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Cadou : un poète « grégorien » au cœur étoilé

Par |2018-10-18T20:27:20+00:00 13 octobre 2014|Catégories : Essais|

          Cadou : un poète « grégorien »* au coeur étoilé

 

* Le chant gré­go­rien : ce genre musi­cal appelle au calme, au recueille­ment, à la contem­pla­tion, il est inter­pré­té par un chœur ou un soliste.

 

Mort très jeune à trente et un ans, le 21 mars 1951, un jour du prin­temps, René Guy Cadou, contrai­re­ment à la majo­ri­té des humains qui sont dans l’incapacité à être vivants, a été cet homme « vivant » dont parle Maurice Zundel : « La plu­part des hommes meurent avant de vivre et c’est cela la vraie mort (…) Nous exis­tons très rare­ment. Le plus sou­vent, nous sommes en attente, en capa­ci­té d’existence : nous n’existons pas. » (1)

Cadou, homme et poète vivant car la poé­sie fut pour lui, au creux de sa soli­tude, dans la dou­leur de l’absence des parents, elle fut  dans le silence d’avant Hélène : « Une parole inouïe, la levée d’un souffle vif au creux de l’Absence. »  (2)

La poé­sie se fera le reflet de sa quête inté­rieure et d’une Présence ren­con­trée. Elle nous dit, ce qu’il a per­çu, ce qu’il a reçu de : «  Cette res­pi­ra­tion du silence même, comme l’ont expé­ri­men­té les mys­tiques et aus­si les poètes. »  (3)

Il a su don­ner à son silence forme et limites car il a pu se mettre à l’écoute de la nuit, en cette chambre d’école à Louisfert, où, après la classe, il entrait en écri­ture.

René Guy Cadou est un veilleur dans la nuit et il a su en voir la splen­deur, comme le dit si bien le poète et mys­tique Angelus Silesius dans son œuvre : La rose est sans pour­quoi

« L’éclat de la splen­deur appa­raît dans la nuit qui peut le voir ? un cœur qui a des yeux et veille. »

La poé­sie de Cadou, nous éclaire sur sa véri­té inté­rieure,  il n’a pas men­ti, ni aux hommes ni à Dieu. Il n’a ces­sé de s’interroger, d’interroger l’Autre et de le cher­cher. Il n’a jamais osé affir­mer : «  Je crois », ni aux hommes ni à Dieu. Il a eu l’honnêteté de dire ses doutes ; sa vie comme ses  textes illus­trent cette belle et cin­glante réflexion de Kant : «  Qui dit à Dieu « je crois », sans avoir peut-être jeté un seul regard sur son for inté­rieur pour voir si vrai­ment à quelque degré, il a conscience de cette convic­tion, cet homme com­met le men­songe non seule­ment le plus inepte à l’égard de celui qui sonde les cœurs, mais encore le plus cri­mi­nel. » (4)

Il a cepen­dant, timi­de­ment osé dire : « Je crois en Dieu parce qu’il n’y a pas moyen de faire autre­ment. » (PVE, p.318)

La ren­contre avec le Tout Autre, peut-elle, doit-elle se dire ? être révé­lée, même dans le poème ? Doit-on gar­der le silence sur cette lumi­neuse expé­rience avec la « Face rayon­nante ».

« Je monte dans ma chambre et pré­pare les feux, j’appareille tout seul vers la face rayon­nante de Dieu. » (PVE, p.319)

  Il y a donc bien eu ce face à face et pour cela il  a fal­lu se reti­rer, il  a fal­lu la soli­tude sur­tout celle de Louisfert que l’ami poète Michel Manoll qua­li­fie de « haut lieu où souf­fla l’Esprit ».(5)

La poé­sie est état de grâce, quand elle est contem­pla­tion, ten­dresse, humi­li­té : «  Le poète sera tou­jours cet éga­ré sublime qui porte en lui-même sa ber­ge­rie. » ( PVE, p392) ; quand elle est aus­si ren­contre avec : les amis, les poètes, et Jésus- Christ .

Il le dit à Pierre Yvernault, curé de cam­pagne dans un poème lettre qu’il lui adresse :

« Cher ami
Sans doute êtes-vous comme moi dans un vil­lage
Encadré par des can­dé­labres de la pluie
Recevant à dîner d’inquiétants per­son­nages
Comme Rimbaud ou Max Jacob ou Jésus-Christ… » (PVE,p.338)

 

Ce n’est pas un hasard si des hommes de foi sont à ses côtés Pierre Yvernault, mais aus­si Max Jacob et Pierre Reverdy.

Avec Max Jacob, il par­tage une cer­taine expé­rience de la Rencontre, Max poète et conver­ti pour avoir vu le visage du Christ dans sa chambre.

 Dans la lettre du 23 jan­vier 1940, Max Jacob  conseille­ra le jeune poète pour des médi­ta­tions, afin qu’il s’agrandisse phi­lo­so­phi­que­ment et spi­ri­tuel­le­ment et donne plus de pro­fon­deur à son œuvre. René un peu plus tard lui répon­dra : «  Je suis sûr que tu dis vrai cher Max… »

À la mort de Max, si dou­lou­reuse pour lui, qu’il la com­pare à celle de ses parents, le maître ne dis­pa­raî­tra pas de la vie de René, Max sera le pas­seur, Cadou   ne ces­se­ra de s’adresser à celui qui est tou­jours : «  Vivant comme lys dans le cœur des poètes. »

Cette évo­ca­tion du lys désigne bien Max comme guide spi­ri­tuel, le lys est ici fort de son sym­bole reli­gieux, de pure­té, il est la fleur mariale. Le lys est sou­vent pré­sent chez les mys­tiques, Marie étant l’intermédiaire entre les hommes et le Christ. Max Jacob est bien deve­nu le média­teur entre ce monde et l’autre.

 « Et ne songes qu’à Dieu en toi-même invi­sible
   Vingt fois plus invi­sible qu’aiguillée de fil
 

  Tellement mer­veilleux et tel­le­ment pré­sent
   Que sans cesse tu nais de ce rap­pro­che­ment
 

 Et la lampe qui fait bou­ger ta mai­son rose
  Nous accueille et nous ouvre à ta métemp­sy­cose… »

 (En liai­son avec Max PVE, p.294)   

 

L’occurrence du lys dans l’œuvre de Cadou a chaque fois valeur sym­bo­lique ; l’image est forte dans le poème où il évoque sa volon­té de vivre loin de Paris, du bruit, de l’agitation et donc du « diver­tis­se­ment ». L’odeur des lys sym­bo­lise bien ce lieu de médi­ta­tion, Louisfert , dont il a besoin pour créer.

Citons aus­si ces vers où le lys évoque, Passion et Résurrection :

«  Ton sang est beau comme les lys. »

(Les lilas du soir ,PVE, p.82)

«  Ah ! quelque part ! là-bas être à genoux tout seul dans la crypte !
    Linge blanc !lys !odeurs !fraî­cheur ! »

( Nocturne PVE, p.325)

Il asso­cie aus­si le lys aux asters, sym­bole de la fidé­li­té en amour, dans Mon enfance est à tout le monde : « On fait le tour de la cha­pelle. Mais par la porte entre­bâillée, quelle fraî­cheur ! les lis et les asters ont man­gé les sta­tues ».

René Guy Cadou s’adressera aus­si au poète reti­ré à Solesmes, Pierre Reverdy :

«  Je t’aperçois
   Tirant vers la nuit ton échelle
   La boucle de ton sang s’accroche à la ton­nelle
   Et tu dis
   Suppliant les autres d’avancer
   Regardez
   C’est la vie qui vient de com­men­cer. » (PVE,p.159)

Pour René Guy Cadou, Pierre Reverdy est un modèle pour aller à la ren­contre de soi-même, le plus inté­res­sant des voyages :

« Je ne fais pas de dif­fé­rence entre Reverdy, sans cesse immer­gé au plus pro­fond de son être et un Cendrars à l’affût de lui-même au détour d’un pays. » (Les liens du sang, PVE, p.406)

 René Guy Cadou aimait les hommes qui comme lui s’étaient reti­rés, loin de la ville et de ses diver­tis­se­ments, ces ermites en quête de leur vie inté­rieure, la meilleure et la plus exal­tante des aven­tures.

Le sculp­teur Jean Fréour est l’un d’eux, il vien­dra se réfu­gier pen­dant la guerre à Issé près de Louisfert.  L’œuvre de cet artiste tra­duit sa quête spi­ri­tuelle voire mys­tique, une mys­tique qui s’incarne dans son art, les deux retables de l’église Sainte – Thérèse à Nantes en témoignent, il a prê­té ses traits à Saint Joseph et ceux de sa femme à Marie. Jean Fréour que Hélène et René appel­le­ront « l’ermite ». Lui aus­si se reti­re­ra du monde et choi­si­ra de vivre à Batz-sur-Mer où il réa­li­se­ra l’essentiel de son œuvre. Jean Fréour   était si proche du poète qu’ à la mort de celui-ci, il sculp­te­ra sa main. Cette main faite pour l’écriture, la fra­ter­ni­té et l’amour, est aus­si une main conso­la­trice.

 Cette main dit cette ful­gu­rante révé­la­tion mys­tique , le poète  appe­lé à conso­ler Dieu : « Tu souffres, mon Dieu, la plaie s’est rou­verte. Garde ma main, garde-là. Elle est douce comme les feuilles de figuier. (PVE,p.79)

« Douce comme des feuilles de figuier. », l’arbre choi­si pour cette com­pa­rai­son est un arbre mes­sia­nique ;   Jésus dit à Nathanaël : «  Quand tu étais sous le figuier je t’ai vu. » (Jean ch 1v. 43à 51),   Nathanaël médi­tait sur la parole de Dieu et était dans l’attente du Messie.

On retrouve cette main conso­la­trice dans cet autre poème :

«  Mon Dieu cela m’arrive de pen­ser à toi
  Comme à un sur­vi­vant (…)
 

Je me mets sous la lampe et je te dis Raconte

………………………..

Et celui que je vois et que je crois tout près
Est quelque part sur un rivage cru­ci­fié
 

Mais pas si loin mon Dieu que je ne puisse joindre
Mes deux mains sur ton front comme des téré­binthes. »  (PVE, p.228 )

 

Les deux mains posées en signe de béné­dic­tion, la cou­ronne d’épines de la Passion est rem­pla­cée par les mains du poète deve­nues feuilles de téré­binthe, l’arbre de la force, de l’endurance et de la lon­gé­vi­té dans la Bible.

Le poète ne demande pas à Dieu de le conso­ler, bien au contraire c’est lui le si faible avec ses doutes, ses deuils, ses souf­frances morales et phy­siques qui est appe­lé à aider Dieu !

« Laisse-moi te por­ter, Seigneur, tu n’en peux plus. Couche –toi dans mes bras. » (PVE, p.80 )

«  Je marche près de Toi
Ta croix est plus légère… » (PVE, p.108 )

 Une jeune juive mys­tique, Etty Hellisum, plon­gée au cœur des ténèbres de l’holocauste, va elle aus­si vivre cette expé­rience et écrire : « Une chose cepen­dant m’apparaît de plus en plus clair : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pou­vons t’aider et ce fai­sant nous nous aidons nous-mêmes. »

Etty Hellisum, René Guy Cadou, deux vies qui entrent en com­mu­nion spi­ri­tuelle.

La poé­sie de René Guy Cadou se fait sou­vent prière, demande de par­don

« Pardon Seigneur !par­don pour vos églises
  Et si j’ai gal­vau­dé dans les champs
  Si j’ai jeté des pierres dans vos vitres
  C’est pour que me par­vienne mieux Votre Chant… » (PVE, p.345-346 )

 

Dans la biblio­thèque de René Guy Cadou se trou­vait une par­tie de son héri­tage spi­ri­tuel : des écrits de grands mys­tiques :

–         Le can­tique du soleil et les Fioretti de Saint François d’Assise

–         Glose et châ­teau inté­rieur de Sainte Thérèse d’Avila

–         Le Cantique spi­ri­tuel de Saint Jean de la Croix

On retrouve d’autres figures de cet héri­tage dans le poème rédi­gé en 1948  Saint Antoine et com­pa­gnie (PVE ,p. 302-305 )  entou­ré de Saint- Thomas, Sainte Madeleine, Sainte Véronique  , toutes des figures mar­quantes de la spi­ri­tua­li­té catho­lique.

 Comme Saint François, le poète a besoin de la nature, des arbres, des fleurs et des ani­maux, cette nature où se côtoient fra­gi­li­té et per­ma­nence, cette nature qui comme dans les textes de  Saint François  donnent le sen­ti­ment d’éternité.  

Certains poèmes de R G Cadou sont proches de psaumes où la fra­gi­li­té de l’homme est mon­trée mais tou­jours une fra­gi­li­té qui devient force et se change en espé­rance :

« Pieds nus dans la cam­pagne bleue comme un Bon Père
   Qui tient sa mule par le cou et qui dit des prières
  

   Je vais je ne sais rien de ma vie mais je vais
   Au bout de tout sans me sou­cier du temps qu’il fait… » ( Le cœur défi­ni­tif 1948 )

 

Les psaumes disent aus­si l’homme dépouillé, reje­té, l’homme sou­mis à l’affrontement du mal ; ils disent les corps souf­frants, la peur de la mort, la détresse de l’angoisse et du doute. «  Le psaume est une parole dite par quelqu’un avant d’être un écrit par quelqu’un ; l’écrit est là comme une cica­trice. Il y a tou­jours une rai­son au cri pous­sé. Dieu m’abandonne, je suis mal­heu­reux, je vais mou­rir. Alors, je crie vers Dieu  et par­fois même je crie contre Dieu. »  Didier Rimaud (6)

«  Mon Dieu ! je crie le jour, et tu ne réponds pas ; La nuit, et je n'ai point de repos ».Ps 22.3

«  Tu m'as jeté dans une fosse pro­fonde, dans les ténèbres, dans les abîmes. »Ps 88.7

«  Le cœur me bat, la force m’abandonne
    Et même la lumière de mes yeux. » Ps 38.11

« Tu éloignes de moi amis et fami­liers
    Ma com­pagne c’est la ténèbre. » Ps 88.19

Le psaume c’est se tenir debout devant Dieu, en toutes cir­cons­tances. Il y a donc, même dans la ténèbre une prière pos­sible et R G Cadou le sait qui «  Adresse à Dieu » celle du 20 juin 1948 :

(…)

Accueille-moi si tu le veux comme on res­pecte
Le com­bat ter­mi­né un  bles­sé de la tête
Je t’ai trou­vé je t’ai per­du je t’ai caché
Comme un billet galant à un autre adres­sé
Q’on déchiffre en trem­blant dans le gel de la chambre
Et qu’on relit avant de le réduire en cendres
Tu ne peux rien pour moi main­te­nant que je suis
Fané par ton soleil comme une fine pluie
Venue d’un nuage bas qui met­tait sur la terre
Quelques larmes de trop au bord de tes pau­pières
Tu peux bien m’accueillir et m’ouvrir tes palais
Tu ne me ren­dras point cet amour que j’avais
De la vie ni ce doute inné de Ta Personne
Qui fait que je suis là et que tu me par­donnes.
(Adresse à Dieu)

 

Au côté nuit du psaume, il y a le côté jour de la louange, le spec­tacle de la nature élève l’homme.

 « La mer est à lui, c'est lui qui l'a faite ; La terre aus­si, ses mains l'ont for­mée. » Ps 95.5

 « C'est là que les oiseaux font leurs nids ; La cigogne a sa demeure dans les cyprès. » Ps 104.17

                                         

La poé­sie de R. G. Cadou se fait aus­si louange cos­mique comme celle de Saint François se fai­sait louange au Créateur, dans Le can­tique des créa­tures.

 Pour R. G. Cadou, comme pour François d’Assise «  le cos­mos est d’abord épi­pha­nie de la lumière. » Eloi Leclerc (7)

Lorsqu’il évoque la nature, c’est un homme paci­fié qu’il nous montre comme dans la can­tate de la forêt ( 1944)  tout à fait dans l’esprit fran­cis­cain ; les voix de la biche, de l’oiseau , de l’eau se font entendre, toutes louent Dieu, la forêt toute entière abrite Dieu. Elle est son refuge , de la nais­sance à la croix :

«  Tu loges Dieu dans tes étages
     …….

    Tu sers de crèches aux nou­veau- nés
     ……….

    Je te salue der­nière incar­na­tion divine
    Je recon­nais la croix san­glante et les épines
    Largement dis­po­sées sur le front du cou­chant
    On dit c’est la forêt
    Aussitôt c’est l’image
    De Dieu qui déam­bule…
    ………….

    Ô forêt tu fais mer­veille
    Pour les oiseaux pour les abeilles
    Pour ceux qui cherchent leur tré­sor
 

  Tu es la lampe de mes veilles
    Et la lumière de mon corps. » ( 8)

 

« Cadou est un poète qui a su se « dépouiller » de lui-même, accueillir le monde, le sai­sir, le pos­sé­der le rendre duc­tible , intel­li­gible aux sens , au cœur , à l’esprit, à l’âme, en expri­mer enfin les har­mo­niques. » Yves Cosson (9)

Le recueil Hélène ou le règne végé­tal  est dans l’œuvre de Cadou l’apothéose de cette épi­pha­nie cos­mique.

Hélène est bien proche de la Bien- Aimée du Cantique des Cantiques :

« Que tu es belle ma Bien Aimée
   Que tu es belle
   Derrière ton voile, tes che­veux comme un trou­peau de chèvres
  Tes dents, un trou­peau de bre­bis ton­dues qui remontent du bain
   Tu es une grande plaine par­cou­rue de che­vaux
   Un port de mer tout entou­ré de myo­so­tis. »

       (Cantique des Cantiques)

 

«  Tu es l’algue marine et la plante sau­vage
    Comme l’arnica
    Tu es pleine de pois­sons dans ta che­ve­lure
    Tu es belle figure
    Plus belle que toi- même
   Tu es celle que j’aime
   Davantage que le pain. »  (Toi PVE, p.262)

 

Hélène  la « Bien Aimée » par qui le divin s’incarne, elle donne chair à ce mys­té­rieux para­doxe : l’amour récon­ci­lie René avec la mort. Parce qu’il a aimé Hélène, il va accep­ter sa mort  et en quelque sorte en faire don et parce qu’elle l’a aimé, il est cer­tain que l’amour se pro­longe, elle est celle qui le fait entrer en com­mu­nion avec la créa­tion toute entière . Avec elle, tout est là, dans la lumière de l’évidence ; Être enfin !

«  Que m’importent les fleurs et les arbres, et le feu et la prière, si je suis sans amour et sans foyer ! Il faut être deux ou , du moins hélas ! il faut avoir été deux, pour com­prendre un ciel bleu, pour nom­mer une œuvre ! les choses infi­nies comme le ciel, la lumière, la forêt ne trouvent leur nom que dans un cœur aimant. » Gaston Bachelard

Hélène fut témoin pri­vi­lé­giée du voyage inté­rieur que par­cou­rut René. Elle a su regar­der, écou­ter ce tête à tête avec Dieu, hors des dogmes et des églises ; mais bien pré­sent dans le pain rom­pu avec les amis, dans le vin par­ta­gé avec eux. Elle a aimé cet homme qui savait louer la terre pour se rap­pro­cher du ciel et faire de la poé­sie une « reli­gion » au sens éty­mo­lo­gique  de reli­gere : relier.

La poé­sie de R G Cadou, relie la terre au ciel, la pré­sence à l’absence. C’est bien cette poé­sie qui relie­ra, au-delà du temps ter­restre par­ta­gé, Hélène à René. Le poète l’a su et l’a dit : 

« Le temps qui m’est don­né
   Que l’amour le pro­longe… »
   « Sans rien dire je pris ren­dez-vous dans le ciel

 Avec toi pour des ren­contre éter­nelles. » ( 17 juin 1943)

17 juin 1943, le jour de leur ren­contre à Clisson.

Le poète et moine Gilles Baudry, ami de Hélène, témoigne de cette union pos­sible mal­gré l’absence : « L’éloignement phy­sique ne divise pas, car l’union des êtres entre eux s’accomplit en dehors du monde des appa­rences. » (10)

Le dia­logue entre Hélène et René s’inscrit dans la per­ma­nence de l’Amour et de la parole poé­tique par­ta­gée.

Dans les der­niers mois de ce qu’il appe­la « sa pas­sion » René lisait : Le men­diant ingrat et Le Pèlerin de l’absolu de Léon Bloy.

 «  Tu lèves les yeux, me citant de temps à autre quelques pas­sages. Tu lis Léon Bloy… » (11)

Léon Bloy et Anne-Marie Roulé, un autre couple, un autre amour, une autre aven­ture mys­tique…

 Durant les der­niers mois, Cadou  lira aus­si Francis Jammes et Paul Claudel.

Hélène et René, une vie en poé­sie, une vie en com­mu­nion essen­tielle, à la lumière de l’amour qui donne sens à l’univers. Cette lumière de l’Amour tra­verse son œuvre, faite : d’humilité, de recueille­ment et de contem­pla­tion. Ces mots de l’écrivain Petru Dimitriu auraient pu être pro­non­cés par René Guy Cadou comme tes­ta­ment spi­ri­tuel :

«  Mais c’était cela le sens de l’univers : en arri­ver à l’amour. Voilà où m’avait mené les étapes de ma vie. Tout était main­te­nant simple, lim­pide, et se décou­vrait à mes yeux comme en  un éclair qui illu­mine le monde d’un bout à l’autre, mais sans que la nuit puisse jamais reve­nir. Pourquoi avais-je tant cher­ché ? Pourquoi avais-je accep­té un ensei­gne­ment venu du dehors ? Pourquoi avais-je atten­du que le monde se jus­ti­fiât devant moi, qu’il me prouve son sens et sa pure­té ? C’était à moi-même de le jus­ti­fier, en l’aimant et en par­don­nant, à moi de lui don­ner son sens par l’amour et de le puri­fier par le par­don. » (12)

      

1 Maurice Zundel : À l’écoute du silence Téqui  (1995)
 

2 – 3 Sylvie Germain : Quatre actes de pré­sence DDB
 

4 Emmanuel Kant : Considérations sur l’opposition et autres textes
 

5 Michel Manoll : pré­face des œuvres com­plètes Poésie la vie entière ed Seghers
 

6 Didier Rimaud :  Les psaumes , poèmes de Dieu et prières des hommes ed Vie chré­tienne
 

7 Eloi Leclerc Le Cantique des créa­tures ed Desclée de Brower
 

8 René Guy Cadou : La can­tate de la forêt 1944 inédit , revue Signes N°12-13 René Guy et Hélène Cadou  (p.89) ed du Petit Véhicule
 

9 Yves Cosson :revue Signes N°12-13 René Guy et Hélène Cadou (p.97) ed du Petit Véhicule
 

10 Gilles Baudry : revue Signes N° 12-13 René Guy et Hélène Cadou (p.23) ed du Petit Véhicule
 

11 Hélène Cadou : C’était hier et c’est demain ed du Rocher (p.25)
 

12 Petru Dimitriu : Rendez-vous du juge­ment der­nier Seuil 1961

 

Extrait des actes du col­loque  René Guy et Hélène Cadou poé­sie et éter­ni­té des 20,21 et 22mars 2014 orga­ni­sé par l’Université Permanente de Nantes et les Cahiers des Poètes de l’École de Rochefort .

On peut se pro­cu­rer l’ensemble des actes : les Cahiers des Poètes de l’École de Rochefort-sur-Loire N°4 édi­tions du Petit  

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