose son per­son­nage. Il dit à Marie Richeux qu’il aurait pu, s’il avait été un peu plus vieux, être l’un de ceux qui ont par­ti­ci­pé aux mas­sacres. Il par­ta­geait leurs valeurs, leur amour pour le Président de la République, Bachir Gemayel,  qui avait été assas­si­né.

« Il se trouve que, quand Bachir Gemayel est mort, moi-même j’ai sen­ti une peine effroyable […]. Je crois que si j’avais eu l’âge qu’il fal­lait, ça n’aurait abso­lu­ment pas été impos­sible que je fasse par­tie de ces gens qui ont posé ces gestes-là. […] Ce qui m’a pro­té­gé, c’est mon âge. J’étais trop petit pour faire ça ». Ce qui l’a pro­té­gé, c’est aus­si l’exil et la ren­contre avec d’autres cultures.

Pas éton­nant en tout cas que l’une des étapes les plus impor­tantes de la route de Wahhch soit cette ville de l’Illilois appe­lée Lebanon (Liban). On pense for­cé­ment au film d’Ari Folman Valse avec Bachir (2008), qui est aus­si le récit d’une lutte contre l’enfouissement défi­ni­tif d’un trau­ma­tisme. Wahhch n’est pas très bavard, mais son pas­sé affleure, de loin en loin, dans quelques paroles. Et lorsqu’il reste silen­cieux, le chœur des ani­maux devine ce qu’il porte en lui. Un ron­geur qui le voit appro­cher ne se trompe pas sur son compte :

Le voi­là, ombre dans l’ombre, une masse d’obscurité.

La parole des ani­maux ne se limite donc pas au témoi­gnage. Ils se montrent capables de réflexions phi­lo­so­phiques sur la condi­tion humaine. Et leur réflexion n’est pas dénuée d’humour – noir sou­vent. Ce roman est une plon­gée dans d’autres concep­tions du monde : celle des ani­maux, celle des Indiens du Nord (les Mohawks), les deux n’étant pas très éloi­gnées l’une de l’autre. Des visions poé­tiques du monde. Dans l’émission radio­pho­nique citée plus haut, Pas la peine de crier, Wajdi Mouawad évoque Francis Ponge. D’autres poètes se tiennent dans l’ombre, que Wajdi Mouawad cite dans la notice sur laquelle le livre se referme : Robert Davreu et Dylan Thomas.

Anima jette des ponts : entre les guerres et les autres abîmes, entre le bour­reau et la vic­time, entre l’homme et l’animal… On est embar­qué, brus­qué, ravi.

Chez Wajdi Mouawad, la parole et la pen­sée sont libres. Pas d’auto-censure. L’un des hommes que ren­contre Wahhch lui demande si, en un sens, il ne se sent pas libé­ré depuis la mort de sa femme. Voilà qui dérange for­cé­ment.

– Toi, ça t’arrange pas de te retrou­ver seul ? Avec ton sac à dos puis plus rien à t’occuper ? Plus de ménage à faire, plus de courses, plus de loyer ? La liber­té ? […] Je connais plein de chums qui sont pas­sés de chien méchant à gros tou­tou, gen­til caniche bien fri­sé avec une cou­ver­ture sur le dos, des cous­si­nets dans les pattes parce qu’ils ont ren­con­tré une femme. C’est pas gérable. Y a que la mort qui peut t’en sor­tir. On dira bien ce qu’on vou­dra, mais ça reste le meilleur liquid paper qui existe.

Avant de conclure, je cite­rai quelques lignes trou­vées sur le site de Wajdi Mouawad (http://​www​.waj​di​moua​wad​.fr/) :

Un artiste est un sca­ra­bée qui trouve, dans les excré­ments mêmes de la socié­té, les ali­ments néces­saires pour pro­duire les œuvres qui fas­cinent et bou­le­versent ses sem­blables. L’artiste, tel un sca­ra­bée, se nour­rit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nour­ri­ture abjecte il par­vient, par­fois, à faire jaillir la beau­té.

Cela sied bien à tout ce qu’il entre­prend depuis plus de quinze ans. Wajdi Mouawad est cet alchi­miste qui se nour­rit de vio­lence et accouche de poé­sie. Un peu du sang de Baudelaire, qui conver­tis­sait la lai­deur, l’odeur nau­séa­bonde ou la pour­ri­ture en beau­té, doit cou­ler dans ses veines.

Après la lec­ture de ce roman, un petit tour sur le site des édi­tions Actes Sud per­met de pro­lon­ger le voyage, d’approcher celui qui a écrit ce livre monu­men­tal. Un homme tout en dou­ceur, finesse et sen­si­bi­li­té. Deux courtes vidéos, à voir abso­lu­ment : http://​www​.actes​-sud​.fr/​c​a​t​a​l​o​g​u​e​/​l​i​t​t​e​r​a​t​u​r​e​/​a​n​ima

Sur la toile, il y a d’autres pistes à suivre, pré­cieuses. Par exemple cette émis­sion (enre­gis­trée en mars 2011) sur France Culture, dans laquelle le che­min de Wajdi Mouawad croise celui de Jane Birkin :  http://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​p​l​a​y​e​r​/​r​e​e​c​o​u​t​e​r​?​p​l​a​y​=​3​7​8​7​741

Il y est ques­tion d’enfance, de mise en scène (notam­ment d’une pièce de Tchekhov), de guerre et d’un pro­jet que Wajdi et Jane ont mené ensemble, La sen­ti­nelle.

 

Wajdi Mouawad est né au Liban en 1968. Depuis, il a vécu en France, au Québec… Il est dra­ma­turge, roman­cier, met­teur en scène et comé­dien. Son pre­mier roman, Visage retrou­vé, est paru chez Leméac /​ Actes Sud en 2002 (il est dis­po­nible aujourd’hui dans la col­lec­tion Babel).

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