> ARTAUD OU LA MONSTRUOSITE DE LA LANGUE

ARTAUD OU LA MONSTRUOSITE DE LA LANGUE

Par |2018-12-09T20:51:21+00:00 14 septembre 2012|Catégories : Essais|

ARTAUD OU LA MONSTRUOSITE DE LA LANGUE

 

 

 

Rien y fait :  Artaud demeure esclave de lui-même. Toute sor­tie de soi semble impos­sible : "les portes n'existent pas et on ne va jamais que nulle part que là où l'on est" écrit-il dans ses Cahiers du retour à Paris. Pourtant, avant ce constat final, il est un temps où l’auteur tente d’ouvrir une porte et de pro­vo­quer un dépla­ce­ment capi­tal selon une pers­pec­tive que d’ailleurs le psy­cha­na­lyste anglais Bion avait pré­ci­sé : “ Changer de cadre pour chan­ger l’être ”. C’est ce qu’inconsciemment peut-être Artaud a ten­té… Quelques mois après son retour d'Irlande il s'embarque pour le Mexique. Ce périple repré­sente l’épreuve ini­tia­tique par excel­lence.  Epreuve para­doxale d’ailleurs qu'il "renie" d'une cer­taine façon puisqu'il refuse de signer Le Voyage au pays des Tarahumaras et qu'il demande à Jean Paulhan de rem­pla­cer son nom par trois étoiles mais il n’empêche que cette “ incar­tade ”  va per­mettre de faire écla­ter le lan­gage final et si incom­pris (ou incom­pré­hen­sible ?) de l’auteur .

Artaud sou­ligne cepen­dant l'étrangeté et l’importance d'une telle ten­ta­tive exo­tique. Dans "Le Mexique et la civi­li­sa­tion" il écrit : "C'est une idée baroque pour un Européen que d'aller recher­cher au Mexique les bases vivantes d'une culture dont la notion s'effrite ici ; mais j'avoue que cette idée m'obsède ; il y a au Mexique, liée au sol, per­due dans les cou­leurs de lave vol­ca­nique, vibrante dans le sang des indiens, la réa­li­té magique d'une autre culture dont il fau­drait ral­lu­mer le feu". Et c'est ce feu inté­rieur que le poète veut réani­mer  afin de retrou­ver une sorte de séré­ni­té. Artaud écrit en effet à Barrault : "Je suis venu au Mexique pour réta­blir l'équilibre et bri­ser la mal­chance, mal­chance inté­rieure (…) qui vient de moi".

En consé­quence, avec le départ au Mexique  tout pour­rait (re)commencer sous une autre étoile. Il s'agit donc bien d’une expé­rience capi­tale afin de sor­tir de soi. Utilisant le peyotl comme une sar­ba­cane, Artaud «  le Grand Porc de l'Aube » (N. Arnaud) pénètre dans l'esprit en voyant la nais­sance du pre­mier jour. Pourtant ce voyage au Mexique s'il ouvre appa­rem­ment sur une nais­sance, une vraie nais­sance tant de fois rêvé, va fer­mer et encla­ver le poète à l'intérieur d'un cercle ; un cercle par­ti­cu­lier où tout se rejoint,  où tout semble le récon­ci­lier avec une seule loi secrète : celle du propre escla­vage du créa­teur.

Toutefois en un pre­mier temps, à celui qui porte sans cesse dans son écri­ture et dans son être les germes d'un écla­te­ment, ce voyage va offrir un retour­ne­ment. Pour Artaud aller au Mexique c'est par­tir "à la recherche d'un monde per­du", c'est répondre aus­si à "l'appel du néant" mais pas de n'importe quel néant. Ce dépla­ce­ment ini­tia­tique va per­mettre non seule­ment de prendre le bas pour le haut, l'obscurité pour la lumière mais d'aller à la recherche d'un lieu ori­gi­nel – un lieu que la vie ter­restre ne peut que faire avor­ter – qui le rap­proche d'une Aurore de la "Réalité Divine Suprême" comme il la nomme. Dans ce ter­ri­toire pre­mier Artaud passe à tra­vers les hommes et l'espace pour par­ve­nir à lui  : "ce n'est pas Jésus Christ que je suis allé cher­ché chez les Taharumaras mais moi-même hors d'un uté­rus que je n'avais que faire" écrit-il à Henri Parisot.  Près de la mon­tagne Tahamura il pense s'approcher au plus près de son pur être débar­ras­sé (enfin) des forces mas­cu­lines et fémi­nines par ce coït tel­lu­rique au sein "non d'une mère mais de la MERE".

Dans "La culture éter­nelle du Mexique" Artaud écrit : "je suis venu au Mexique prendre contact avec les terres rouges".. Terres emblé­ma­tiques s'il en est et dont la cou­leur est tout. Ces terres sont mar­quées du sceau "du sang des sacri­fiés, des vic­times de la conquête, rouges du soleil qui les brûle". Et qui peuvent leur don­ner une liber­té.  Entre le vert et le jaune "les cou­leurs oppo­sées de la mort (…) le vert pour la résur­rec­tion, le jaune pour la décom­po­si­tion" c'est donc le rouge que l'auteur retient des pay­sages mexi­cains. Par lui sur­gissent  un hymne sau­vage et ample et un bouillon­ne­ment sourd qui semblent avoir rai­son de son empê­che­ment d’être. Autour des forêts immenses, autour des forêts impré­gnées de la nuit, de la chair de lune, le rouge semble indi­quer une voie royale. Il per­met de retrou­ver une matrice nou­velle. Et la langue d'Artaud veut à sa vision tente de faire resur­gir un souffle oublié et sac­ca­gé afin d'ouvrir à une joie d’être enfin libre appa­rem­ment immense et dense. Comme il l'écrit, c'est au Mexique à tra­vers les terres colo­rées, qu’il peut  "quit­ter l'ici pour fondre ailleurs, fondre et se libé­rer"et plus pré­ci­sé­ment encore : "déta­cher la der­nière petite fibre rouge de la chair" par le rouge de cette terre.

Hymne à la joie, à l'extase méta­phy­sique mais aus­si qua­si­ment phy­sique d’une liber­té recon­quise, voi­là ce à quoi convie le voyage au Mexique. Dans ce là-bas une culture semble par­ler à l'auteur du plus pro­fond de la terre pour lais­ser sur­gir un savoir per­du. Entre la tour­mente et le rêve, cette culture des âges pre­miers n'est plus pétri­fiée, ense­ve­lie, mais renaît. A ce titre le livre des Tarahumaras est bien plus qu'une trace, qu'une évo­ca­tion, il ouvre l'horizon, le sou­lève comme il sou­lève un temps le poète. Il se remet à chan­ter, par delà la dou­leur, et ouvre à un appel inou­bliable.  Il touche à ce que Deleuze nomme “ la per­cep­tion de la per­cep­tion" et à ce que sa vie ter­restre a jusque là refu­sé de réa­li­ser.  

Si Artaud se voue à l'aridité d'une terre c'est uni­que­ment afin de cou­rir le risque d'une révé­la­tion ter­rible mais atten­due. Le voyage au Mexique "fini­rait" ain­si le tra­vail enta­mé avec les Cenci.  Il s'agit de débar­ras­ser la matrice de la tache de nais­sance, des vices de la chair et de l’esclavage qu’elle enclenche.  “ Les Tarahumaras ” ren­voie donc à une sorte de scène pri­mi­tive, de lieu pri­mi­tif. Artaud accède enfin à une nou­velle lumière, à de nou­velles vibra­tions.  Soudain "par des­sous le néant s'élisent les bruits des grandes cloches au vent"  à tra­vers une expé­rience orga­nique riche de liber­té. "C'est cette terre qui est mon corps" écrit Artaud qui ne sent plus  seule­ment le "membre déta­ché d'une image agie et vécue quelque part".  Il croit enfin échap­per aux "mâchoires d'un car­can". Dans un des textes com­plé­men­taires à  Suppôts et Supplications Artaud pré­cise  d'ailleurs la valeur de cette matrice mexi­caine  "ce qui parle en elle est le néant indu" écrit-il.  Et il ajoute "je ferai du con sans la mère une âme obs­cure, totale, obtuse, abso­lue".

Au Mexique l'oeuvre prend toute sa dimen­sion, son "enga­ge­ment" et sa trans­gres­sion lan­ga­gière.  Elle ins­ti­tue des formes inflexibles qui portent les stig­mates d’une pré­sence  qu'on appel­le­ra "contre-nature" mais plus conforme à une sur­na­ture (le sur­réa­lisme d'Artaud ?). Toute l'oeuvre repré­sente  alors un démen­ti  à la bru­ta­li­té de la civi­li­sa­tion par une autre bru­ta­li­té : celle de l'émotion sonore intacte, intense. Sortant d’un chaos elle ordonne ou du moins laisse espé­rer un autre ordre.  Les Tarahumaras deviennent ain­si le texte-clé où l'oeuvre  se retourne sur elle-même dans la trans­gres­sion suprême.

Mais tout n’est pas si « rose ».  Par le voyage au Mexique  tout com­mence  mais sur­tout tout finit. Loin  des "restes d'une uté­rine dou­leur, affre d'affre de ses ago­nies" le poète va "flot­ter"  désor­mais vers un ailleurs que va désor­mais cer­ner la "parole errante" (Blanchot) du poète. A par­tir de l'expérience mexi­caine son écri­ture tombe mais aus­si s’exhausse. La terre rouge expose son sang  et à tra­vers lui toutes les trans­fi­gu­ra­tions qu'Artaud relate dans sa prose vibrante. Ici s'écrit l'histoire de la genèse et du chaos où l'homme est à l'image de Dieu : libre et non esclave et c’est sans doute pour­quoi l’auteur peut par­ler d’un lieu qui  "dis­si­mule une Science".  

A tra­vers le Mexique Artaud semble se lire et lire le monde de manière nou­velle. Le pays est donc bien le lieu où tout bas­cule. Le voyage reste  le point fort d'une vie qui confirme  ses cer­ti­tudes. Artaud va peu à peu leur don­ner libre cours au péril de sa vie. Après les Tarahumaras Artaud n'écrit plus comme avant. Ce que le Mexique pro­pose ouvre encore plus le créa­teur à la pré­ca­ri­té de l'existence, à son  infir­mi­té, à son enfer­me­ment mais aus­si à son lan­gage explo­sif. L'oeuvre à venir va finir  le tra­vail : faire renon­cer Artaud à sa propre ori­gine pour une autre ori­gine où l'auteur  pour­rait enfin affir­mer un  Je libre et non plus Artaud, Arto, Le Momo

Par l'expérience mexi­caine l'oeuvre devient une oeuvre  d'ori­gine. Elle retrouve l'essence même du sur­réa­lisme, à savoir ce qu'en dit Maurice Nadeau dans le neu­vième para­graphe des Documents Surréalistes : "le cri de l'esprit qui retourne vers lui-même et est bien déci­dé à broyer déses­pé­ré­ment ses entraves". A tra­vers cette expé­rience unique Artaud par­vient à l'ébranlement et au dépas­se­ment bru­tal des limites habi­tuelles. Il  touche au cruel lyrisme cou­pant court à ses propres effets, ne tolé­rant pas la chose même à laquelle il donne l'expression la plus sûre. Ce Voyage est donc d'une cer­taine manière l'embrayeur défi­ni­tif qui engage l'oeuvre vers ses der­niers états.

En épou­sant cette matrice, la plus vierge des mères, Artaud se recon­quiert quelque part. Il assure sa propre véri­té par cette "réa­li­té orga­nique" que repré­sente le Mexique. Ici le "vers quoi" et le "à par­tir de quoi ?" qui fondent l'expérience d’Artaud trouvent leurs racines. A ces deux "quoi" le Mexique donne la réponse : un rien, mais un rien qui est tout. Ce rien qui fait tenir l'intenable, qui fait que l'oeuvre n'est pas une plainte mais une reven­di­ca­tion majeure. Soudain le lan­gage ter­mi­nal et dans ses pas­sages les plus ache­vés va se mettre à flot­ter. Il flotte libre­ment. Ce ne sont plus que des points semés sur la page à tra­vers des lignes frac­tu­rées, en sus­pens dans le mou­ve­ment quelles créent et qui bous­culent le souffle pour  le faire sur­gir  en sus­pen­dant le dis­cours admis au moyen d’une lita­nie de mots que l’auteur expulse non en une sorte de simple vidange mais de créa­tion puisque ce qui sort change :

 le oukente
Kaloureno
Kalour Kerme
Klemdi ”

écrit ou plu­tôt éructe l’auteur en une éru­di­tion qui tranche et ouvre un droit de cuis­sage sur la langue.

A celui qui ne croit plus “ aux mots /​ à la vie /​ à la mort /​ à la san­té /​ à la mala­die : au néant /​ à l’être /​ à la veille /​ au som­meil /​ au bien /​ au mal ”, à celui qui “ croit que rien ne veut plus rien dure et que tout depuis tou­jours d’ailleurs n’a jamais ces­sé de me faire chier ” la simple vidange ne suf­fit plus. L’expulsion prend une autre fac­ture afin de faire oeuvre à part entière. La glos­so­la­lie d’Artaud repré­sente donc  la méta­mor­phose à tra­vers laquelle l’auteur ne fait pas seule­ment cla­quer la langue mais sau­ter ses ver­rous en un drame pho­nique du corps et de l’esprit. 

Artaud a cher­ché de telles scan­sions “ illi­sibles, syl­labe par syl­labe, à haute voix, en tra­vaillant ». On peut bien sûr, comme le pro­pose Evelyne Grossman, s’amuser à déco­der un tel lan­gage. “ Lau scam da lau ” n’est par exemple pas loin de “le scan­da­lo ” de l’italien, et sous son “ mau­mau ” se cache Artaud lui-mêrme, Artaud le Momo. Mais ce serait là  lire un tel lan­gage par le petit bout de la lor­gnette et il faut, à l’inverse, se lais­ser enva­hir par ce flux de séries dévas­ta­trices de pul­sions et par leur musique qui conjuguent toutes les formes de colère, de haine et de révolte. il faut se lais­ser prendre  à la tré­pi­da­tion de forme épi­lep­tique du verbe.

Ne res­tent en effet que ces syl­labes et ce syl­la­bus émo­tif ron­gés, tra­vaillés et retra­vaillés et qui à l’inverse d’un lan­gage infan­tile ou à un retour  à une babé­li­sa­tion de la langue nous confronte à un fatras non d’immondices mais de pul­sion­nel recons­truit, d’infra ou de supra lan­gage remon­té et remo­de­lé qui ouvrent à une autre lisi­bi­li­té et autre car­to­gra­phie du réel. Surgit un lan­gage non pour­ris­sant mais puis­sant visant à expri­mer autre­ment que de manière chro­no­lo­gique et uni­voque. En un tel lan­gage Artaud peut affir­mer : “ je me vois naître comme chaque fois que je danse ou crie ”. Il devient le mécréant, le mécréa­teur. Repris et cor­ri­gé sans cesse son lan­gage en ce défer­le­ment prend de court, sai­sit, fait jaillir sous ses appa­ri­tions des consé­quences nou­velles. Seuls avant lui Rabelais, Lautréamont puis Joyce ce sont ris­qués en de tels chants de vio­lence pre­nant à rebours l’admissible et l’hypocrisie sociale en leur dis­cours éta­bli au risque sans doute de se perdre tant l’horreur de l’écorchement révulse le bon enten­deur qui s’y frotte et s’y pique.

X