UN ROMAN DELICIEUSEMENT INCLASSABLE

 

C’est l’histoire d’un jeune Athénien qui, en ce début du XXIème siè­cle, après une étude méthodique des lieux, installe des charges de plas­tic dans les struc­tures du Parthénon et parvient à le faire explos­er. C’est lui qui donne son titre orig­i­nal au roman, O bombis­tis tou Parthenona (= celui qui met une bombe au Parthénon, nous dirons « le  plas­tiqueur », même si ce terme très laid n’a pas été choisi pour l’édition française).

 Ce jeune homme, par son acte sac­rilège, obéit, soix­ante ans après, à l’injonction d’un cer­tain Yor­gos Makris, qui, en 1944, a lancé cet appel : «Il faut faire sauter l’Acropole ». Yor­gos Makris apparte­nait au cer­cle sur­réal­iste « les Annon­ci­a­teurs du chaos ». Il est mort en 1968 en se jetant du toit de son immeu­ble, après avoir dit à sa concierge : « Je descends tout de suite ».

Il s’agit d’un roman (le terme est men­tion­né, et Chris­tos Chrys­sopou­los a dit que cela lui don­nait la pro­tec­tion de la fic­tion) qui se présente comme le  dossier d’une enquête réu­nis­sant des doc­u­ments hétéro­clites. La com­po­si­tion de l’ensemble a bien sûr fait l’objet d’un ques­tion­nement de l’auteur et même d’un chem­ine­ment, puisque l’ordre des chapitres n’est pas le même dans la pub­li­ca­tion ini­tiale et dans la tra­duc­tion française. L’ouvrage, pour un lecteur français, présente des car­ac­téris­tiques proches de ce que l’on a appelé le « Nou­veau Roman », avec une com­po­si­tion frag­men­taire, une écri­t­ure dis­tan­ciée, aus­si objec­tive que pos­si­ble, une pré­ci­sion qua­si admin­is­tra­tive, avec des per­son­nages sans nom ou désignés par des ini­tiales, une tech­nique romanesque qui fait appel à l’activité du lecteur, voire à sa cul­ture. Néan­moins, il s’agit d’un roman inclass­able, qui ne fait fi, con­traire­ment au Nou­veau Roman,  ni du per­son­nage, ni de sa psy­cholo­gie, ni de l’espace ou du temps. Le livre est très acces­si­ble et d’une lec­ture aisée. Je vous le recommande.

Au-delà de ces rapi­des con­sid­éra­tions formelles, ce qui est pas­sion­nant dans La destruc­tion du Parthénon, c’est que la con­jonc­ture grecque actuelle, l’avenir de la Grèce et plus large­ment de l’Europe, les liens qui nous lient, la cul­ture et les mytholo­gies que nous parta­geons, nous asso­cient de fait aux inter­ro­ga­tions soulevées par ce petit ouvrage, à la fois dense, provo­ca­teur et dérangeant.

Nous allons voir main­tenant que l’explosion du Parthénon est présen­tée comme…

 

UNE OEUVRE DE SALUT PUBLIC

 

Voici un tout petit livre qui est juste assez épais pour con­tenir le Parthénon debout, le Parthénon explosé, Athènes, la Grèce, l’Europe, nos admi­ra­tions, nos exas­péra­tions et nos peurs. Le jeune homme qui détru­it le Parthénon est présen­té comme quelqu’un de dis­cret, poli, sen­si­ble, intel­li­gent, il écrit des poèmes, il prend beau­coup de notes, il évoque de toute évi­dence le par­a­digme de l’écrivain, avec des indices con­ver­gents et même redon­dants. Con­traire­ment à Eros­trate (qui détru­isit le tem­ple d’Artémis à Ephèse au IVème s. ap JC, et dont les moti­va­tions ressem­blaient davan­tage à celles de la téléréal­ité), le plas­tiqueur ne cherche pas son moment de célébrité. Il assume joyeuse­ment et sim­ple­ment une fonc­tion cathar­tique qui con­siste à puri­fi­er Athènes du ves­tige trop lourd que con­stitue le Parthénon. Donc une œuvre de salut pub­lic, un net­toy­age néces­saire. Un des gar­di­ens du tem­ple, qui a repéré ses allées et venues et qui fait un rap­port après la cat­a­stro­phe, assure que, avant d’accomplir un tel geste, le plas­tiqueur a dû beau­coup aimer le Parthénon, jusqu’à l’exaspération des sen­ti­ments. C’est que le Parthénon rem­plit l’espace des Athéniens et focalise l’intérêt des touristes. Et surtout, sa vis­i­bil­ité mon­di­ale rap­pelle à tous les artistes grecs que l’on attend d’eux qu’ils com­posent avec la cul­ture antique, une pincée de mytholo­gie par ci, un tronçon de colonne par là, un soupçon de géométrie, une once de philoso­phie. Moyen­nant quoi, les touristes ras­surés voudront bien s’intéresser à ce qu’ils croient être le mod­ernisme grec, c’est-à-dire le rébéti­co,  la cui­sine grecque et  les toits bleus de la mer Egée sur les affich­es des agences de voy­ages dans les couloirs du métro parisien. On com­prend dès lors com­ment le jeune Athénien, qui s’oriente autour de l’Acropole depuis sa nais­sance, pour qui le tem­ple est « le point de repère de notre ville », veut pul­véris­er ce mar­bre qui fait écran au mod­ernisme, au post mod­ernisme et à l’originalité tou­jours renou­velée de la Grèce contemporaine.

Quand le per­son­nage écrit : « Nous ne parvien­drons jamais à être dignes d’un tel chef‑d’œuvre », là est le péché orig­inel, là est l’insurmontable cul­pa­bil­ité du pays, qui a tracé depuis 25 siè­cles l’horizon d’attente de l’Occident et dont on attend main­tenant seule­ment qu’il réus­sisse à faire pay­er des impôts aux arma­teurs et à l’Eglise. Détru­ire le Parthénon, c’est d’abord s’inscrire dans le grand mou­ve­ment de décon­struc­tion des académismes, et c’est enfin détru­ire l’étalon auquel se mesurent les insuff­i­sances, les pau­vretés, les humil­i­a­tions du pays.

Bien sûr, der­rière les deux explo­sions qui détru­isent le Parthénon, on devine en fil­igrane la destruc­tion par les tal­ibans des Boud­dhas d’Afghanistan, en mars 2001, et surtout le 11 sep­tem­bre 2001, qui a visé les con­struc­tions mythiques de la civil­i­sa­tion améri­caine. En out­re, le tem­ple est détru­it non seule­ment par les charges de plas­tic, mais aus­si, sym­bol­ique­ment, par les grues et les échafaudages instal­lés pour le répar­er et l’entretenir sans cesse. L’écroulement du tem­ple emporte avec lui l’Odéon romain, donc deux civil­i­sa­tions que réu­nit l’historicisme occi­den­tal. En revanche, le nou­veau musée reste intact et ses vit­res reflè­tent « le ciel désor­mais vide ». Même si l’épilogue pré­cise que le tem­ple va être recon­stru­it, à ce moment-là du roman,  le lecteur se dit que le sou­venir de l’Acropole sera main­tenant réduit à une con­struc­tion intel­lectuelle. Mais il me sem­ble qu’actuellement, alors que le Parthénon dresse encore « son arma­ture de mar­bre pen­télique », c’est déjà sans doute une con­struc­tion sym­bol­ique que nous pro­je­tons sur lui. Chaque chapiteau, chaque triglyphe, par la con­jonc­tion de sa beauté et de son usure, révèle à la fois l’humain qui l’a tail­lé et la dimen­sion tem­porelle qui lui donne encore du sens. Et même s’il ne restait qu’un dessin d’architecte de ce chapiteau, ou même seule­ment le sou­venir de ce dessin, nous pro­jet­te­ri­ons encore une con­struc­tion sym­bol­ique sur le rocher éclaté qui lui servi­rait de stèle.

Mais le plas­tiqueur ne pense pas exacte­ment cela, puisque, face à la réal­ité du mon­u­ment, il met à exé­cu­tion son pro­jet ter­ror­iste. En fait, les Grecs n’ont peut-être pas per­du, dans l’inconscient col­lec­tif, leur con­cep­tion antique  d’un temps cyclique : on pro­gresse, on régresse, on détru­it et on recom­mence. p.57 « Le par­cours doit être réin­ven­té, l’histoire doit être réécrite ». Et la con­fronta­tion, dans ces con­di­tions, est douloureuse avec le temps linéaire chré­tien ou marx­iste, celui de la cité de Dieu ou des lende­mains qui chantent au choix des adhé­sions de cha­cun. Si bien que le jeune Athénien sac­rilège détru­it  le témoin de l’Age d’Or dis­paru pour vivre enfin sans ver­gogne l’Age de Fer.

 

L’AGE DE FER

 

Quand je rends vis­ite à mes amis athéniens, dont aucun ne par­le français ni anglais, et donc avec lesquels la com­mu­ni­ca­tion est réduite à ce que mon assiduité aux cours de Martha me per­met d’exprimer, ils sont soulagés de voir que, si je cours encore les musées d’Athènes, ce n’est pas le but de mon séjour, et que je préfère refaire le monde avec eux autour d’un café frap­pé. De même, quand nous ren­dons vis­ite à nos amis de Zeu­gara­ki, un vil­lage proche d’Agrinio, ils s’étonnent que nous soyons venus pour flân­er au bord du lac de Tri­choni­da, pour nous baign­er dans les sables boueux de Mis­so­longhi, plutôt que de par­tir une fois de plus vers Delphes ou Olympie. Et puis j’aime leur indul­gence, leur atten­drisse­ment incré­d­ule, quand le pro­fesseur de grec ancien que j’ai été annone mal­adroite­ment ses phras­es de grec mod­erne, risque un sub­jonc­tif, hésite sur une ter­mi­nai­son, assume un accent détestable, et s’étouffe en essayant de restituer les con­sonnes aspirées. Bru­tale­ment, nous ces­sons d’être les admi­ra­teurs décalés d’un temps qui n’est plus le leur, nous leur don­nons notre ami­tié et notre admi­ra­tion pour la résis­tance dont ils ont été capa­bles, pour la trans­mis­sion qu’ils ont assurée mal­gré tout. Il n’est guère sup­port­able que leurs vis­i­teurs admirent le nou­veau musée de l’Acropole et les efforts accom­plis pour la per­pé­tu­a­tion des jeux olympiques, alors qu’ils ignorent leur lit­téra­ture con­tem­po­raine et le ciné­ma d’Angelopoulos, même couron­né à Cannes.

Dans le chapitre inti­t­ulé  Décou­verte qui con­signe les « procla­ma­tions des sabo­teurs esthé­tiques d’antiquités », le terme « esthé­tiques » ren­voie au fait qu’en détru­isant le Parthénon le plas­tiqueur ne détru­ise pas seule­ment une ruine, un ves­tige, ni même un sym­bole, mais qu’il détru­ise une œuvre d’art. Là, on n’est plus seule­ment dans la ques­tion du décalage his­torique pro­pre aux rap­ports des Occi­den­taux avec la Grèce. On touche à la tra­di­tion sur­réal­iste ou dadaïste, et surtout à la crise de la représen­ta­tion qui a nour­ri l’art du XXème siè­cle. Car la Grèce ne souf­fre pas seule­ment de prob­lèmes socio-économiques, comme tous les autres pays, à des degrés divers,  elle souf­fre aus­si de ne pas pou­voir vivre elle aus­si son post­mod­ernisme, parce que les œuvres du passé qu’il lui faudrait pour cela con­tester, piétin­er et même ras­er, ne lui appar­ti­en­nent plus. Les artistes et plas­ti­ciens grecs envahissent les galeries, mais restent à la porte des grands musées tra­di­tion­nels et des sites archéologiques qui drainent le plus grand nom­bre de touristes.

Il n’est donc pas inno­cent que le jeune homme se réfère aux impré­ca­tions dadaïstes, parce que, même s’il est très irri­tant de le recon­naître, les inter­ro­ga­tions des artistes précè­dent presque tou­jours d’une généra­tion les prob­lèmes socié­taux aux­quels un pays va se heurter. Là peut-être est une clé de ce réc­it, comme un palimpses­te sur lequel s’inscrivent, dans un ordre vari­able, à la fois les pro­pos de Yor­gos Makris en 1944, les com­men­taires 20 ans plus tard des écrivains qui l’ont con­nu, ceux d’une femme juste après l’explosion, le mono­logue du plas­tiqueur, le témoignage du gar­di­en, et  celui d’un sol­dat du pelo­ton d’exécution qui abat le jeune homme, tous englués dans des sit­u­a­tions sociales, pro­fes­sion­nelles et psy­chologiques très diverses.

Quant à la cita­tion de Gior­gio Agam­ben à la dernière page,  elle offre aux Grecs, comme à tous les autres des­ti­nataires, un nou­veau défi : « La pro­fa­na­tion du sacré est la tâche poli­tique de la généra­tion qui vient ». Alors je pense que la tâche est con­sid­érable, et la destruc­tion du Parthénon ne serait qu’un épisode minus­cule, en ces temps où les hommes sont plus que jamais avides de sacré, de reli­giosité, de fétichisme, de mes­sian­isme, de ré enchante­ment, de con­tes et de sto­ry telling, où l’on assiste impuis­sants à une sacral­i­sa­tion du moi, de l’individu, et de l’identité des indi­vidus et des groupes, où l’on mythi­fie les acteurs, les films et même les mar­ques de bas­kets. Alors, faut-il con­cevoir la destruc­tion du Parthénon comme la pro­fa­na­tion d’un espace sacré, dédié à des dieux peu indul­gents pour l’hubris des hommes ? Ne serait-il pas plutôt, dans nos représen­ta­tions, le dernier tem­ple de la rai­son, dans lequel, comme à l’Académie, nul ne peut entr­er s’il n’est géomètre ? Je suis évidem­ment plus indul­gente que Chris­tos Chrys­sopou­los pour les hordes de touristes qui vien­nent grat­ter  sur la colline épuisée un peu de pous­sière de philoso­phie dans une époque sat­urée d’idéologies, un peu d’équilibre au milieu des insta­bil­ités du monde, un peu de ratio­nal­ité dans les inco­hérences de nos sociétés, bref, quelques racines ténues pour con­cevoir une Europe dont nous accepte­ri­ons encore les références.

 

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LE PARTHENON ET L’EUROPE

 

Si le per­son­nage prin­ci­pal de ce roman choisit de pul­véris­er le Parthénon, c’est, comme nous l’avons dit hier soir, une sorte d’œuvre d’utilité publique : il faut alléger la charge sym­bol­ique qui pèse sur la Grèce. Il serait facile de dire pourquoi le Parthénon ne mérite pas for­cé­ment la dimen­sion sym­bol­ique qu’on lui prête, et en par­ti­c­uli­er sa fonc­tion de témoin de la nais­sance de la démoc­ra­tie, lui qui fut d’abord un tem­ple à l’intérieur duquel le peu­ple ne péné­trait pas, puis, entre autres, une église, une mosquée et une poudrière, et qui était tou­jours aus­si imper­turbable en 1967. Cette année-là, la petite étu­di­ante que j’étais et qui venait voir les mar­bres de l’Acropole, s’est heurtée au silence plom­bé de la dic­tature et est repar­tie à jamais séduite par l’élégance des objets cycladiques et l’originalité incroy­able des tré­sors de Mycènes. On remet­tait à plus tard les émo­tions démoc­ra­tiques. Pour­tant, une fois les dic­ta­teurs chas­sés, il est bien évi­dent que ce que nous voyons dans le Parthénon, c’est un sym­bole européen, et donc le temps mythique de la démoc­ra­tie, et, avec elle, l’extension de la pen­sée rationnelle à l’universel humain. Alors par­lons d’Europe, et d’abord du mot lui-même et de son origine.

Par­mi les ram­i­fi­ca­tions du mythe d’Europe, la plus répan­due, racon­te qu’une princesse phéni­ci­enne repérée par la con­cu­pis­cence qua­si strausskhani­enne de Zeus qui se trans­forme en tau­reau blanc, est enlevée et con­duite en Crète sur l’animal fougueux. Qu’il s’agisse d’Europe, de Danaé (Per­sée), de Léda (Hélène), ou de Sémélé (Dionysos) qua­tre des maîtress­es de Zeus, on attendait surtout d’elles qu’elles don­nent nais­sance à des héros fon­da­teurs.  Celle-ci donne le jour à Minos, Sarpé­don et Rhadamante, puis Zeus la marie au roi de Crète Astéri­on. C’est cette Europe que nous voyons sur les pièces de 2 euros grecs.

Et le con­ti­nent européen dans tout cela ? Au-delà des savantes batailles éty­mologiques, il faut se con­tenter d’une aire géo­graphique définie par l’arrivée d’Europe en Crète, et de celle de ses frères Cad­mos à Thèbes (le pays d’Oedipe), et Tha­sos à Olympie. Tout le monde a eu un avis sur la ques­tion du ter­ri­toire, à com­mencer par Hérodote, Hip­pocrate puis Aris­tote. Dans le con­texte des guer­res médiques, par­ler d’Europe, c’était surtout définir une oppo­si­tion à la Perse, et donc à l’Asie. Les hypothès­es les plus récentes sup­posent que le mythe se serait con­sti­tué en réc­it des orig­ines du con­ti­nent européen, d’une part parce que les Doriens auraient pil­lé les Phéni­ciens et enlevé leurs femmes, et surtout à cause de l’expansion phéni­ci­enne en Crète puis en Thrace et en Béotie. Bref, établir un rap­port direct entre la séduisante jeune Tyri­enne et le con­ti­nent européen est un exer­ci­ce his­torique déli­cat, sou­vent au ser­vice d’un pro­jet esthé­tique ou politique.

De même, le rôle que l’on donne à la jeune fille lors de son enlève­ment sug­gère tan­tôt la fig­ure de la vic­time, tan­tôt celle de l’aventurière, tan­tôt celle de l’amoureuse qui abolit les fron­tières. Et l’on y retrou­ve ce cock­tail de vio­lence, de séduc­tion, d’amour et de trav­es­tisse­ment qui tra­verse notre pat­ri­moine artis­tique et nos struc­tures men­tales. Tout cela con­tribue bien sûr à la charge sym­bol­ique attachée à la Grèce, représen­tée par la sil­hou­ette du Parthénon, comme un nou­v­el ompha­los, un nom­bril de la civil­i­sa­tion occidentale.

C’est ain­si que le mythe accom­plit sa triple fonc­tion : il est muthos donc il  racon­te, il est éti­ologique donc il explique le « temps fab­uleux des com­mence­ments » (Mircea Eli­ade), en même temps qu’il fige et jus­ti­fie des rôles au sein de la société (ici les rôles attribués à la jeune fille) et des com­porte­ments com­mu­nau­taires (ici l’appropriation d’un ter­ri­toire). Tout mythe est un dis­cours prélogique, qui assure la cohé­sion du groupe et qui jus­ti­fie l’ordre naturel et social. En cela il est pro­fondé­ment con­ser­va­teur. Le mythe a tou­jours quelque chose à voir avec l’existence du mal, com­ment le mal est advenu, com­ment on l’a affron­té, vain­cu ou ren­du sup­port­able.  En même temps, il prête sa flex­i­bil­ité à toutes les réap­pro­pri­a­tions, dont celle de Chris­tos Chrys­sopou­los, qui, de toute évi­dence, affronte dans tous ses ouvrages les démons actuels de la Grèce et de l’Occident, sous une forme plus ou moins dystopique, tou­jours som­bre. Que dire des liens entre…

 

LE PARTHENON ET LA DEMOCRATIE

 

Si ce n’est pas du côté des orig­ines de l’Europe qu’il faut chercher la plus grande force du sym­bole athénien, c’est plutôt vers les orig­ines de la démoc­ra­tie qu’il con­vient de se tourn­er. Pour faire sim­ple, je dirai d’abord que la cité athéni­enne a tout inven­té dans ce domaine (à l’exception de la sépa­ra­tion des pou­voirs qu’il faut chercher du côté de Mon­tesquieu, 23 siè­cles plus tard). Elle a inven­té les moyens de son fonc­tion­nement (la citoyen­neté, les assem­blées avec prise de parole, les modes de recrute­ment, le finance­ment pub­lic, l’existence des droits et des devoirs), elle a inven­té les lim­ites du pou­voir (l’annualité, la col­lé­gial­ité, la docimasie/examen moral préal­able à l’entrée en fonc­tion avec presta­tion de ser­ment, la red­di­tion des comptes en fin de man­dat, et l’ostracisme = exil de 10 ans sans perte des biens ni de la citoyen­neté pour quiconque appa­rais­sait sus­cep­ti­ble d’établir la tyran­nie à son prof­it). Remar­quons qu’avec l’ostracisme, auquel peu d’hommes poli­tiques ont échap­pé, on inven­tait aus­si la dém­a­gogie, tan­dis que les sophistes inven­taient le pou­voir des élites par la rhétorique.

En fait, rien de tout cela n’a fonc­tion­né, pas même jusqu’à Philippe de Macé­doine, pas même jusqu’à la fin de la guerre du Pélo­pon­nèse, pas même dix ans ! Quand on par­le de la démoc­ra­tie athéni­enne comme d’une excep­tion his­torique, on devrait plutôt par­ler d’une anom­alie lex­i­cale ! Il s’agissait d’une citoyen­neté qui exclu­ait les esclaves et les femmes, donc 1/10ème des habi­tants de l’Attique seule­ment étaient citoyens (cepen­dant on don­nait aux étrangers le statut de métèques, terme devenu péjo­ratif mais qui sig­nifi­ait que l’on avait changé de mai­son). Et surtout, ce régime qui avait inven­té à la fois les règles et les garde-fous, a été con­tin­uelle­ment dans les mains du stratège Péri­clès, recon­duit jusqu’à sa mort, ce qui évoque plus les démoc­ra­ties de l’ancienne Europe de l’Est que celles de l’Europe occi­den­tale.  Quant à l’Acropole, elle doit sa beauté et sa péren­nité à l’argent du tré­sor de la ligue que les cités (grec­ques et ion­i­ennes, 200 sauf Sparte) avaient con­sti­tué pour se défendre con­tre les Pers­es (200 navires et 40 000 marins, à fournir en nature ou en impôts en mon­naie d’Athènes) et que Péri­clès avait en quelque sorte con­fisqué en le rap­a­tri­ant de Délos à Athènes. C’est ain­si qu’1/60ème de l’or col­lec­té fut con­sacré au Parthénon, sous le pré­texte qu’il avait été endom­magé en 480. Vous pour­riez m’objecter que la poli­tique expan­sion­niste et l’exploitation des richess­es des ter­ri­toires dépen­dants ou colonisés avaient encore  de beaux jours devant elles dans les démoc­ra­ties à venir.

Il n’en reste pas moins, et c’est là tout l’enjeu de notre pro­pos, que cette démoc­ra­tie instau­rée sur un ter­ri­toire minus­cule, con­fiée à un stratège inamovi­ble, et capa­ble de con­damn­er Socrate, a pour­tant tra­ver­sé la pen­sée occi­den­tale comme une sorte de fil rouge. Revenons un instant en amont pour mieux faire appa­raître ce que j’appelle le fil rouge. On a par­lé de mir­a­cle grec. Bien plus logique­ment, on peut sup­pos­er que là aus­si il y a eu un fil rouge et qu’il n’y aurait pas eu de démoc­ra­tie athéni­enne sans le sou­venir d’une Atlantide radieuse dans l’inconscient col­lec­tif (et peu importe que le réc­it des orig­ines ren­voie à Thi­ra, au palais de Cnos­sos dépourvu de rem­parts et orné de princes qui por­tent des fleurs et de dauphins bondis­sants, à une île de l’Atlantique ou à un ter­ri­toire totale­ment imag­i­naire comme l’affirme Pierre Vidal-Naquet, ce qui compte c’est sa per­sis­tance en tant que cité idéale dans la mémoire col­lec­tive). Il n’y aurait pas eu de démoc­ra­tie athéni­enne sans l’approche sci­en­tifique et cos­mo­graphique des philosophes pré­socra­tiques (Thalès, Hér­a­clite, Par­ménide, Xéno­phane de Colophon…) qui se libéraient des théo­go­nies et pro­po­saient une physique prop­ice à  l’émergence d’un monde plus égal­i­taire, tant il est vrai que le micro­cosme humain se calque sur les struc­tures qu’il prête au macro­cosme uni­versel (Anax­i­man­dre : sphéric­ité de l’univers et terre comme une colonne tron­quée équidis­tante de tous les points de la sphère ≠ cos­mogo­nie très hiérar­chisée : ciel-dieux / terre-Hommes / Tartare-morts, et mythe des âges avec tri­par­ti­tion fonc­tion­nelle de Dumézil). Il n’y aurait pas eu non plus de démoc­ra­tie athéni­enne sans la famil­iar­ité qu’avaient les Grecs avec Ulysse, sa dou­ble pos­tu­la­tion vers le men­songe et vers la puis­sance d’analyse, donc vers les deux aspects du dis­cours, son goût pour l’argumentation, son élo­quence, sa préférence pour la réflex­ion et la per­sua­sion dans un envi­ron­nement pour­tant très guer­ri­er, sa curiosité intel­lectuelle (sym­bole de la libido sci­en­di pour Dante). Tout cela apparte­nait à l’inconscient col­lec­tif des Athéniens.

A  cela il faudrait bien sûr ajouter des causal­ités économique et his­toriques, la coloni­sa­tion, le développe­ment de la notion de cité en Ion­ie et en Ital­ie du sud, loin d’Athènes, le rôle et la per­son­nal­ité des réfor­ma­teurs (Solon, Clisthène, Péri­clès). Mais c’est tout de même une con­stante uni­verselle qui fait que, à un moment don­né,  de la con­cep­tion physique que l’on se fait de l’univers dépen­dent les con­cep­tions religieuses et philosophiques, qui elles-mêmes enca­drent les domaines d’application que sont la poli­tique, les sci­ences, l’histoire (parce qu’elle est liée à la con­science poli­tique et qu’elle sup­pose la sub­sti­tu­tion d’une causal­ité humaine à une causal­ité divine), la médecine (qui sup­pose elle aus­si des clas­si­fi­ca­tions et des causal­ités naturelles et non plus sur­na­turelles). A ces domaines d’application il con­vient d’ajouter l’art, en par­ti­c­uli­er au Vème siè­cle la tragédie, ce grand rite démoc­ra­tique, financé par la cité et les impôts, où se con­cep­tu­al­i­saient  les grandes oppo­si­tions entre le juste et l’injuste, la jus­tice des dieux et celle des hommes, l’amour et la pas­sion, la fatal­ité et la lib­erté, le pou­voir et la respon­s­abil­ité, c’est-à-dire le dia­logue citoyen. C’est aus­si au théâtre que se met en place le rôle cathar­tique de la parole et que cohab­itent har­monieuse­ment les exi­gences de la rai­son et la per­ma­nence  du sacré.

Revenons en aval à notre fil rouge européen, pour dire que, de la même façon, et sans vouloir sim­pli­fi­er ni sys­té­ma­tis­er à out­rance, la démoc­ra­tie athéni­enne a con­sti­tué une sorte d’horizon de référence dans l’inconscient col­lec­tif des peu­ples et surtout des let­trés. Quand je par­le de fil rouge ou d’horizon d’attente, vous remar­querez que j’évite soigneuse­ment de par­ler d’héritage, qui est un terme plus lourd, trop con­noté, qui exig­erait un développe­ment beau­coup plus long.

Dis­ons que, sur le chemin qu’ont emprun­té les démoc­ra­ties mod­ernes, même impar­faites et frag­iles, on peut point­er des jalons : d’abord la pre­mière Renais­sance du XIIème siè­cle avec la fon­da­tion des uni­ver­sités et la nais­sance de la scholas­tique; l’enseignement per­sis­tant d’Aristote et de Ptolémée ; puis la mise en place d’une nou­velle physique moins géo­cen­trique ; le développe­ment des sci­ences, et en par­ti­c­uli­er les prob­a­bil­ités sans lesquelles nos sys­tèmes d’assurances sociales auraient été inimag­in­ables au sens pro­pre ; l’urbanisme qui nous a fait pass­er des vil­lages con­cen­triques autour des églis­es à un recen­trage autour des bâti­ments répub­li­cains (urban­isme <urbs/orbis et town/zaun < palis­sade circulaire/zonè) ; autres domaines d’application, l’histoire, la philoso­phie, la médecine, les sci­ences humaines… Mais n’oublions pas que, jusqu’au XVI­I­Ième siè­cle, la démoc­ra­tie est con­sid­érée comme une utopie, et le plus sou­vent une utopie dan­gereuse. Il s’agit donc seule­ment d’une per­ma­nence de la mémoire collective.

 

FAUT-IL DETRUIRE LE PARTHENON ?

 

Chris­tos Chrys­sopou­los écrit (p.54) « Nous avons l’impression d’être à la fois des nains et des géants. Quand nous nous sen­tons des nains, nous nous racon­tons que les autres ont peur de nous à cause de lui, là-haut. Et quand nous nous sen­tons des géants, c’est pareil : c’est encore là-haut que nous por­tons nos regards emplis d’espoir ». C’est un détourne­ment  très orig­i­nal de la phrase attribuée à Bernard de Chartres et si sou­vent reprise à toutes les épo­ques par les sci­en­tifiques, qui par­lait des « nains assis sur les épaules de géants » afin de mon­tr­er la néces­sité de con­naître les grandes œuvres du passé pour pro­gress­er intel­lectuelle­ment. Selon la phrase du XIIème siè­cle, c’est parce que le savoir est cumu­latif qu’il faudrait con­serv­er le Parthénon. Celle de Chris­tos Chrys­sopou­los arrive à la même con­clu­sion, sauf qu’elle est bien plus drôle, elle nous fait descen­dre du sub­lime au reg­istre héroï-comique, avec des Athéniens accrochés à leur Parthénon, aus­si bien dans la peur que dans l’espérance, comme une fan­faron­nade. Et c’est juste­ment cela qui décide le plas­tiqueur à com­met­tre la suprême trans­gres­sion pour voir com­ment ce sera après.

 Je serais ten­tée de dire que, s’il ne restait du Parthénon que sa trace dans la mémoire des hommes, alors on pour­rait observ­er que, comme on est passé de la philoso­phie pré­socra­tique du VIème siè­cle, tout entière occupée de physique et de cos­mo­gra­phie, à la philoso­phie socra­tique qui prend l’homme comme objet d’étude et s’intéresse à la morale, de la même façon, on serait passé d’une mémoire archéologique, pétri­fiée, con­crète, à une espérance vivante, humaine, certes frag­ile mais plus inac­ces­si­ble aux bombes. Car, si l’on quitte un instant le point de vue grec, ne faudrait-il pas recon­naître que ce n’est pas la matéri­al­ité du Parthénon qui a soutenu cet espoir d’une vie meilleure, dans les huit derniers siè­cles de la civil­i­sa­tion occi­den­tale ? Et que tant que l’on n’aura pas détru­it toutes les bib­lio­thèques, toutes les pho­tos de Schlie­mann, d’Evans et de Mar­i­natos, tous les Bail­ly qui som­meil­lent dans les gre­niers, jusqu’à la moin­dre copie de ver­sion grecque, jusqu’au dernier épit­o­mé de mytholo­gie, jusqu’au dernier man­ga inspiré de l’Iliade ou de l’Odyssée, les ter­ror­istes peu­vent plas­ti­quer vaine­ment toutes les colonnes doriques, ion­iques et corinthi­ennes ! Le virus de la paix qui som­meille sous les ruines de Cnos­sos, le virus de l’argumentation qui som­meille dans les réécri­t­ures de l’Iliade, la fas­ci­na­tion pour les mod­ules géométriques et arith­mé­tiques de l’architecture, les rêves de démoc­ra­tie, la ratio­nal­ité de l’histoire et de la philoso­phie, la pas­sion des Romains pour un droit insti­tu­tion­nal­isé, tout cela con­tin­uera à nour­rir une forme d’espérance, un ter­reau fer­tile pour assim­i­l­er les nou­veautés et pour digér­er les cat­a­stro­phes, pour patien­ter dans les réces­sions et pour imag­in­er l’avenir.

Alors, on acquitte le plas­tiqueur du Parthénon, ou on lui fait boire la cigüe ? Je vous laisse vot­er. Pour ma part, même pas peur !

 

– 29/30 mai 2012

 

 

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