> AU MIROIR DE LA MONTAGNE (VOYAGES AU MONT ATHOS) , par W.S. Merwin

AU MIROIR DE LA MONTAGNE (VOYAGES AU MONT ATHOS) , par W.S. Merwin

Par | 2018-02-25T07:00:24+00:00 27 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

Ce texte est un extrait du livre de W.S. Merwin, à paraître pro­chai­ne­ment sous le même titre, dans cette tra­duc­tion de Pascal Riou et Jean Markert 

 

Je suis pas­sé de Venise à la Sainte mon­tagne de la Vierge, à l’Athos, en à peine deux nuits.
Chacun s’attendrait à ce qu’un tel pas­sage soit source d’un contraste si abrupt et si entier qu’il en devienne cho­quant — un grand écart entre par­faits contraires. De fait, le contraste fut bien là, par­tout. Mes oreilles réson­naient encore du bruit de suc­cion des sombres canaux, de l’effervescence ano­nyme des foules Piazza San Marco, alors que je com­men­çais à entendre le vent dans la châ­tai­gne­raie qui se déploie juste en-des­sous de ces crêtes où nichent les cor­beaux. La lumière d’automne, ses reflets miroi­tant sur l’eau et le long des façades de tant de palais construits sur de la boue, les vani­tés éva­nes­centes, la légè­re­té trom­peuse et les secrets insai­sis­sables de la Reine de l’Adriatique — mer­veilles de com­po­si­tion réglée — un goût pour la pos­ses­sion récla­mant jusqu’à la mer, année après année, comme main­te­nant la mer la réclame, une cité qui choi­sit le mariage comme figure de soi (ce n’est pas un hasard si Othello se déroule à Venise), une ancienne répu­blique dont le pou­voir et la gran­deur furent repré­sen­tés par d’anciens pri­son­niers élus, une cité toute en feuilles mais sans arbres, à la fin sep­tembre, cité que le som­meil du voyage avait avi­vée et non voi­lée —, lorsque j’arrivai à pied, seul, au détour d’un virage rele­vé, et vis, dans la prime lumière, loin vers le sud-est, à tra­vers les bois, l’ombre nue s’élevant à plu­sieurs cen­taines de mètres au-des­sus de la mer, jusqu’à la pointe de marbre que cer­tains prirent pour ce som­met extrême d’où le démon mon­tra à Jésus tous les royaumes de la terre et leur gloire, et que beau­coup croient être, en l’approchant par le nord (et donc depuis l’endroit où je me tenais), le lieu que la Mère de Dieu avait reçu pour jar­din ter­restre. Au pre­mier abord, ces deux lieux semblent n’avoir rien en com­mun sinon la pla­nète et ses révo­lu­tions, mais lorsque l’on passe de l’un à l’autre, cette simple pen­sée révèle d’autres liens. L’Athos et Venise se font écho comme paroles de l’être, en disent les dimen­sions et les tré­sors, et tous deux regardent bien au-delà de nous. Ni l’un ni l’autre n’appartiennent à notre siècle, pour­tant tous deux donnent à entendre un sens qui, bien que clai­re­ment par­ta­gé par de nom­breuses époques, semble carac­té­ris­tique du pré­sent et de son allure : une touche de ver­tige, la sen­sa­tion de pierres du gué s’enfonçant sous les pieds qu’elles aident à tra­ver­ser.
Venise, bien sûr, s’enfonce lit­té­ra­le­ment, englou­tie par ses triomphes, suc­com­bant sous ses propres monu­ments. Les piliers de bois ayant plon­gé pro­fon­dé­ment dans la vase et l’argile, ayant pour­ri sous le poids du marbre, on a encore ajou­té du marbre au pavage, rehaus­sant le niveau mais aggra­vant

 

 

la charge. Sur les canaux, les marches de marbre blanc qui mon­taient jadis aux embar­ca­dères dis­pa­raissent main­te­nant sous l’eau pol­luée. Barges de livrai­son, vedettes à rideaux des riches, vapo­ret­ti aux die­sels sur­puis­sants, hors-bord chics de ces éter­nels ado­les­cents qui ont beau­coup à prou­ver et dis­posent de moteurs pour le faire, tous envoient les vagues rico­cher le long des canaux étroits. Année après année, elles écla­boussent plus haut les portes pour­ris­santes et glissent plus avant dans les demeures, char­riant des mor­ceaux de bois flot­té, des canettes, des trucs en plas­tique usa­gés, des sacs-pou­belles noirs tom­bés à l’eau en glis­sant des barges d’ordures, des nappes d’essence, de déter­gents, et jusqu’aux effluves der­nier cri. La pierre qui borde la ligne d’eau est peu à peu ron­gée. Les fis­sures grimpent dans la maçon­ne­rie, les cam­pa­niles penchent d’un côté ou de l’autre sur des fon­da­tions qui vont s’affaiblissant. Lors des grandes marées, à l’équinoxe d’automne, la Piazza San Marco et les rues qui l’environnent sont sous l’eau. La lagune refoule par toutes ses rigoles d’écoulement amé­na­gées entre les pavés bien ali­gnés. Elle monte jusqu’à péné­trer dans la somp­tueuse basi­lique Saint-Marc dans laquelle le saint est si sou­vent repré­sen­té tra­ver­sant les eaux, où la colombe la plus visible sur le pla­fond du porche est bien celle de Noé. Certains jours les doigts de l’eau recouvrent le pave­ment de mosaïques. Des planches per­mettent aux files de tou­ristes d’avancer et de recu­ler len­te­ment et d’enjamber le pave­ment pour entrer et sor­tir de l’église. Les gon­doles amar­rées aux jetées semblent mouiller au large de la lagune. Beaucoup dis­putent de la vitesse à laquelle la ville s’affaisserait, mais il semble cer­tain que le phé­no­mène s’accélère au rythme du pour­ris­se­ment des piliers. Par ailleurs, la sur­face — pas seule­ment celle des eaux, mais tout le super­fi­ciel : le visible, l’extérieur, l’ornement, le public, la mons­tra­tion — ont tou­jours fait par­tie inté­grante de la nature, de l’architecture et de la vie de Venise, et si Venise peut être pré­ser­vée, même mor­ceau par mor­ceau, il est évident que cela ne se fera pas sans des marques d’attention publique, com­plexes, oné­reuses et telles que Venise puisse conti­nuer d’être vue. L’Athos, c’est une autre affaire. Ici aus­si la richesse s’est affai­rée, ici aus­si on aura pra­ti­qué l’accumulation : rois et reines ont édi­fié des monas­tères, les ont dotés, res­tau­rés, pro­té­gés, et ajou­té à leurs tré­sors. Ici aus­si les apprêts du visible — fresques, manus­crits enlu­mi­nés, archi­tec­ture, sculp­ture — sont appré­ciés, admi­rés, jusqu’à véné­rer cer­taines icônes. Mais, tan­dis que Venise pro­fite des tou­ristes et pour­rait pour finir  devoir son salut à leur argent, l'Athos n’attend rien d’eux ni de ce qu’ils repré­sentent sinon sa des­truc­tion immi­nente. Car l’Athos comme la cause de sa ruine sont d’essence invi­sible. 

 

Sur le strict plan géo­gra­phique, le che­min pour s'y rendre passe par la Grèce. Trois pénin­sules, dis­po­sées tels les doigts d’une main, com­posent la Chalcidique et plongent dans la mer Égée. La Montagne se trouve au bout de la plus orien­tée, celle qui regarde Lemnos. Une qua­ran­taine de kilo­mètres de long, rien que du rocher, éle­vé, même si à la pointe nord un mor­ceau de terre s’abaisse presque au niveau de la mer. La fable veut qu’entre les deux rives cer­tains bords d’une gorge à peine visible soient la trace d’un canal creu­sé sur l’ordre de Xerxès qui, cin­glant contre la Grèce au début du V° siècle avant J.C, redou­tait d’affronter les eaux ter­ribles qui bat­taient le pied de la mon­tagne. Quelques années aupa­ra­vant, une flotte entière avait som­bré en la contour­nant. Au sud de cet hypo­thé­tique mémo­rial, la terre s’élève en de douces col­lines sur quelques kilo­mètres, puis se sou­lève en de rudes plis­se­ments qui courent  jusqu’au som­met. Au début de ce siècle, la fron­tière de la Sainte Communauté de l’Athos se trou­vait bien plus au nord qu’aujourd’hui. Le gou­ver­ne­ment grec a expro­prié de vastes sur­faces à la base à peine déclive de la pénin­sule — la plu­part de ses meilleures terres agri­coles — et les a cédées à des fer­miers ou pour des fins autres qu’agricoles. Comme com­pen­sa­tion, on pro­mit aux monas­tères dont on pre­nait les terres, quelque sub­side régu­lier et c’est de celui-ci qu’ils dépendent. (Son ver­se­ment est aujourd’hui remis en cause.) La com­mu­nau­té monas­tique, d’après les termes de la charte qui la régit, se gou­verne elle-même. Et, s’il existe bel et bien un lien avec l’état grec, il semble ne satis­faire aucune des deux par­ties. Le pre­mier contact du visi­teur avec la com­mu­nau­té se fera pro­ba­ble­ment à Thessalonique, dans les locaux de la police. Selon le trai­té de Lausanne de 1923 et la charte de l’Athos de 1924, des­si­nés com­mu­né­ment par la Grèce et la com­mu­nau­té monas­tique, si les moines sont sujets grecs et sou­mis au sys­tème pénal grec, l’administration ecclé­siale est, elle, lais­sée aux repré­sen­tants des vingt monas­tères — une police ecclé­sias­tique peut ain­si refu­ser l’entrée aux visi­teurs. Il y a peut-être encore cin­quante ans, les pèle­rins pou­vaient débar­quer sur la pénin­sule atho­nite sous nul autre dra­peau que le leur propre et y demeu­rer sans lettre de créance jusqu’à leur mort — cer­tains, dit-on, firent ain­si. Dans cette ancienne tra­di­tion, l’hôte était un envoyé du ciel et devait être reçu comme le Christ. Maintenant les papiers sont requis, en triple exem­plaire. Ils doivent être four­nis par la police grecque, ce qui néces­site de tra­ver­ser la ville, de se rendre dans un autre bureau, puis de rece­voir ensuite confir­ma­tion des auto­ri­tés de l’Athos. Jusqu’à il y a peu, aucune limite ne s’imposait aux visi­teurs quant à leur séjour. Maintenant, consé­cu­ti­ve­ment au

nombre crois­sant de tou­ristes, une semaine est un maxi­mum, sauf si les repré­sen­tants du monas­tère décident d’étendre l’autorisation et, nor­ma­le­ment, un visi­teur n’a pas le droit de séjour­ner plus de vingt-quatre heures dans cha­cun des monas­tères.
C’est la route qui a per­mis ou, à tout le moins, amé­na­gé ce chan­ge­ment. Pendant des siècles, le voyage jusqu’à l’Athos fut long et exi­geant. Il exi­geait plus que de la curio­si­té, quelques heures et le prix d’un ticket de bus, pour celui qui, à dos de mule ou bien à pieds, devait tra­ver­ser les quelques cent cin­quante kilo­mètres de mon­tagne inhos­pi­ta­lière qui vont de Thessalonique au pied de la pénin­sule. Ces der­nières années, la route a été ara­sée et gou­dron­née jusqu’à la fron­tière actuelle, située jadis bien plus à l’intérieur du domaine monas­tique. Pendant la majeure par­tie du tra­jet, elle ser­pente à pic entre les bois de châ­tai­gniers et les pentes dénu­dées, reliant quelques sanc­tuaires et petites villes, pas­sant sous les murs d’un châ­teau en ruines à Stagire où vécut Aristote —, un pan­neau rédi­gé en alpha­bets grec et latin  invite à faire un détour jusqu’à une sta­tue blanche : la forme d’une barbe et d’une toge. Un pro­fil régu­lier fai­sant face à la mer contre le ciel vide, alors que le bus prend un virage —, pro­fil qui a l’air tout neuf. Le Philosophe, vous savez. Dans ces petites villes, un moine me le racon­te­ra, ils ont des stades de foot­ball mais pas de biblio­thèques. Villages de col­lines plan­tés au milieu de ver­gers dont les pom­miers ploient sous les fruits, branches maî­tresses prêtes à rompre et s’affaissant sous leur poids jusqu’à tou­cher de vieux murs par des­sus les­quels se déversent les pommes, tout cela immer­gé dans la lumière d’octobre. Dahlias, géra­niums, calen­dules. Des gens atta­blés dehors à l’ombre de treilles dont les der­nières feuilles virent à la trans­pa­rence après la ven­dange. Chiens qui se fau­filent entre les ombres des tables. Serviettes pen­dues près des portes ouvertes. Familles fai­sant face aux bus comme si elles atten­daient le pho­to­graphe. Feux de bois. Antennes de télé­vi­sion. Poules sous les éten­dages. Tas de briques creuses rouges et neuves, mor­tier blanc, tuiles brutes. Erissos, en bas sur la rive de la mer Égée, est par­fai­te­ment moderne — par­tout des loge­ments (dans leur ver­sion sud-euro­péenne) dont on dirait que chaque pièce pour­rait ser­vir de salle de bains. La vieille ville a été rava­gée en 1932 par un trem­ble­ment de terre qui tua nombre de ses habi­tants. Un peu plus loin en contre­bas, sur la côte, à l’écart du rivage et au milieu des arbres, au-delà de petits champs et de pâtures dans les­quels vaches et ânes sont lais­sés à l’attache, on voit les cou­poles d’une minus­cule église, un avant-poste de l’Athos, et plus loin sur la côte, avec vue sur la mer, une construc­tion de ciment brut : un hôtel.  Peu de voi­tures

sur la route, mais les déve­lop­peurs ont des pro­jets ! Après la pre­mière ten­ta­tive d’hôtel, la route s’élève et tra­verse la pénin­sule pour finir sur la pre­mière baie pro­fonde. En l’espace d’une année, on a ache­vé un com­plexe de béton sur les rochers domi­nant l’eau : route avec vue pano­ra­mique, éclai­rages ban­lieu­sards, sem­per virens en grande livrée : archi­tec­ture de cli­nique de carte pos­tale ou d’un sec­teur chic du Mur de l’Atlantique. Et le nom, Eagle’s Palace Hotel (sic), en anglais, pour qu’il n’y ait pas d’erreur pos­sible. Soyons cer­tains que ce n’est que le pre­mier d’une longue série. Sur la rive en contre­bas, sur le petit quai de Tripiti, des bateaux de pêche font la tra­ver­sée jusqu’à l’île d’Ammouliani. Après quelques minutes, la route des­cend jusqu’au vil­lage côtier d’Ouranopolis, le ter­mi­nus , pour l’heure.     
Les alen­tours du vil­lage sont bor­dés de construc­tions à plu­sieurs étages à demi finies : les hôtels du resort pré­vu l’an pro­chain. Mais le bâti­ment qui domine pour l’heure l’endroit est la tour de Phosphori, du XIII°siècle, sise sur les rochers du rivage. Ce fut jadis une dépen­dance du monas­tère de Vatopedi, et il se peut qu’elle signale le site de la ville païenne de Dion. Au début du siècle der­nier elle devait se dres­ser, presque seule, au bord de l’eau. À côté, une petite et vieille mai­son qui pen­dant quelques années ser­vit d’auberge et, face à la mer, les ves­tiges de quelques autres mai­sons de cam­pagne recon­ver­ties en bou­tiques et en gar­gotes. À mon der­nier pas­sage, il y a un an, en sep­tembre, quoique com­men­çant à décli­ner, la sai­son bat­tait encore son plein. Nombre des tables sous les per­go­las et dans les res­tau­rants étaient occu­pées par des alle­mands — on m’a racon­té que le goût de cette nation pour la Grèce avait été mis à pro­fit par le pro­prié­taire du nou­vel hôtel soi­gneu­se­ment pay­sa­gé, situé sur la plage à la péri­phé­rie de la ville, lequel avait des liens avec des voya­gistes en Allemagne. On est confiant : chaque année sont atten­dus de plus en plus de bus d’allemands toutes classes confon­dues. Un étran­ger, on lui parle d’évidence en alle­mand. Mais le pre­mier octobre, cepen­dant, la Vie revient chez elle. On remise la plu­part des tables, ferme les res­tau­rants, l’antiquaire retourne à Thessalonique, et les portes sont lais­sées ouvertes qui donnent sur la mer afin que les femmes, des chats à leurs pieds, puissent pro­fi­ter du soleil de l’après-midi pour leur ouvrage. La majeure par­tie du vil­lage fut construite après la pre­mière guerre mon­diale afin d’y loger deux groupes de grecs d’Asie mineure conduits là sous l’égide de la SDN, au titre de la réim­plan­ta­tion des popu­la­tions dépla­cées. Un an après mon pas­sage on s’était débar­ras­sé de presque toutes les struc­tures ori­gi­nelles et des che­mins qui les reliaient, la place était nette pour de futurs hôtels. Mais en octobre les gens du cru s’asseyent tou­jours sous la treille du seul

café ouvert, et le doigt de rési­né dans leurs verres brille de toute l’immense lumière marine. Au-delà de ces tables, le quai et le sable du rivage. Mes affaires dépo­sées à l’auberge, je suis des­cen­du jusqu’à la plage vide, ai dépas­sé un poin­tu tiré sur le rivage, un camion déglin­gué, un hôtel tous volets clos, des rochers ébou­lés cou­rant à la mer. Oiseaux dans les épi­neux par­lant du soir — voix de pipit, de ber­ge­ron­nette ou d’alouette, trille cris­tal­lin de quelque pin­son, aucune d’elles tota­le­ment fami­lière, bien que les mots antiques demeu­rassent clairs. Ombres tour­billon­nant sur la face sombre des rochers, puis sur celle dont se reti­rait la lumière. Le soleil des­cen­dait dans des nuages fran­gés d’or. La der­nière brise mour­rait. Le cli­gno­te­ment d’une bouée signa­lant un amer fai­sait écho, écho durable, avec les quelques lumières aus­si ténues que des étoiles brillant au-des­sus d’Ammouliani, où, m’a-t-on dit, il n’y a pas l’électricité. Au-delà, vers l’ouest, la pénin­sule se fon­dait dans la mer sombre. Celle-ci fut consa­crée, jadis, au dieu de la mer, et son som­met dési­gné comme son fils. Soudain des nuages d’insectes minus­cules sur­girent, vole­tant au des­sus du rivage dans la pénombre, et la lune, presque neuve, ras­sem­bla la lumière au-des­sus des eaux. Alors que je rebrous­sais che­min, un petit chien cou­rut vers moi le long de la plage —, comme s’il me connais­sait.      
Strabon écrit que ceux qui vivaient au som­met du mont Athos voyaient le soleil se lever avec trois heures d’avance. Il n’a pas dû venir véri­fier la véra­ci­té de sa phrase : le som­met est un épe­ron rocheux inha­bi­table. Mais, peut-être, ne faut-il pas lire dans son asser­tion cette offrande de faits vrais que nous exi­geons aujourd’hui de chaque phrase, mais quelque chose comme : « un haut lieu, à demi légen­daire, qui dia­logue en propre avec le matin ». Ceux qui vivent main­te­nant sur la rive occi­den­tale, à la base de ce long pro­mon­toire, se lèvent avant le soleil, comme le font par­tout les habi­tants des vil­lages de pêcheurs. Ils n’ont pas l’air pres­sés : ils tra­versent la brume d’un pas traî­nant, cols rele­vés, des châles sur la bouche, por­tant des sacs ou les mains vides, comme s’ils atten­daient que quelque chose passe ou repasse. Quelques sil­houettes finissent par se ras­sem­bler sur le quai de ciment, à côté de caisses de pois­son, de paniers, de ton­neaux de fuel ; trois ou quatre portent des sacs à dos, il y a plu­sieurs moines en robe noire avec des sacs en peau de chèvre ; pour finir les pêcheurs arrivent, le pas­seur, et l’inévitable poli­cier. Il n’y a pas bien long­temps, la majeure par­tie du tra­fic de pêche et du tra­fic côtier se fai­sait sur des caïques ou sur de petits bateaux à vapeur qui jetaient l’ancre au large des vil­lages avec une cer­taine régu­la­ri­té, voire sou­vent. Depuis la der­nière guerre, les bateaux de pêche ont adop­té une

forme moins carac­té­ris­tique —, et des moteurs. Les pion­niers de cette conver­sion ont tou­jours leurs barres de gou­ver­nail et leurs garde-corps en bois et des rampes bien che­villées. Ceux qui les ont rem­pla­cés sont de gros die­sels d’acier avec de larges poupes conçues pour le cha­lut et le frète, et des moteurs ster­to­reux. Ces deux types de navires assurent le tra­jet jusqu’à Dafni, le port de l’Athos. Le bateau part à sept heures. En octobre, le pre­mier soleil a juste com­men­cé de blan­chir la façade orien­tale de la tour de Phosphori et la mer qui la baigne. Le bateau pique vers la côte sans jamais s’en éloi­gner. L’état monas­tique com­mence un peu plus loin en bas du vil­lage. La fron­tière actuelle est un mur de pierres effon­dré, après lui règne l’antique règle monas­tique de l’Athos, ins­ti­tuée dit-on par la Vierge elle-même.
Ils disent, sur la Montagne, que la Vierge et Saint Jean sont venus en bateau depuis Joppé pour rendre visite à Lazare res­sus­ci­té qui vivait alors à Chypre. Une tem­pête avait dros­sé leur vais­seau vers la Montagne et la Vierge abor­da près du site de l’actuel monas­tère d’Iveron. À cette époque il y avait là un temple dédié à Poséidon mais, lorsque la Mère de Dieu appa­rut, les idoles tom­bèrent en mor­ceaux. Elle bénit la Montagne et dit que ce serait là son jar­din, elle inter­dit à toute autre femme d’y poser le pied. Cette injonc­tion a été qua­si stric­te­ment res­pec­tée. Au dou­zième siècle, des ber­gers valaques vinrent s’installer dans la par­tie nord du pro­mon­toire, trois cents familles, et des femmes qui se révé­lèrent fata­le­ment sédui­santes pour bien des moines. Quand les ber­gers furent fina­le­ment expul­sés, les pères qui avaient fau­té furent excom­mu­niés et leur nombre fut tel que la popu­la­tion de la Montagne fon­dit. On dit qu’à plu­sieurs reprises l’impératrice Placidia et Maria, la fille du prince serbe George Brankovic, qui avait épou­sé un sul­tan, sont venues en visite à l’Athos. Toutes deux furent des bien­fai­trices de l’État monas­tique. Mais à Vatopédiou on affirme que l’icône main­te­nant connue sous le nom d’Antiphonitia de Placidia s’est adres­sée à l’impératrice en l’avertissant de ne pas aller plus loin : « Car c’est une autre reine qui règne ici ». On raconte que la reine Maria, au quin­zième siècle, a posé le pied sur le rivage à Agios Paulou (Saint-Paul), appor­tant avec elle l’or, la myrrhe et l’encens que les rois mages avaient offerts à l’enfant Jésus, mais on enten­dit une voix qui n’était pas de la terre lui inter­dire de faire un pas de plus, et ce pour la même rai­son. Des filles des vil­lages situés au nord fran­chissent le mur à l’occasion pour ramas­ser des olives ou rame­ner des chèvres éga­rées et, en 1948, la gué­rilla par­mi laquelle figu­raient vingt-cinq femmes, occu­pa briè­ve­ment Karyès, la capi­tale. Reste qu’en géné­ral ce com­man­de­ment a non seule­ment été obser­vé, mais éga­le­ment éten­du, pour lui inclure les ani­maux

domes­tiques femelles et toutes les « per­sonnes qui ne portent pas la barbe », quoique la règle qui concerne les ani­maux varie d’un monas­tère à l’autre — des chats se pro­mènent dans la plu­part des mai­sons et des poules aux alen­tours de cer­taines — et, quant à la barbe, la règle, lorsqu’il s’agit de visi­teurs, est en pra­tique sim­ple­ment com­prise comme : « suf­fi­sam­ment âgé pour en lais­ser pous­ser une ».
À mesure que monte le soleil, des rayons bru­meux se déversent dans les ravins  brous­sailleux et les failles plon­geant jusqu’à la mer. Le matin d’un lieu sans pareil. Aucune habi­ta­tion visible. On dirait qu’est inau­dible le bruit du bateau sur le rivage. Eau verte au-des­sus des rochers, au détour d’une pointe, un abri à bateaux sur une plage de galets, une prai­rie tout près que clôt un mur, avec quelques vignes et des oli­viers. Personne en vue. Un peu plus loin sur le rivage, un autre abri à bateaux et un bâti­ment à deux étages plein de recoins, orné de stucs, avec un porche au niveau du second étage : un moine est dehors qui aère des draps sur la balus­trade ; per­sonne sur la jetée. Les falaises s’élèvent plus haut depuis la mer. Sur de toutes petites saillies rocheuses, au-des­sus des eaux ou de gorges étroites, des ruines appa­raissent. Quelques-unes de la taille d’un gros corps de ferme, avec la cou­pole en pierres de leurs cha­pelles encore intacte. Ce furent des skites — mot tra­duit par « cloître » : un col­lège de moines atta­ché à un monas­tère mais vivant ailleurs sous la direc­tion d’un prieur. Ou bien, si elles sont plus petites, il s’agit de kel­li, éta­blis­se­ments dans les­quels logent au moins trois moines tra­vaillant aux champs. Ou encore des ermi­tages. Les toits de beau­coup d’entre eux se sont effon­drés. On voit le ciel à tra­vers leurs murs. Des ves­tiges de jar­dins, de ter­rasses pas plus grands que des tables de cui­sine, se cachent dans une végé­ta­tion ensau­va­gée qui conti­nue d’attraper le soleil du matin. Une autre pointe à l’écart révèle le pre­mier des monas­tères de la côte : Dohiariou. Abri à bateaux en pierre, mi-grange, mi-for­ti­fi­ca­tion ; arches, porches, piliers car­rés et che­mi­nées en pierre. Le monas­tère se dresse der­rière : hauts murs, longs bal­cons lan­cés sur le vide, haute maçon­ne­rie frustre, plâtre peint de rose et de bleu, mon­tants de bois, ran­gées de fenêtres, tuiles rousses, cou­poles, dômes et che­mi­nées qui tous montent jusqu’au don­jon car­ré mas­sif et cré­ne­lé, ados­sé à des ter­rasses d’oliviers et fiché sur une pente raide et boi­sée. Moines qui attendent : le bateau fait escale, un moine des­cend et avec lui un bric-à-brac de sacs et de boîtes. La chose se répète un peu plus loin au monas­tère sui­vant, Xenophontou, qui élève à même la plage de galets une autre gerbe de cré­neaux, tours, bal­cons et dômes. Idem au troi­sième, St

Pantaleimonou, un monas­tère russe et, jusqu’à la révo­lu­tion de 17, le plus grand de l’Athos : énorme, sombre, rela­ti­ve­ment moderne (en grande par­tie bâti au dix-neu­vième), une aile entière détruite par le feu, jamais répa­rée, il res­semble à une usine en ruines. Au tour­nant du siècle, ce monas­tère abri­tait envi­ron quinze cents moines. Il pos­sède un port dans lequel pou­vaient mouiller des navires de haute mer. Dans l’une des tours est sus­pen­due la deuxième plus grosse cloche du monde, ame­née là depuis Moscou. Maintenant n’y demeurent qu’une ving­taine de moines, et maigres sont les chances d’en voir d’autres arri­ver de Russie, comme celles de voir le gou­ver­ne­ment grec leur per­mettre de res­ter s’il en venait. Au détour d’une pointe après St Pantaleimou, Daphni appa­raît : une jetée, un bâti­ment au bout, une courte série de mai­sons déco­rées de stucs blancs fait face à la mer.
L’uniforme tra­di­tion­nel de la police de l’État monas­tique com­prend une veste rouge à lise­ré doré, por­tée sur une che­mise blanche, des chaus­sures à pom­pons et un cha­peau qui oscille entre le calot et le béret. Certains élé­ments du cos­tume sont indé­nia­ble­ment très anciens. Au quo­ti­dien, le seul article de cet accou­tre­ment qui soit réel­le­ment por­té est le moins impres­sion­nant, il s’agit du cha­peau. Un homme qui en por­tait un, l’air contra­rié, atten­dait à l’entrée de la baraque des douanes, au bout de la jetée et arrê­tait chaque visi­teur pour lui tendre un pros­pec­tus rédi­gé en quatre langues : de brèves expli­ca­tions sur la Montagne de l'Athos trou­vaient leur rai­son d'être au der­nier para­graphe : « En consé­quence de quoi, il est atten­du de vous qui vous apprê­tez à visi­ter la Sainte-Montagne, que votre appa­rence géné­rale, tant quant aux vête­ments que quant à la che­ve­lure, fasse preuve de la modé­ra­tion appro­priée. Nous serons au regret de nous sen­tir obli­gés de refu­ser l'entrée à ceux qui n'observent pas cette règle. ». Indépendamment d’autre signi­fi­ca­tions pos­sible, cela signi­fie : « pas de hip­pies », quel que soit le sens don­né à ce mot. Plus pré­ci­sé­ment et la plu­part du temps, la modé­ra­tion appro­priée cor­res­pond aux canons de beau­té de la classe moyenne grecque contem­po­raine et laïque, et cela signi­fie : « pas de che­veux longs » —, bien que les moines portent les leurs rele­vés en chi­gnon sur la nuque. Le jeune alle­mand dont les boucles blondes tombent sur les épaules ne s'en est pas encore ren­du compte mais, s'il veut un lais­sez-pas­ser à Karyès, (et il en aura besoin s'il veut séjour­ner sur l’Athos), on l'emmènera cer­tai­ne­ment à l'arrière d'un bâti­ment, chez un bar­bier ins­tal­lé entre quatre planches, une construc­tion récente à mi-che­min entre des latrines faites avec les moyens du bord et la baraque d'une diseuse de bonne aven­ture, et là on s'attachera à modé­rer ses boucles de la manière

appro­priée —, bien déga­gée sur les oreilles. Dans l'unique rue, deux véhi­cules atten­daient dans la pous­sière entre les baraques des douanes et la ran­gée de maga­sins. Un bus antique, avec une échelle à l’arrière pour mon­ter les bagages, par­mi les­quels des caisses de pois­sons et des plants de gar­dé­nias. Et une Land Rover grise, très classe, pro­prié­té de la police grecque. J’ai musar­dé jusqu'à entrer dans un maga­sin pour récu­pé­rer une nou­velle carte de l'Athos (il y a plu­sieurs édi­tions dis­po­nibles, mais toutes dépour­vues d’intérêt pra­tique pour trou­ver son che­min dans le laby­rinthe des sen­tiers pédestres qui ser­pentent de ravin en ravin au long des crêtes) et pour regar­der les gra­vures sur bois réa­li­sées par les ermites et les objets ven­dus à des­ti­na­tion des ouvriers et des moines : tis­sus épais, plats robustes, lan­ternes, savon, lampes torches, fers de hache, cordes, riz. Partout les mêmes choses et par­tout dif­fé­rentes. Après le troi­sième ou qua­trième maga­sin une per­go­la abri­tait les tables d'un café. J'ai posé mon sac, à l'ombre. À l'une des tables un grand moine à la barbe grise, était en pleine dis­cus­sion avec trois hommes en tenue de vacances qui venaient clai­re­ment de l'extérieur.  La conver­sa­tion se dérou­lait en anglais et, pen­dant que je refai­sais mon sac de telle sorte que la nou­velle carte fût faci­le­ment acces­sible et ran­geais le pull dont je n'avais plus besoin, j'ai enten­du le moine, qui par­lait avec un accent amé­ri­cain, expli­quer à ses visi­teurs, dont il s’avéra qu’ils étaient des prêtres catho­liques romains, les règles des dif­fé­rents monas­tères concer­nant les habits des ecclé­sias­tiques appar­te­nant à une église autre que l'église ortho­doxe. Ils dépen­daient lar­ge­ment de ce qu'en pen­saient les dif­fé­rents abbés. Un des visi­teurs dit que sa sou­tane lui man­quait pen­dant la nuit et qu'il avait eu froid. Le moine fit l’apologie de la sévé­ri­té de cer­taines mai­sons. Le bus a klaxon­né, mais je l'ai lais­sé aller son che­min bruyant entre deux embar­dées sur la route sale. Je connais­sais ce voyage en bus : une heure à brin­que­bal­ler dans cette vieille boîte à bis­cuits, pour mon­ter la route des jeeps et fran­chir direc­te­ment la crête de la pénin­sule. Les nuques des moines se balan­çant tout de go à l'unisson. Des icônes en guise de pin-up. Des pan­neaux pour inter­dire Ceci et Cela. La route du moteur rape­tas­sé, et son odeur. J'étais heu­reux de déjà connaître tout cela. Cette fois-ci j'irais à pied.
La route suit la mer sur une courte dis­tance puis tourne brus­que­ment sur la droite et se trans­forme en pente raide. Une ran­gée de poteaux télé­pho­niques reliant Dafni et le conti­nent se déploie paral­lè­le­ment à la côte et dis­pa­raît brus­que­ment alors que la route monte en lacets et s'éloigne de l'eau. Portails ouvrant sur des ter­rasses enva­hies par la végé­ta­tion, dans la lumière vive du soleil ; mulets et che­vaux pais­sant sous les oli­viers. Sons des cloches har­na­chées, pin­sons. La route fait des allers-retours

constants, grimpe, prend la direc­tion d'un ravin abrupt, bifurque et repart vers un pro­mon­toire, vire vers l'intérieur du pays. Houx, arbou­siers, lau­riers. Abeilles. Grands papillons lan­guides dans la quié­tude du matin. Au som­met de la pre­mière longue mon­tée, sou­dain un pla­teau étale et ombreux, puis au loin sur la droite, par­mi de grands arbres, les hauts murs d'un monas­tère, un petit bas-relief usé qui repré­sente un cava­lier avec une lance — Saint Georges ? — insé­ré dans le coin le plus proche de la route, une fon­taine face à laquelle est posée une louche d'étain. Un pay­san qui empile des bûches sous les arbres. Xeropomatou, un énorme car­ré de pierre : vide. Fondé au dixième siècle sur le site d'un vil­lage plus ancien dont le nom est désor­mais l'objet de dis­putes. Un monas­tère qui a sur­vé­cu à des trem­ble­ments de terre et des incen­dies et qui a été recons­truit par plu­sieurs diri­geants, par­mi les­quels un sul­tan, Selim I. Il avait vu en vision les Quarante Martyrs de Sébaste— des Arméniens qui, au qua­trième siècle, avaient été jetés dans un lac pour y mou­rir de froid — ceux-ci lui avaient ordon­né de recons­truire le monas­tère incen­dié par des pirates peu de temps aupa­ra­vant. Les mar­tyrs, quant à eux, l'aideraient à com­battre les arabes. Longtemps après la mort du sul­tan en 1519, ses suc­ces­seurs conti­nuèrent à appro­vi­sion­ner en huile les lampes ins­tal­lées devant l'icône des Quarante Martyrs dans l'église de Xeropomatou.
La mon­tée se pour­suit, aus­si raide qu'auparavant ; le monas­tère, vu du des­sus, rape­tisse jusqu'à res­sem­bler à une ferme sur une crête sur­plom­bant la mer. Le soleil grimpe dans le ciel, mais les hau­teurs gagnent en fraî­cheur. Le maquis propre aux ter­rains cal­caires cède la place à des châ­tai­gne­raies, sur les pentes des­quelles les mulets vaquent à l’ombre. La cha­leur du soleil a dis­sout les der­nières brumes ; la route ser­pente de plus en plus haut. Puis, sans pré­ve­nir, une pré­sence sou­daine, au loin sur la droite, barre un grand vide : la pre­mière appa­ri­tion de la Montagne. Une fois vue, on gar­de­ra avec soi le sens de sa pré­sence, où qu'on aille sur le pro­mon­toire et que le pic lui-même soit visible ou non. La route conti­nue de se his­ser sur la crête et la mer orien­tale, la Sainte Mer, se des­sine der­rière le feuillage des châ­tai­gniers puis, en contre­bas, der­rière les bois, les toits de Karyès appa­raissent : tuiles et fer rouillé, jar­dins, skites, et kel­lis semés sans ordre à par­tir du centre, un vil­lage en pente épou­sant les courbes de la piste qui des­cend, sinue, puis en devient l'unique rue.
Karyès, qui doit son nom à ses noi­se­tiers, est la capi­tale de l'État monas­tique de l'Athos. À l'exception de Koutloumousiou, qui est consi­dé­ré comme trop proche pour en avoir besoin, cha­cun des

monas­tères pos­sède une mai­son en ville, appe­lée kona­ki. Elle héberge sa dépu­ta­tion à la Sainte Épistasie, le corps qui gou­verne et siège dans la Demeure de la Sainte Communauté, un grand bâti­ment rela­ti­ve­ment moderne domi­nant la par­tie la plus éle­vée du vil­lage. La route s'élargit en une petite place pous­sié­reuse : dans le coin nord-ouest, moines et mule­tiers chargent et déchargent les mulets et les che­vaux, des canas­sons cas­trés aux maigres pieds de chèvres qui savent tou­jours trou­ver la bonne direc­tion sur ces sen­tiers de mon­tagne abrupts et sinueux, bien sou­vent réduits à rien qu’une mince zébrure dans la roche. La rue elle-même com­mence par une volée de marches qu’entoure un che­min pavé : elles courent tout au long de deux pâtés de mai­son et devant quelques bou­tiques qui, pour la plu­part, semblent aux mains de laïcs. Les vitrines exposent des gra­vures sur bois et d’autres objets faits par la main des ermites, des outils pour bri­co­ler, des légumes secs —, dans l’une j'ai vu une car­tou­chière et un étui à pis­to­let. Boutiques de cor­don­niers, de sel­liers. À mi-che­min, la rue tra­verse la par­tie est de la place sur laquelle se dresse l'antique Protaton, l'église prin­ci­pale de Karyès, pour ensuite, dans un virage, des­cendre la col­line en direc­tion des bois. Une règle inter­dit de des­cendre la rue prin­ci­pale à dos d'animal, les moines mettent pied à terre et mènent par la bride che­vaux et mulets sur les gros pavés usés. Cette règle ne semble pas s'appliquer aux grosses jeeps de la police grecque —, sans doute est-il plus dur de mener une jeep par la bride ! C'est ce véhi­cule qui m'avait dépas­sé dans un rugis­se­ment alors que je grim­pais depuis la mer, à son volant se trou­vait un jeune homme chez qui tout concor­dait osten­si­ble­ment : l’uniforme, le visage, la posi­tion à laquelle il s'était éle­vé —, le James Bond de Dafni. La jeep était garée sur la place par ailleurs déserte du Protaton, sou­le­vée par un cric et sans les roues, un laïc cou­ché sous le châs­sis, et le chauf­feur pen­ché légè­re­ment afin de don­ner à son mépris de toute ser­via­bi­li­té sa hau­teur toute rela­tive. Le com­mis­sa­riat de police était encore ouvert, j’y récu­pé­rai mon pas­se­port, mais la Demeure, qui est l'équivalent de la mai­rie de Karyès, étant fer­mée jusqu'à trois heures, il ne me serait pas pos­sible d'obtenir mon lais­sez-pas­ser avant cette heure. Descendre les marches vers la petite gar­gote où les deux chefs du com­mis­sa­riat — les seuls clients à part moi — étaient déjà ins­tal­lés. Il y a les jours pois­son, les jours poulpe. Ce jour-là, aucun des deux. Murs pis­tache avec des affiches pour van­ter le 21 avril et une pho­to­gra­phie macu­lée de mouches du cau­dillo en exer­cice (3 octobre 1973), pen­ché depuis le haut du mur comme un por­trait de famille. Si jamais le décor avait don­né envie de s'attarder, le cuis­tot m'expliqua clai­re­ment qu'il avait hâte de fer­mer : sa sieste lui tar­dait. La rue était vide. J'explorai la bou­tique d'un tailleur, il y avait à la fenêtre un car­reau d'étain ser­vant à faire pas­ser le tuyau d'un poêle et, à l'intérieur, de pous­sié­reuses machines à coudre

plus vieilles que qui­conque sur la Montagne. Un an aupa­ra­vant, j'avais pas­sé ici une heure en com­pa­gnie d'un moine à la fine barbe blanche, d'un mule­tier et d'un prêtre fran­çais en civil que j'avais ren­con­tré sur les marches de la Demeure et avec qui nous étions conve­nus de visi­ter le nord de la pénin­sule ; il avait vou­lu louer les ser­vices d'un guide et de son mulet pour por­ter les sacs à dos. Une heure de mar­chan­dage déli­rant, dans un bain de langues, tan­dis que j'essayais d’explorer les recoins de l'arrière-boutique —, res­serres pleines de vies que j’avais cru avoir oubliées. J'avais obser­vé les chaus­sures du moine : des boîtes de cuir noir, moi­tié sabot et moi­tié pan­toufle, plus faites pour se traî­ner que pour mar­cher, et pour res­ter debout au cours des vigiles qui durent toute la nuit. La bou­tique était fer­mée : on n’aurait peut-être jamais dû s'y trou­ver. En été, en milieu de jour­née, Karyès la médi­ter­ra­néenne cuit sur sa col­line. Mais en automne, dans l'ombre de la rue, un froid sort des pierres qui est le froid des villes de mon­tagne situées plus haut que les bos­quets de noi­se­tiers, un froid que l'on trouve aus­si dans les vil­lages tout au nord de la Grèce, nichés dans les hau­teurs, entre cal­caire et gra­nit. Le flot du froid dans les rues vides à midi qu’accompagne le son de ces nom­breux petits ruis­seaux cou­lant depuis les châ­tai­gne­raies et tra­ver­sant la ville endor­mie. Je retour­nai sur la place, à l'ouest du Protaton, et m'assis au soleil sur des marches qui mon­taient vers les roma­rins et les roses tré­mières tar­di­ve­ment fleu­ries, en atten­dant une hypo­thé­tique ouver­ture. Le sac à dos en guise d'oreiller, je m'assoupis au son des abeilles et ce furent les cloches des har­nais tin­tant presque direc­te­ment au-des­sus de ma tête qui me réveillèrent : c'était le mule­tier ren­con­tré de ma pre­mière jour­née de l'année pas­sée, il mon­tait le che­min, nous nous sommes ser­rés la main très fort dans un échange de congra­tu­la­tions et de mimiques. L'église était ouverte. À l'intérieur, un jeune moine dépla­çait une échelle, s’occupait à remettre des cierges en cire d'abeilles dans une grande coro­na de cuivre : le can­dé­labre cir­cu­laire sus­pen­du dans la nef. Les étran­gers ne sont pas tou­jours les bien­ve­nus dans chaque église de la Montagne — le prêtre fran­çais m'avait déjà racon­té avoir été froi­de­ment reçu au Protaton — et je me glis­sai sans faire de bruit par la porte ouverte afin de regar­der les pein­tures murales mur après mur.