> Braise de l’unité, anthologie poétique

Braise de l’unité, anthologie poétique

Par | 2018-05-24T10:32:12+00:00 27 juillet 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

Braise de l'unité


Elie-Charles Flamand

 

LA PAGE DU LIVRE

 

Alors que cet obs­ti­né ruis­se­let ser­pente selon ma ligne de vie
Les nœuds de réso­nance s’entrelacent
Sous le chant d’une sylve pati­née
Et l’inachevé finit par concor­der avec l’extrême

Séparées de tout enjeu les larmes lentes
Attestent la venue des ruses qui se dressent
Jusque devant l’effigie du secours

Mais déjà l’incantation qui a viré de l’aile
Fend la ténèbre
Et rejoint le temple de nos sou­rires

La torche qu’agite le spec­ta­teur en pleine joie
Fait pétiller les épi­sodes tôt sur­gis
Depuis que la rumeur des morts a fouillé
D’innombrables gouffres har­mo­nieux
Creusés dans la ver­dure

En dépit de vétustes assom­bris­se­ments
Qui lancent leurs hachures vers la piste retrou­vée
L’imprévisible conti­nue de sur­plom­ber la plus noueuse détresse
Le fir­ma­ment en vient à dis­si­per les détours

Et lon­gue­ment nous contem­plons tous deux
À tra­vers la brise mauve
L’extatique union des mondes

 

**********

 

 

L’écheveau du rêve a dor­mi s’estompant
Puis sou­dain per­du par­mi les herbes sèches dans un champ délais­sé
Il se conver­tit en un fruste médaillon
Et conti­nue à se dépouiller de sa repré­sen­ta­tion
Peut-être sublime
Ce songe vien­dra-t-il orner l’enfilade de tes vigueurs
À pré­sent sous la forme de guir­landes
En cuivre dure­ment mar­te­lé
Tandis qu’en toi s’éveille peu à peu
Un vent de sable fin
Espoir déses­pé­ré il t’invite à l’action
Fût-ce au défaut d’une parole inégale
Tu t’émeus de la pous­sière mon­tant d’une pierre ponce
Façonnée par l’artisan en retard dans le soir odo­rant
En cette roche s’unissent lour­deur et légè­re­té
De même que cer­taines feuilles asso­cient
Au-des­sus le vert atten­dri au-des­sous l’or pati­né
Minéral et végé­tal sont por­tés par le souffle noir
Vers des nuages jamais atteints
Et figurent pau­vre­ment l’infini de ton effort
Ton orgueil s’étant à la longue affi­né au cours des che­mins
Devenu humble il com­prend cette élé­va­tion
Vers les dieux usés sans pou­voir morts
Ils se sont grou­pés défi­ni­ti­ve­ment en une seule inten­si­té
Qui fait vol­ti­ger en un faux déclin
La spi­rale du soleil

 

********

 

ECF 1958

 

Le trésor d'Elie-Charles Flamand

Postface de Marc Kober

 

« La chouette noire » est l’oiseau sui­vi par le poète parce qu’il nous guide vers « tout ce que la terre ren­ferme de pré­cieux ». Cette antho­lo­gie hors du com­mun est pla­cée sous le signe de cet auguste vola­tile. Elle prend la forme d’un par­cours chro­no­lo­gique, un par­cours au pas­sé com­po­sé, une recherche au prix d’une lutte de la lumière (du feu) avec l’ombre. La lame de tarot pri­vi­lé­giée est celle de l’ermite, la figure du « fou » pris dans son che­mi­ne­ment patient, à la vie emplie d’attente. Le poète est à la recherche de che­mins pra­ti­cables, de pas­se­relles, de pas­sages. Il s’agit en fait d’une tra­jec­toire morale sous des appa­rences diverses, par­mi les ren­contres du che­min. Quelques mots rele­vés au fil de cet ensemble de poèmes remon­tant à des époques si éloi­gnées de la vie du poète : « embel­lie », « cris­tal », « clef », « pay­sages en sus­pens ». L’observation des méta­mor­phoses inces­santes de la Nature ren­voie aus­si bien aux dif­fé­rentes nais­sances de la psy­ché d’un être qui avance dans sa vie, sui­vant un « périple spi­ra­lé ». Au cours de son tra­jet, à la recherche d’une clef, « par­mi celles qui rouillent sous la mousse des grands bois », dans sa recherche de l’illimité, de l’ouvert, à tra­vers les ver­rous exis­ten­tiels, en dépit de l’espace res­ser­ré ou hos­tile, montent vers lui des pay­sages, ou des visions. Ces « pay­sages en sus­pens », que sont-ils sinon des pay­sages en rêve, des pae­sines (de l’italien pae­si­na), le cœur des agates, ou encore ces pay­sages chi­nois qui riva­lisent avec l’écriture des étoiles (« l’aile d’un corbeau/​efface l’écriture des étoiles »). Son écri­ture est savante, archaï­sante par­fois, aux vocables rares, on a pu dire « sur­réa­liste » dans la proxi­mi­té gra­phique avec l’œuvre de Toyen, en esprit avec André Breton. S’il est un ani­mal toté­mique pour Elie-Charles Flamand, quel serait-il ? La chouette noire ? Ou bien celle qui revient sou­vent, et qui tra­verse le feu, la sala­mandre ? Ou encore « l’aigle ciné­raire » ?

Cette antho­lo­gie rajeu­nit l’œuvre si longue, si ancienne du poète, quoiqu’elle se pour­suive encore à l’instant pré­sent. Elle donne un aper­çu ento­mo­lo­gique plus qu’anthologique : des coupes dans les « filons » de cette houille poé­tique. On des­cend au fond de la mine, sui­vant maintes gale­ries oubliées. On regarde le beau mine­rai de cette œuvre qui fait la roue, offrant des éclats de séduc­tion évi­dents, des éclats de pur métal poé­tique.

D’évidence, cette poé­sie est ini­tia­tion et alchi­mie. Elle est tra­jet alchi­mique, « ini­tia­tique lacis des finis­terres[1] » sui­vant l’image du poète. C’est la poé­sie des laby­rinthes et des voyages dans les loin­tains, de l’égarement dans les méandres et de l’arrivée à bon port. C’est moins la langue qui écarte toute lec­ture super­fi­cielle que la den­si­té, et par­fois l’abstraction du dis­cours mur­mu­ré au lec­teur comme une confi­dence à longue por­tée : « et le centre englou­tit les contrastes illé­gi­times ». Les for­mu­la­tions peuvent varier à l’infini, le sens reste tou­jours le même pour qui sait prê­ter son oreille atten­tive à ce poète de la volte et de la fine ouïe, quand la réponse n’est jamais immé­diate. On note­ra que le « vrai centre », titre du recueil paru en 1977, ne se situe pas au centre de ce par­cours antho­lo­gique, ni même de cette œuvre. Il n’est qu’une étape dans une péré­gri­na­tion infi­nie, confon­due avec la vie de celui qui la trans­crit, jour après jour. Car cette poé­sie est intime et jour­na­lière, étant le jour­nal de bord d’un voya­geur du dedans.

On peut être sen­sible à bien des aspects de cette poé­sie : son carac­tère ini­tia­tique (elle entraîne dans son mou­ve­ment. Le lec­teur doit épou­ser la même dyna­mique d’affrontement des obs­tacles en vue du der­nier bien. Quête amou­reuse qui pren­drait pour objet le secret de l’univers) ; la façon qu’elle a de s’épanouir en fusées d’images, en bou­quets élar­gis au bout d’une tige grêle du verbe. Tant de méta­phores somp­tueuses ; l’art de culti­ver l’attente qui entraîne le lec­teur à tour­ner les pages de ce grand poème, car il aime­rait connaître les der­niers pro­grès d’une quête qui devient la sienne propre. Et bien d’autres rai­sons que le cœur connaît : la sim­pli­ci­té désar­mante, l’orgueil très grand d’un modeste épris de per­fec­tion, la luci­di­té tein­tée d’espérance. L’amour de la créa­tion sous toutes ses formes, et l’amour de la vie d’homme, ce jeu mor­tel. La pré­ci­pi­ta­tion de l’or au terme de la len­teur. L’énigme de l’adjectif. Le triomphe, contre toute attente, sur les enne­mis arro­gants qui bar­raient le che­min.

Cette poé­sie de l’angoisse exis­ten­tielle (ou méta­phy­sique ?) ouvre la voie à bien des résur­rec­tions, dans un mou­ve­ment ascen­sion­nel vers une forme d’immortalité entre­vue : une « prai­rie d’immortalité », une « lumière éci­mée » quand c’est la cime qui tou­jours se dérobe et aspire les forces du quê­teur. L’énigme à résoudre, ou le but, sont sou­vent hors d’atteinte, comme de nom­breux et impos­sibles tra­vaux, tel celui de « rani­mer la triple étoile de l’être ».

Cette poé­sie est prière : elle est invo­ca­tion autant qu’évocation d’un sur­croît de lumière qui pour­rait naître. Elle est pré­caire, fra­gile comme tout ce qui est de l’ordre du vœu. Cette fra­gile prière se lit dans le retour fré­quent des formes injonc­tives. Et ce vœu est celui d’une « muta­tion », tra­duite par un car­rou­sel d’images ver­ti­gi­neuses qui met déjà en acte la trans­fi­gu­ra­tion du lan­gage. L’énumération des étapes, ou actions suc­ces­sives, peut occu­per tout le volume du poème pour dire la lon­gueur du voyage qui est la réponse à un mys­té­rieux « appel ». Cet appel peut réson­ner devant le spec­tacle gran­diose de la mer, et aus­si bien les yeux fer­més.

S’il est un mot qu’affectionne le poète par­mi tant de beaux vocables culti­vés, mots par­fois notés en des registres, puis uti­li­sés dans cer­tains poèmes, c’est celui d’ « embel­lie ». Le mou­ve­ment ascen­dant est, mal­gré tant d’adversité affron­tée, celui qui domine. Et c’est là où la courbe du Grand Œuvre poé­tique rejoint une forme de résis­tance psy­cho­lo­gique, une loi du psy­chisme humain sui­vant laquelle c’est dans l’obstacle sur­mon­té que s’opère la conver­sion du sen­ti­ment d’échec en une sen­sa­tion de plé­ni­tude, de force ou d’équilibre. Un mode­lé des alter­nances, pour reprendre l’expression du poète, telle est la for­mu­la­tion la plus juste de ce mou­ve­ment de balan­cier où les forces stag­nantes ou néga­tives se conver­tissent en forces de pro­grès.

L’avantage de la pré­sen­ta­tion antho­lo­gique, outre le rajeu­nis­se­ment qu’elle entraîne pour des poèmes par­fois cin­quan­te­naires qui sur­gissent aux yeux du lec­teur comme de frêles agates dépo­sées par le cou­rant cris­tal­lin, est d’indiquer la varié­té ryth­mique de ces formes, de la dis­po­si­tion en vers à la page en prose poé­tique en pas­sant par les vers libres, du frag­ment au chant spi­ri­tuel, sans oublier les hom­mages musi­caux sous la cour­bure du swing.

Nous avons à dis­po­si­tion l’étendue du spectre poé­tique d’une voix que nous ne nous las­sons pas d’aimer et d’entendre depuis plu­sieurs décen­nies, une pré­sence vivante égre­née au fil de recueils par­fois annuels.

Entrons avec allé­gresse dans la poé­sie vécue comme une néces­si­té quo­ti­dienne. Entrons dans la « spi­rale inquiète » pour nous his­ser aux marches des poèmes d’Elie-Charles Flamand, à chaque tour un peu plus haut dans « l’anneau du ciel » !

 


[1] Le poète ortho­gra­phie ain­si ce mot en forme de jeu de mot (NdE)

 

 

X