> Autour de Baudelaire (3). Le désir du désir. Une anthropologie du désir ou le « gâteau » de Baudelaire

Autour de Baudelaire (3). Le désir du désir. Une anthropologie du désir ou le « gâteau » de Baudelaire

Par |2018-10-15T15:56:45+00:00 3 novembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

 

 Ecrire la faim… L’un des poèmes du Spleen de Paris de Baudelaire a pour titre “le Gâteau”, et il a pour objet d’évoquer la faim et, par contraste, la satié­té. Cependant, comme si sou­vent dans son oeuvre, le poète y déborde sa thé­ma­tique affi­chée et il en vient à dénu­der, comme au scal­pel, cer­taines des moda­li­tés du désir. Il en advient que nombre de ses Petits poèmes en prose peuvent ser­vir de prisme et de révé­la­teur du lien qui unit désir et lit­té­ra­ture. Quant à la faim, dont l’objet est vital, dont le moins que l’on puisse dir est qu’il est uni­ver­sel. D’où l’envergure du poème : on s’y trou­ve­ra bien­tôt entre vie et mort : sans nour­ri­ture pour sus­ten­ter la faim, il faut mou­rir, si bien que se trouve radi­ca­li­sée la ques­tion du désir, – sans comp­ter que cette cris­tal­li­sa­tion du désir en géné­ral sur la faim, et sur une tranche de pain deve­nue du gâteau, met au jour de façon par­ti­cu­liè­re­ment expo­sée, – sur­ex­po­sée -, la char­nière qui unit le désir et la lit­té­ra­ture.

Pourtant « Le Gâteau » s’ouvre plu­tôt sur la repré­sen­ta­tion d’une satié­té qui est tout à la fois phy­sique, morale et esthé­tique : un voya­geur com­blé au som­met d’une mon­tagne sublime. A l’évidence, le poète se moque de Rousseau. Mais son poème pense, raille, joue, séduit, cha­toie, mais il est aus­si parole auto­nome, mul­tiple et vivante et déborde de toute part son pro­pos affi­ché pour faire entrer le désir dans une sorte de rela­tion néces­saire avec la vie, avec la poé­sie et avec la lit­té­ra­ture.

Premier para­graphe : aus­si éton­nant que cela soit de la part de Baudelaire,  il dit un état de satis­fac­tion. Son pro­ta­go­niste juché sur sa mon­tagne, heu­reux du monde, heu­reux de soi, heu­reux des autres, est si heu­reux même qu’il en vient à ne plus trou­ver si ridi­cules les jour­naux qui pré­tendent que l’homme est né bon. Bref, Rousseau est bien là et il fau­drait bai­gner avec lui, selon la pen­sée que Baudelaire lui prête, dans une har­mo­nie inno­cente, à ceci près qu’on ne peut oublier com­bien le poète, qui met si sou­vent le doigt sur ce qui relève de la scis­sion inté­rieure, se défie de l’innocence.

Pour com­men­cer, le texte joue.  Le per­son­nage a-t-il faim ? Le pain, une tasse de cuir, objet un peu sur­pre­nant, mais, comme le reste, tout à la fois signe de luxe et d’ironie, et un élixir de phar­ma­cie non moins absurde sont déjà sous sa main. On se croi­rait dans La Genèse ou au  moment de la décou­verte de l’efficacité de la peau de cha­grin par Raphaël. Quant à la satié­té morale, elle trans­porte clai­re­ment du côté du sublime. Il y va même d’un total oubli de tout le mal ter­restre. Ce que le texte ne cesse de lais­ser entendre, c’est que nous avons quit­té le sol. Le poète joue, pour le signi­fier, de toutes sortes de mar­queurs de doute. Il ne cesse de se dédire, par le ton, de ce qu’il dit, et ces lignes finissent par être rava­geuses. Tout cela vole trop haut, sans comp­ter les grands mots et les cli­chés qui le dénonce. Il est, dans Madame Bovary, une rêve­rie amou­reuse selon laquelle des pal­miers s’ajoutent aux sapins, aux sable des plages et à tant d’autres signes sup­po­sés d’excellence que les pré­ten­tions amou­reuses du per­son­nage en sont rava­lées à des faci­li­tés mes­quines. Même bêtise ici : pas­sions  vul­gaires aus­si éloi­gnées que les nuées qui défi­laient au fond des abîmes ou  plus mar­qué encore, un sou­ve­nir des choses ter­restres sem­blable au son de la cloche des bes­tiaux imper­cep­tibles qui pais­saient loin, bien loin, sur le ver­sant d’une autre mon­tagne.  Il est rare que Baudelaire approche à ce point le comique.

Un mot pour­tant, le même, fait œuvre et dénonce tout à la fois Rousseau et ce qui pré­cède :

J’en étais venu à ne plus trou­ver si ridi­cules les jour­naux qui pré­tendent que l’homme est né bon.

En somme le ridi­cule s’est dépla­cé de l’exaltation du per­son­nage à l’optimisme men­son­ger. L’ensemble du poème va lui oppo­ser la logique d’un impla­cable démen­ti. Ridicule, à savoir un seul adjec­tif, aura suf­fi à annon­cer la décep­tion  qui sui­vra. Car le vers est dans le fruit. C’est la lutte de deux enfants qui le confir­me­ra.  

 Le poème, en effet,  contient aus­si un apo­logue. L’ironie s’y accom­pagne d’une fable et elle est secon­dée par un récit. Le second para­graphe  raconte un évé­ne­ment. L’homme s’est cou­pé une tranche de pain. Il l’offre à un enfant affa­mé.  La convoi­tise du petit pauvre est indi­quée d’un trait aus­si ferme que la satié­té du nar­ra­teur. Comme le rat deve­nu le jou­jou du pauvre aux yeux d’un enfant riche, la tranche de pain est deve­nue à ses yeux « gâteau » et le récit se noue. Plus de double lan­gage alors. On note­ra sim­ple­ment qu’afin que le motif en soit clair, le poète s’abstient de ne plus rien dire des sen­ti­ments de son  pro­ta­go­niste, si ce n’est son amu­se­ment et son rire devant la trans­for­ma­tion du pain qui lui paraît pit­to­resque. La faim sur­git donc sans accom­pa­gne­ment, à ceci près cepen­dant, que l’enfant a des gestes de bête apeu­rée qui le font recu­ler aus­si­tôt son butin à la main et qu’il sait d’emblée, et d’instinct, qu’il doit le défendre et se défendre. A l’inverse du voya­geur, lui connaît le mal.

         Un autre enfant paraît. Tout pareil au pre­mier. Comme il arri­vait dans « Le Joujou du pauvre », entre l’enfant riche et l’enfant pauvre, leur gémel­li­té, gémel­li­té de nature, gémel­li­té dans le besoin, dans la faim, et dans le désir, est frap­pante. Les deux enfants, disait cet autre poème, se riaient l’un à l’autre avec des dents d’une égale blan­cheur, et son éla­bo­ra­tion repo­sait sur la même idée, presque sur le même maté­riel, même appé­tit de vivre et même blan­cheur des dents. Pourtant la fra­ter­ni­té, cette fois, n’entraîne pas au par­tage. Dans « Le Gâteau », les deux enfants se dis­putent leur pain jusqu’à ce qu’il s’éparpille en miettes et même en miettes sem­blables aux grains de sable aux­quels il était mêlé.  Quant à la des­crip­tion de leur lutte, elle est épique, – le poème dit hideuse. Joue alors magni­fi­que­ment la dis­pro­por­tion entre enfance et vio­lence, entre tout petit et énor­mi­té mons­trueuse de la bagarre. Il faut assu­ré­ment en déduire, et l’âge des enfants en témoigne, que l’homme n’est ni bon ni bon. Force est bien de consta­ter d’autre part que la beau­té du pay­sage ne les incline pas davan­tage à la man­sué­tude. Au bout du compte, rien de conve­nable n’aura eu lieu, ni entre eux, ni de la part du nar­ra­teur, spec­ta­teur absent qui ne conçoit même pas l’idée de cou­per une seconde tranche de pain.  L’événement aura démen­ti, comme l’ironie, l’idéal de confec­tion du départ du poème. Au bout de ce com­bat, ne res­te­ra rien : plus de pain, même plus de bel­li­gé­rants, car les enfants sont épui­sés. Pire encore : plus  d’enfance, puisqu’ils sont  deve­nus de petits hommes. C’est le dénoue­ment d’une triste affaire. Une boucle est bou­clée, cette his­toire ter­mi­née. Baudelaire cepen­dant ne sau­rait en res­ter là.  

 Le poème n’est pas clos et, comme il arrive si sou­vent  dans cette oeuvre, son der­nier rebond en retourne le sens.  Ici, pré­ci­sé­ment, sur­git ce qui m’y inté­resse au plus haut point : l’apologue est pure­ment et sim­ple­ment quit­té pour sa signi­fi­ca­tion. Pour une signi­fi­ca­tion plus abs­traite que je vais oser pen­ser anthro­po­lo­gique.   Je vois là le rap­pel de l’empan, – le mot est de Claudel – du grand empan même des poèmes qui importent. Ici, les mots pour­tant sont res­tés simples :

Il existe donc un pays superbe où le pain s’appelle du gâteau, frian­dise si rare qu’elle suf­fit à engen­drer une guerre par­fai­te­ment fra­tri­cide.

  Je veux bien consi­dé­rer que le pro­pos puisse être enten­du de deux façons. Ce pour­rait être un pays sim­ple­ment superbe, mais j’y enten­drais alors la redite du pre­mier para­graphe. Quant à cette guerre dite fra­tri­cide, elle consti­tue­rait alors, autre reprise, un résu­mé exact de ce qui a pré­cé­dé. Il ne me semble pas cepen­dant que ce soit dans la manière de Baudelaire. Il lui faut plus d’invention. Plus d’intelligence aus­si.

Il pré­fère donc car­ré­ment chan­ger de logique, comme à la fin de « La Vie anté­rieure », comme à la fin de « L’Irrémédiable ».  Plus per­ni­cieux qu’on n’eût pu le pen­ser, le poème bifurque. Il bifurque, pour situer déli­bé­ré­ment sa donne entre vie et mort.  Bien au-delà de la décou­verte de l’existence de la néces­si­té et des néces­si­teux, bien au-delà de l’incommunicabilité pos­sible entre riches et pauvres,  le poème va désor­mais mon­trer désor­mais que la vio­lence, mor­telle, est vitale.  En tout cas, tout aus­si vitale que mor­telle.

 Dans cette pers­pec­tive, deux mots sont dotés d’une sorte de rayon­ne­ment rétros­pec­tif : ce sont superbe et fra­tri­cide. Parfaitement fra­tri­cide même. C’est la pola­ri­té qu’ils recouvrent qui est signi­fiante et elle sup­pose plu­sieurs paliers de réflexion. Cette lutte des deux enfants est en effet vitale pour une rai­son qui les dépasse l’un et l’autre, comme elle dépasse la satié­té du nar­ra­teur. C’est que la faim et le désir dont le carac­tère est d’être vital du fait de leur lien à la vie et à la mort,  ont une inten­si­té supé­rieure à tous les autres liens, y com­pris ceux de gémel­li­té. C’est le pre­mier des retour­ne­ments opé­rés.

Il en est cepen­dant un second, lui aus­si capi­tal : il  tient au fait que le pays qui a char­mé le nar­ra­teur est dit superbe. Je ne peux ni ne veux entendre ici un rap­pel du  pay­sage du pre­mier para­graphe, mais un retour­ne­ment en grand de la vision. Loin de reve­nir sur ce qui a été dit, le mot inau­gure en effet le fran­chis­se­ment d’un seuil. Ce pays superbe n’est  tel que parce que c’est celui où l’on désire encore. C’est celui de la faim, et, au-delà de la pénu­rie que cela implique, c’est celui où le désir existe. Le pays de la faim, le pays du désir, voi­là bien le pays superbe dont le nar­ra­teur a pu indi­quer, d’un mot, la décou­verte, la sur­prise et la nos­tal­gie. Comme les petits pauvres dési­raient pour se sus­ten­ter du pain, il découvre le désir de dési­rer. Autant dire une autre néces­si­té, aus­si ins­tante que celle qui pré­cé­dait. A l’inverse du héros de La Peau de cha­grin, qui, du fait de sa ter­reur du désir, dési­rait para­doxa­le­ment ne pas dési­rer, lui va décou­vrir non pas le lien comme chez Balzac qui unit le désir à la mort  mais celui qui unit l’appétit et la vie. C’est apprendre que bien qu’elle pro­cède d’un manque, là où manque la faim, et le désir avec elle, rôde la mort. Mieux vaut alors se battre à mort et sau­ver son désir que s’ennuyer com­blé sur un som­met. Je n’invente pas : un autre poème du Spleen de Paris confirme cette lec­ture. Dans « Portrait de maî­tresses », un homme dit avoir tué la sienne parce que, à la lettre et comme dit pré­ci­sé­ment la langue, elle ne lui lais­sait rien à dési­rer. L’alternative, selon ses propres mots, était de vaincre ou mou­rir. Se défendre de la per­fec­tion mor­ti­fère de sa maî­tresse par­faite, autre com­bat mor­tel, l’avait donc en droite logique obli­gé à la tuer.

C’est du nerf de la guerre, mais c’est aus­si du nerf de la vie, que rendent compte ces para­doxes. Or le nerf de la guerre et celui de la vie sont ceux-là même  de la lit­té­ra­ture et « Le Gâteau » en cris­tal­lise la prise de conscience.  Le poème a donc bien pris pour trem­plin l’antipathie de Baudelaire à l’endroit de Rousseau, mais c’est pour en ouvrir aus­si­tôt l’argumentation rai­son­neuse à ce qui touche au désir, à la satié­té impos­sible, autant dire aux pos­sibles et aux impos­sibles de l’expérience exis­ten­tielle. En une page, le poème jette alors le jour le plus cru sur la vie comme elle va. Ce mou­ve­ment de bas­cule à la fois me touche et m’éblouit.

Un autre poète le dirait plus tard en d’autres mots :

Toute vie qui doit poindre
achève un bles­sé …

         Mais une fois encore, c’est ici le pou­voir poly­sé­mique de la pro­po­si­tion, si simple dans son argu­ment, si ras­sem­blée, si syn­thé­tique, qui me séduit.  Il y a du reste encore un autre aspect du poème de Baudelaire pour me com­bler. C’est son recours au récit. Au récit, à la nar­ra­tion, qui est si absente de la poé­sie d’aujourd’hui. Les enfants, man­ge­ront-ils ou ne man­ge­ront-ils pas ? Quant au nar­ra­teur, y gagne­ra-t-il ou non son droit au désir ? Et nous voi­ci pour cha­cun d’eux trois, aux prises avec la repré­sen­ta­tion d’êtres dési­rants en quête du dénoue­ment qui cou­ron­ne­ra, ou non, leur attente de suc­cès.  Certes, ici, il y va plu­tôt de ratages. Tout se passe comme si le poème pri­vi­lé­giait la repré­sen­ta­tion du manque à celle de la satié­té repue, mais il me paraît pour cela même argu­men­ter en faveur de cela qui se passe par­tout ailleurs dans la lit­té­ra­ture. La fable dont il est consti­tué met en lumière l’un de ses res­sorts  uni­ver­sels. Même dans la prose, même dans le conte de fée qui se tait tou­jours après avoir nar­ré les dif­fé­rentes étapes du rap­pro­che­ment de ses princes et de ses prin­cesses, la lit­té­ra­ture consacre moins d’espace à la figu­ra­tion du désir satis­fait qu’à celle de la pour­suite de sa satis­fac­tion. Tout se passe comme si elle pri­vi­lé­giait par­tout, non for­cé­ment le mal­heur au bon­heur, mais la repré­sen­ta­tion du pre­mier à celle du second. 

Mes faims, c’est des bouts d’air noirs ;
L’azur son­neur ;
– C’est l’estomac qui me tire.
C’est le mal­heur.

Comme Baudelaire, Rimbaud le savait. Dans l’absence de l’objet du désir, il y  plus à faire et, par­tant, plus à dire. Et il y a plus à dire, parce qu’il y a à racon­ter pré­ci­sé­ment ce que l’on fera pour appro­cher son objet, – ain­si la lutte des deux enfants, tan­dis que la satis­fac­tion qui mène­rait au sur­place lais­se­rait sans voix, ain­si, encore l’immobilité du voya­geur sur son som­met et l’ironie qui l’accompagne. En donnent du reste la preuve la lit­té­ra­ture amou­reuse et la lit­té­ra­ture mys­tique dont la fina­li­té décla­rée devrait être de célé­brer la réunion des par­te­naires du désir et qui, si fré­quem­ment, en rem­place la ren­contre par la quête qui y mène. Liée au désir, et, pour autant, à l’inaccompli autant qu’à un espoir de  dénoue­ment qui convienne, la lit­té­ra­ture se fonde sur ce que j’ai appe­lé ailleurs le désir en souf­france. Mais c’est parce qu’elle est liée par ce biais à ce qui vit dans la vie qu’elle est affaire si sérieuse. Il en advient que ses réti­cences, ses pré­té­ri­tions et ses silences comptent autant que ce qu’elle dit.

Que je m’aventure encore. Cette fois fran­che­ment pour de bon. Péguy a pu affir­mer que les dieux d’Homère manquent du manque. A pous­ser cette idée un cran plus loin, peut se lais­ser induire que, si la lit­té­ra­ture est bien faite de l’étoffe dont nous sommes faits, ce manque qui man­que­rait aux dieux d’Homère, pour­rait n’être pas aus­si néga­tif qu’il y paraît. Voici, après une leçon de pes­si­misme, ma leçon d’optimisme, que je reporte, du reste, sur Baudelaire. 

C’est qu’en effet, ce manque pour­rait bien être la place vide où autre chose pour­rait dépo­ser. Autre chose. Une marge, en somme, un lieu vacant et libre, la place tou­jours vide d’une espé­rance non pro­non­cée. Serait-ce que la parole d’art veuille aus­si dési­gner les hommes non pas seule­ment par ce qui leur manque mais par leur effort pour l’obtenir ? En somme, par une allure ? Serait-ce qu’elle pos­tule que rien ne sus­tente suf­fi­sam­ment son désir et qu’il ne se nour­rit pas seule­ment de pain ? Serait-ce qu’elle indique qu’aucune soif n’est jamais étan­chée par aucune des eaux du monde. Serait-ce encore que ce manque qui man­que­rait aux dieux d’Homère est une chance, et que cette chance est la défi­ni­tion d’une voca­tion d’être homme ?

C’est que toute faim peut en cacher ou en  révé­ler une autre. Il en advient que d’objet en objet, par­fois même d’objet en objet plus mineurs que le pain, la lit­té­ra­ture ouvre ain­si à tous les domaines du pos­sible. Plus encore, sa plas­ti­ci­té étant infi­nie, elle ne se prive pas ce fai­sant de mettre en juge­ment les dési­rs qu’elle met en scène. Désirs justes ou injustes, indus, exces­sifs, pas assez intenses, trop intenses, minables, leurs repré­sen­ta­tions peuvent s’assortir de doutes, et même de doutes non pas seule­ment rela­ti­ve­ment aux objets qui les sus­citent, mais au désir lui-même. La lit­té­ra­ture le passe au crible, au nom d’autant de hié­rar­chies de valeurs dites et non dites que l’on vou­dra. Elle en scrute même non seule­ment les élans, mais les retom­bées et les pannes, qui la mettent par­fois elle-même en panne jusqu’à se repré­sen­ter elle-même, ain­si chez Paul Celan, dans sa ten­sion vers la parole.  Semblable luci­di­té indique certes que les délices ne sont pas dura­ble­ment de mise dans la nar­ra­tion, qui ne peut les sup­por­ter long­temps.  Mais elle en agran­dit le champ d’autant.  Elle l’agrandit même infi­ni­ment.

C’est peut-être ce que pose aus­si « Le Gâteau ». Le génie que je crois carac­té­ris­tique de Baudelaire, y est à mes yeux de trans­mu­ter ses fables, jouis­sances et dou­leurs com­prises, en figures de l’effort de vivre. C’est par là qu’il atteint, au-delà de la don­née si concrète et sai­sis­sante dont ses fastes sont faits, à une sorte de puis­sance seconde où se donne à lire comme un chiffre ou une algèbre de l’existence humaine. Dans « Le Gâteau », il a jeté son dis­cré­dit sur la satié­té, phy­sique, morale et spi­ri­tuelle. Qui s’en éton­ne­rait de la part de qui asso­cie si fré­quem­ment l’extase char­nelle à la cha­rogne et déporte si volon­tiers ses para­dis du côté de vies anté­rieures, de futurs impro­bables ou de l’irréalité impli­quée par des condi­tion­nels qui en contre­disent le pro­pos. L’oeuvre en son entier fore si pro­fon­dé­ment le lien qui relie le désir à son objet qu’elle en trans­perce l’occasion et le pit­to­resque. Comme dans le Rimbaud d’ « Aube » ou de « Veillées », la figu­ra­tion du meilleur est bif­fée, le rêve quit­té, le réveil tou­jours dur. Baudelaire oblige ain­si à pas­ser dans le « Le Gâteau” d’un pays appa­rem­ment superbe dont il a dénon­cé la fal­si­fi­ca­tion à un autre expres­sé­ment dit superbe parce que la néces­si­té y oblige à se battre pour sau­ver son désir.

 

 

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