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CHRISTOS CHRYSSOPOULOS

Par |2018-11-19T23:01:32+00:00 11 octobre 2012|Catégories : Essais|

 

UN ROMAN DELICIEUSEMENT INCLASSABLE

 

C’est l’histoire d’un jeune Athénien qui, en ce début du XXIème siècle, après une étude métho­dique des lieux, ins­talle des charges de plas­tic dans les struc­tures du Parthénon et par­vient à le faire explo­ser. C’est lui qui donne son titre ori­gi­nal au roman, O bom­bis­tis tou Parthenona (= celui qui met une bombe au Parthénon, nous dirons « le  plas­ti­queur », même si ce terme très laid n’a pas été choi­si pour l’édition fran­çaise).

 Ce jeune homme, par son acte sacri­lège, obéit, soixante ans après, à l’injonction d’un cer­tain Yorgos Makris, qui, en 1944, a lan­cé cet appel : « Il faut faire sau­ter l’Acropole ». Yorgos Makris appar­te­nait au cercle sur­réa­liste « les Annonciateurs du chaos ». Il est mort en 1968 en se jetant du toit de son immeuble, après avoir dit à sa concierge : « Je des­cends tout de suite ».

Il s’agit d’un roman (le terme est men­tion­né, et Christos Chryssopoulos a dit que cela lui don­nait la pro­tec­tion de la fic­tion) qui se pré­sente comme le  dos­sier d’une enquête réunis­sant des docu­ments hété­ro­clites. La com­po­si­tion de l’ensemble a bien sûr fait l’objet d’un ques­tion­ne­ment de l’auteur et même d’un che­mi­ne­ment, puisque l’ordre des cha­pitres n’est pas le même dans la publi­ca­tion ini­tiale et dans la tra­duc­tion fran­çaise. L’ouvrage, pour un lec­teur fran­çais, pré­sente des carac­té­ris­tiques proches de ce que l’on a appe­lé le « Nouveau Roman », avec une com­po­si­tion frag­men­taire, une écri­ture dis­tan­ciée, aus­si objec­tive que pos­sible, une pré­ci­sion qua­si admi­nis­tra­tive, avec des per­son­nages sans nom ou dési­gnés par des ini­tiales, une tech­nique roma­nesque qui fait appel à l’activité du lec­teur, voire à sa culture. Néanmoins, il s’agit d’un roman inclas­sable, qui ne fait fi, contrai­re­ment au Nouveau Roman,  ni du per­son­nage, ni de sa psy­cho­lo­gie, ni de l’espace ou du temps. Le livre est très acces­sible et d’une lec­ture aisée. Je vous le recom­mande.

Au-delà de ces rapides consi­dé­ra­tions for­melles, ce qui est pas­sion­nant dans La des­truc­tion du Parthénon, c’est que la conjonc­ture grecque actuelle, l’avenir de la Grèce et plus lar­ge­ment de l’Europe, les liens qui nous lient, la culture et les mytho­lo­gies que nous par­ta­geons, nous asso­cient de fait aux inter­ro­ga­tions sou­le­vées par ce petit ouvrage, à la fois dense, pro­vo­ca­teur et déran­geant.

Nous allons voir main­te­nant que l’explosion du Parthénon est pré­sen­tée comme…

 

UNE OEUVRE DE SALUT PUBLIC

 

Voici un tout petit livre qui est juste assez épais pour conte­nir le Parthénon debout, le Parthénon explo­sé, Athènes, la Grèce, l’Europe, nos admi­ra­tions, nos exas­pé­ra­tions et nos peurs. Le jeune homme qui détruit le Parthénon est pré­sen­té comme quelqu’un de dis­cret, poli, sen­sible, intel­li­gent, il écrit des poèmes, il prend beau­coup de notes, il évoque de toute évi­dence le para­digme de l’écrivain, avec des indices conver­gents et même redon­dants. Contrairement à Erostrate (qui détrui­sit le temple d’Artémis à Ephèse au IVème s. ap JC, et dont les moti­va­tions res­sem­blaient davan­tage à celles de la télé­réa­li­té), le plas­ti­queur ne cherche pas son moment de célé­bri­té. Il assume joyeu­se­ment et sim­ple­ment une fonc­tion cathar­tique qui consiste à puri­fier Athènes du ves­tige trop lourd que consti­tue le Parthénon. Donc une œuvre de salut public, un net­toyage néces­saire. Un des gar­diens du temple, qui a repé­ré ses allées et venues et qui fait un rap­port après la catas­trophe, assure que, avant d’accomplir un tel geste, le plas­ti­queur a dû beau­coup aimer le Parthénon, jusqu’à l’exaspération des sen­ti­ments. C’est que le Parthénon rem­plit l’espace des Athéniens et foca­lise l’intérêt des tou­ristes. Et sur­tout, sa visi­bi­li­té mon­diale rap­pelle à tous les artistes grecs que l’on attend d’eux qu’ils com­posent avec la culture antique, une pin­cée de mytho­lo­gie par ci, un tron­çon de colonne par là, un soup­çon de géo­mé­trie, une once de phi­lo­so­phie. Moyennant quoi, les tou­ristes ras­su­rés vou­dront bien s’intéresser à ce qu’ils croient être le moder­nisme grec, c’est-à-dire le rébé­ti­co,  la cui­sine grecque et  les toits bleus de la mer Egée sur les affiches des agences de voyages dans les cou­loirs du métro pari­sien. On com­prend dès lors com­ment le jeune Athénien, qui s’oriente autour de l’Acropole depuis sa nais­sance, pour qui le temple est « le point de repère de notre ville », veut pul­vé­ri­ser ce marbre qui fait écran au moder­nisme, au post moder­nisme et à l’originalité tou­jours renou­ve­lée de la Grèce contem­po­raine.

Quand le per­son­nage écrit : « Nous ne par­vien­drons jamais à être dignes d’un tel chef-d’œuvre », là est le péché ori­gi­nel, là est l’insurmontable culpa­bi­li­té du pays, qui a tra­cé depuis 25 siècles l’horizon d’attente de l’Occident et dont on attend main­te­nant seule­ment qu’il réus­sisse à faire payer des impôts aux arma­teurs et à l’Eglise. Détruire le Parthénon, c’est d’abord s’inscrire dans le grand mou­ve­ment de décons­truc­tion des aca­dé­mismes, et c’est enfin détruire l’étalon auquel se mesurent les insuf­fi­sances, les pau­vre­tés, les humi­lia­tions du pays.

Bien sûr, der­rière les deux explo­sions qui détruisent le Parthénon, on devine en fili­grane la des­truc­tion par les tali­bans des Bouddhas d’Afghanistan, en mars 2001, et sur­tout le 11 sep­tembre 2001, qui a visé les construc­tions mythiques de la civi­li­sa­tion amé­ri­caine. En outre, le temple est détruit non seule­ment par les charges de plas­tic, mais aus­si, sym­bo­li­que­ment, par les grues et les écha­fau­dages ins­tal­lés pour le répa­rer et l’entretenir sans cesse. L’écroulement du temple emporte avec lui l’Odéon romain, donc deux civi­li­sa­tions que réunit l’historicisme occi­den­tal. En revanche, le nou­veau musée reste intact et ses vitres reflètent « le ciel désor­mais vide ». Même si l’épilogue pré­cise que le temple va être recons­truit, à ce moment-là du roman,  le lec­teur se dit que le sou­ve­nir de l’Acropole sera main­te­nant réduit à une construc­tion intel­lec­tuelle. Mais il me semble qu’actuellement, alors que le Parthénon dresse encore « son arma­ture de marbre pen­té­lique », c’est déjà sans doute une construc­tion sym­bo­lique que nous pro­je­tons sur lui. Chaque cha­pi­teau, chaque tri­glyphe, par la conjonc­tion de sa beau­té et de son usure, révèle à la fois l’humain qui l’a taillé et la dimen­sion tem­po­relle qui lui donne encore du sens. Et même s’il ne res­tait qu’un des­sin d’architecte de ce cha­pi­teau, ou même seule­ment le sou­ve­nir de ce des­sin, nous pro­jet­te­rions encore une construc­tion sym­bo­lique sur le rocher écla­té qui lui ser­vi­rait de stèle.

Mais le plas­ti­queur ne pense pas exac­te­ment cela, puisque, face à la réa­li­té du monu­ment, il met à exé­cu­tion son pro­jet ter­ro­riste. En fait, les Grecs n’ont peut-être pas per­du, dans l’inconscient col­lec­tif, leur concep­tion antique  d’un temps cyclique : on pro­gresse, on régresse, on détruit et on recom­mence. p.57 « Le par­cours doit être réin­ven­té, l’histoire doit être réécrite ». Et la confron­ta­tion, dans ces condi­tions, est dou­lou­reuse avec le temps linéaire chré­tien ou mar­xiste, celui de la cité de Dieu ou des len­de­mains qui chantent au choix des adhé­sions de cha­cun. Si bien que le jeune Athénien sacri­lège détruit  le témoin de l’Age d’Or dis­pa­ru pour vivre enfin sans ver­gogne l’Age de Fer.

 

L’AGE DE FER

 

Quand je rends visite à mes amis athé­niens, dont aucun ne parle fran­çais ni anglais, et donc avec les­quels la com­mu­ni­ca­tion est réduite à ce que mon assi­dui­té aux cours de Martha me per­met d’exprimer, ils sont sou­la­gés de voir que, si je cours encore les musées d’Athènes, ce n’est pas le but de mon séjour, et que je pré­fère refaire le monde avec eux autour d’un café frap­pé. De même, quand nous ren­dons visite à nos amis de Zeugaraki, un vil­lage proche d’Agrinio, ils s’étonnent que nous soyons venus pour flâ­ner au bord du lac de Trichonida, pour nous bai­gner dans les sables boueux de Missolonghi, plu­tôt que de par­tir une fois de plus vers Delphes ou Olympie. Et puis j’aime leur indul­gence, leur atten­dris­se­ment incré­dule, quand le pro­fes­seur de grec ancien que j’ai été annone mal­adroi­te­ment ses phrases de grec moderne, risque un sub­jonc­tif, hésite sur une ter­mi­nai­son, assume un accent détes­table, et s’étouffe en essayant de res­ti­tuer les consonnes aspi­rées. Brutalement, nous ces­sons d’être les admi­ra­teurs déca­lés d’un temps qui n’est plus le leur, nous leur don­nons notre ami­tié et notre admi­ra­tion pour la résis­tance dont ils ont été capables, pour la trans­mis­sion qu’ils ont assu­rée mal­gré tout. Il n’est guère sup­por­table que leurs visi­teurs admirent le nou­veau musée de l’Acropole et les efforts accom­plis pour la per­pé­tua­tion des jeux olym­piques, alors qu’ils ignorent leur lit­té­ra­ture contem­po­raine et le ciné­ma d’Angelopoulos, même cou­ron­né à Cannes.

Dans le cha­pitre inti­tu­lé  Découverte qui consigne les « pro­cla­ma­tions des sabo­teurs esthé­tiques d’antiquités », le terme « esthé­tiques » ren­voie au fait qu’en détrui­sant le Parthénon le plas­ti­queur ne détruise pas seule­ment une ruine, un ves­tige, ni même un sym­bole, mais qu’il détruise une œuvre d’art. Là, on n’est plus seule­ment dans la ques­tion du déca­lage his­to­rique propre aux rap­ports des Occidentaux avec la Grèce. On touche à la tra­di­tion sur­réa­liste ou dadaïste, et sur­tout à la crise de la repré­sen­ta­tion qui a nour­ri l’art du XXème siècle. Car la Grèce ne souffre pas seule­ment de pro­blèmes socio-éco­no­miques, comme tous les autres pays, à des degrés divers,  elle souffre aus­si de ne pas pou­voir vivre elle aus­si son post­mo­der­nisme, parce que les œuvres du pas­sé qu’il lui fau­drait pour cela contes­ter, pié­ti­ner et même raser, ne lui appar­tiennent plus. Les artistes et plas­ti­ciens grecs enva­hissent les gale­ries, mais res­tent à la porte des grands musées tra­di­tion­nels et des sites archéo­lo­giques qui drainent le plus grand nombre de tou­ristes.

Il n’est donc pas inno­cent que le jeune homme se réfère aux impré­ca­tions dadaïstes, parce que, même s’il est très irri­tant de le recon­naître, les inter­ro­ga­tions des artistes pré­cèdent presque tou­jours d’une géné­ra­tion les pro­blèmes socié­taux aux­quels un pays va se heur­ter. Là peut-être est une clé de ce récit, comme un palimp­seste sur lequel s’inscrivent, dans un ordre variable, à la fois les pro­pos de Yorgos Makris en 1944, les com­men­taires 20 ans plus tard des écri­vains qui l’ont connu, ceux d’une femme juste après l’explosion, le mono­logue du plas­ti­queur, le témoi­gnage du gar­dien, et  celui d’un sol­dat du pelo­ton d’exécution qui abat le jeune homme, tous englués dans des situa­tions sociales, pro­fes­sion­nelles et psy­cho­lo­giques très diverses.

Quant à la cita­tion de Giorgio Agamben à la der­nière page,  elle offre aux Grecs, comme à tous les autres des­ti­na­taires, un nou­veau défi : « La pro­fa­na­tion du sacré est la tâche poli­tique de la géné­ra­tion qui vient ». Alors je pense que la tâche est consi­dé­rable, et la des­truc­tion du Parthénon ne serait qu’un épi­sode minus­cule, en ces temps où les hommes sont plus que jamais avides de sacré, de reli­gio­si­té, de féti­chisme, de mes­sia­nisme, de ré enchan­te­ment, de contes et de sto­ry tel­ling, où l’on assiste impuis­sants à une sacra­li­sa­tion du moi, de l’individu, et de l’identité des indi­vi­dus et des groupes, où l’on mythi­fie les acteurs, les films et même les marques de bas­kets. Alors, faut-il conce­voir la des­truc­tion du Parthénon comme la pro­fa­na­tion d’un espace sacré, dédié à des dieux peu indul­gents pour l’hubris des hommes ? Ne serait-il pas plu­tôt, dans nos repré­sen­ta­tions, le der­nier temple de la rai­son, dans lequel, comme à l’Académie, nul ne peut entrer s’il n’est géo­mètre ? Je suis évi­dem­ment plus indul­gente que Christos Chryssopoulos pour les hordes de tou­ristes qui viennent grat­ter  sur la col­line épui­sée un peu de pous­sière de phi­lo­so­phie dans une époque satu­rée d’idéologies, un peu d’équilibre au milieu des insta­bi­li­tés du monde, un peu de ratio­na­li­té dans les inco­hé­rences de nos socié­tés, bref, quelques racines ténues pour conce­voir une Europe dont nous accep­te­rions encore les réfé­rences.

 

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LE PARTHENON ET L’EUROPE

 

Si le per­son­nage prin­ci­pal de ce roman choi­sit de pul­vé­ri­ser le Parthénon, c’est, comme nous l’avons dit hier soir, une sorte d’œuvre d’utilité publique : il faut allé­ger la charge sym­bo­lique qui pèse sur la Grèce. Il serait facile de dire pour­quoi le Parthénon ne mérite pas for­cé­ment la dimen­sion sym­bo­lique qu’on lui prête, et en par­ti­cu­lier sa fonc­tion de témoin de la nais­sance de la démo­cra­tie, lui qui fut d’abord un temple à l’intérieur duquel le peuple ne péné­trait pas, puis, entre autres, une église, une mos­quée et une pou­drière, et qui était tou­jours aus­si imper­tur­bable en 1967. Cette année-là, la petite étu­diante que j’étais et qui venait voir les marbres de l’Acropole, s’est heur­tée au silence plom­bé de la dic­ta­ture et est repar­tie à jamais séduite par l’élégance des objets cycla­diques et l’originalité incroyable des tré­sors de Mycènes. On remet­tait à plus tard les émo­tions démo­cra­tiques. Pourtant, une fois les dic­ta­teurs chas­sés, il est bien évident que ce que nous voyons dans le Parthénon, c’est un sym­bole euro­péen, et donc le temps mythique de la démo­cra­tie, et, avec elle, l’extension de la pen­sée ration­nelle à l’universel humain. Alors par­lons d’Europe, et d’abord du mot lui-même et de son ori­gine.

Parmi les rami­fi­ca­tions du mythe d’Europe, la plus répan­due, raconte qu’une prin­cesse phé­ni­cienne repé­rée par la concu­pis­cence qua­si strauss­kha­nienne de Zeus qui se trans­forme en tau­reau blanc, est enle­vée et conduite en Crète sur l’animal fou­gueux. Qu’il s’agisse d’Europe, de Danaé (Persée), de Léda (Hélène), ou de Sémélé (Dionysos) quatre des maî­tresses de Zeus, on atten­dait sur­tout d’elles qu’elles donnent nais­sance à des héros fon­da­teurs.  Celle-ci donne le jour à Minos, Sarpédon et Rhadamante, puis Zeus la marie au roi de Crète Astérion. C’est cette Europe que nous voyons sur les pièces de 2 euros grecs.

Et le conti­nent euro­péen dans tout cela ? Au-delà des savantes batailles éty­mo­lo­giques, il faut se conten­ter d’une aire géo­gra­phique défi­nie par l’arrivée d’Europe en Crète, et de celle de ses frères Cadmos à Thèbes (le pays d’Oedipe), et Thasos à Olympie. Tout le monde a eu un avis sur la ques­tion du ter­ri­toire, à com­men­cer par Hérodote, Hippocrate puis Aristote. Dans le contexte des guerres médiques, par­ler d’Europe, c’était sur­tout défi­nir une oppo­si­tion à la Perse, et donc à l’Asie. Les hypo­thèses les plus récentes sup­posent que le mythe se serait consti­tué en récit des ori­gines du conti­nent euro­péen, d’une part parce que les Doriens auraient pillé les Phéniciens et enle­vé leurs femmes, et sur­tout à cause de l’expansion phé­ni­cienne en Crète puis en Thrace et en Béotie. Bref, éta­blir un rap­port direct entre la sédui­sante jeune Tyrienne et le conti­nent euro­péen est un exer­cice his­to­rique déli­cat, sou­vent au ser­vice d’un pro­jet esthé­tique ou poli­tique.

De même, le rôle que l’on donne à la jeune fille lors de son enlè­ve­ment sug­gère tan­tôt la figure de la vic­time, tan­tôt celle de l’aventurière, tan­tôt celle de l’amoureuse qui abo­lit les fron­tières. Et l’on y retrouve ce cock­tail de vio­lence, de séduc­tion, d’amour et de tra­ves­tis­se­ment qui tra­verse notre patri­moine artis­tique et nos struc­tures men­tales. Tout cela contri­bue bien sûr à la charge sym­bo­lique atta­chée à la Grèce, repré­sen­tée par la sil­houette du Parthénon, comme un nou­vel ompha­los, un nom­bril de la civi­li­sa­tion occi­den­tale.

C’est ain­si que le mythe accom­plit sa triple fonc­tion : il est muthos donc il  raconte, il est étio­lo­gique donc il explique le « temps fabu­leux des com­men­ce­ments » (Mircea Eliade), en même temps qu’il fige et jus­ti­fie des rôles au sein de la socié­té (ici les rôles attri­bués à la jeune fille) et des com­por­te­ments com­mu­nau­taires (ici l’appropriation d’un ter­ri­toire). Tout mythe est un dis­cours pré­lo­gique, qui assure la cohé­sion du groupe et qui jus­ti­fie l’ordre natu­rel et social. En cela il est pro­fon­dé­ment conser­va­teur. Le mythe a tou­jours quelque chose à voir avec l’existence du mal, com­ment le mal est adve­nu, com­ment on l’a affron­té, vain­cu ou ren­du sup­por­table.  En même temps, il prête sa flexi­bi­li­té à toutes les réap­pro­pria­tions, dont celle de Christos Chryssopoulos, qui, de toute évi­dence, affronte dans tous ses ouvrages les démons actuels de la Grèce et de l’Occident, sous une forme plus ou moins dys­to­pique, tou­jours sombre. Que dire des liens entre…

 

LE PARTHENON ET LA DEMOCRATIE

 

Si ce n’est pas du côté des ori­gines de l’Europe qu’il faut cher­cher la plus grande force du sym­bole athé­nien, c’est plu­tôt vers les ori­gines de la démo­cra­tie qu’il convient de se tour­ner. Pour faire simple, je dirai d’abord que la cité athé­nienne a tout inven­té dans ce domaine (à l’exception de la sépa­ra­tion des pou­voirs qu’il faut cher­cher du côté de Montesquieu, 23 siècles plus tard). Elle a inven­té les moyens de son fonc­tion­ne­ment (la citoyen­ne­té, les assem­blées avec prise de parole, les modes de recru­te­ment, le finan­ce­ment public, l’existence des droits et des devoirs), elle a inven­té les limites du pou­voir (l’annualité, la col­lé­gia­li­té, la docimasie/​examen moral préa­lable à l’entrée en fonc­tion avec pres­ta­tion de ser­ment, la red­di­tion des comptes en fin de man­dat, et l’ostracisme = exil de 10 ans sans perte des biens ni de la citoyen­ne­té pour qui­conque appa­rais­sait sus­cep­tible d’établir la tyran­nie à son pro­fit). Remarquons qu’avec l’ostracisme, auquel peu d’hommes poli­tiques ont échap­pé, on inven­tait aus­si la déma­go­gie, tan­dis que les sophistes inven­taient le pou­voir des élites par la rhé­to­rique.

En fait, rien de tout cela n’a fonc­tion­né, pas même jusqu’à Philippe de Macédoine, pas même jusqu’à la fin de la guerre du Péloponnèse, pas même dix ans ! Quand on parle de la démo­cra­tie athé­nienne comme d’une excep­tion his­to­rique, on devrait plu­tôt par­ler d’une ano­ma­lie lexi­cale ! Il s’agissait d’une citoyen­ne­té qui excluait les esclaves et les femmes, donc 1/​10ème des habi­tants de l’Attique seule­ment étaient citoyens (cepen­dant on don­nait aux étran­gers le sta­tut de métèques, terme deve­nu péjo­ra­tif mais qui signi­fiait que l’on avait chan­gé de mai­son). Et sur­tout, ce régime qui avait inven­té à la fois les règles et les garde-fous, a été conti­nuel­le­ment dans les mains du stra­tège Périclès, recon­duit jusqu’à sa mort, ce qui évoque plus les démo­cra­ties de l’ancienne Europe de l’Est que celles de l’Europe occi­den­tale.  Quant à l’Acropole, elle doit sa beau­té et sa péren­ni­té à l’argent du tré­sor de la ligue que les cités (grecques et ioniennes, 200 sauf Sparte) avaient consti­tué pour se défendre contre les Perses (200 navires et 40 000 marins, à four­nir en nature ou en impôts en mon­naie d’Athènes) et que Périclès avait en quelque sorte confis­qué en le rapa­triant de Délos à Athènes. C’est ain­si qu’1/60ème de l’or col­lec­té fut consa­cré au Parthénon, sous le pré­texte qu’il avait été endom­ma­gé en 480. Vous pour­riez m’objecter que la poli­tique expan­sion­niste et l’exploitation des richesses des ter­ri­toires dépen­dants ou colo­ni­sés avaient encore  de beaux jours devant elles dans les démo­cra­ties à venir.

Il n’en reste pas moins, et c’est là tout l’enjeu de notre pro­pos, que cette démo­cra­tie ins­tau­rée sur un ter­ri­toire minus­cule, confiée à un stra­tège inamo­vible, et capable de condam­ner Socrate, a pour­tant tra­ver­sé la pen­sée occi­den­tale comme une sorte de fil rouge. Revenons un ins­tant en amont pour mieux faire appa­raître ce que j’appelle le fil rouge. On a par­lé de miracle grec. Bien plus logi­que­ment, on peut sup­po­ser que là aus­si il y a eu un fil rouge et qu’il n’y aurait pas eu de démo­cra­tie athé­nienne sans le sou­ve­nir d’une Atlantide radieuse dans l’inconscient col­lec­tif (et peu importe que le récit des ori­gines ren­voie à Thira, au palais de Cnossos dépour­vu de rem­parts et orné de princes qui portent des fleurs et de dau­phins bon­dis­sants, à une île de l’Atlantique ou à un ter­ri­toire tota­le­ment ima­gi­naire comme l’affirme Pierre Vidal-Naquet, ce qui compte c’est sa per­sis­tance en tant que cité idéale dans la mémoire col­lec­tive). Il n’y aurait pas eu de démo­cra­tie athé­nienne sans l’approche scien­ti­fique et cos­mo­gra­phique des phi­lo­sophes pré­so­cra­tiques (Thalès, Héraclite, Parménide, Xénophane de Colophon…) qui se libé­raient des théo­go­nies et pro­po­saient une phy­sique pro­pice à  l’émergence d’un monde plus éga­li­taire, tant il est vrai que le micro­cosme humain se calque sur les struc­tures qu’il prête au macro­cosme uni­ver­sel (Anaximandre : sphé­ri­ci­té de l’univers et terre comme une colonne tron­quée équi­dis­tante de tous les points de la sphère ≠ cos­mo­go­nie très hié­rar­chi­sée : ciel-dieux /​ terre-Hommes /​ Tartare-morts, et mythe des âges avec tri­par­ti­tion fonc­tion­nelle de Dumézil). Il n’y aurait pas eu non plus de démo­cra­tie athé­nienne sans la fami­lia­ri­té qu’avaient les Grecs avec Ulysse, sa double pos­tu­la­tion vers le men­songe et vers la puis­sance d’analyse, donc vers les deux aspects du dis­cours, son goût pour l’argumentation, son élo­quence, sa pré­fé­rence pour la réflexion et la per­sua­sion dans un envi­ron­ne­ment pour­tant très guer­rier, sa curio­si­té intel­lec­tuelle (sym­bole de la libi­do scien­di pour Dante). Tout cela appar­te­nait à l’inconscient col­lec­tif des Athéniens.

A  cela il fau­drait bien sûr ajou­ter des cau­sa­li­tés éco­no­mique et his­to­riques, la colo­ni­sa­tion, le déve­lop­pe­ment de la notion de cité en Ionie et en Italie du sud, loin d’Athènes, le rôle et la per­son­na­li­té des réfor­ma­teurs (Solon, Clisthène, Périclès). Mais c’est tout de même une constante uni­ver­selle qui fait que, à un moment don­né,  de la concep­tion phy­sique que l’on se fait de l’univers dépendent les concep­tions reli­gieuses et phi­lo­so­phiques, qui elles-mêmes encadrent les domaines d’application que sont la poli­tique, les sciences, l’histoire (parce qu’elle est liée à la conscience poli­tique et qu’elle sup­pose la sub­sti­tu­tion d’une cau­sa­li­té humaine à une cau­sa­li­té divine), la méde­cine (qui sup­pose elle aus­si des clas­si­fi­ca­tions et des cau­sa­li­tés natu­relles et non plus sur­na­tu­relles). A ces domaines d’application il convient d’ajouter l’art, en par­ti­cu­lier au Vème siècle la tra­gé­die, ce grand rite démo­cra­tique, finan­cé par la cité et les impôts, où se concep­tua­li­saient  les grandes oppo­si­tions entre le juste et l’injuste, la jus­tice des dieux et celle des hommes, l’amour et la pas­sion, la fata­li­té et la liber­té, le pou­voir et la res­pon­sa­bi­li­té, c’est-à-dire le dia­logue citoyen. C’est aus­si au théâtre que se met en place le rôle cathar­tique de la parole et que coha­bitent har­mo­nieu­se­ment les exi­gences de la rai­son et la per­ma­nence  du sacré.

Revenons en aval à notre fil rouge euro­péen, pour dire que, de la même façon, et sans vou­loir sim­pli­fier ni sys­té­ma­ti­ser à outrance, la démo­cra­tie athé­nienne a consti­tué une sorte d’horizon de réfé­rence dans l’inconscient col­lec­tif des peuples et sur­tout des let­trés. Quand je parle de fil rouge ou d’horizon d’attente, vous remar­que­rez que j’évite soi­gneu­se­ment de par­ler d’héritage, qui est un terme plus lourd, trop conno­té, qui exi­ge­rait un déve­lop­pe­ment beau­coup plus long.

Disons que, sur le che­min qu’ont emprun­té les démo­cra­ties modernes, même impar­faites et fra­giles, on peut poin­ter des jalons : d’abord la pre­mière Renaissance du XIIème siècle avec la fon­da­tion des uni­ver­si­tés et la nais­sance de la scho­las­tique ; l’enseignement per­sis­tant d’Aristote et de Ptolémée ; puis la mise en place d’une nou­velle phy­sique moins géo­cen­trique ; le déve­lop­pe­ment des sciences, et en par­ti­cu­lier les pro­ba­bi­li­tés sans les­quelles nos sys­tèmes d’assurances sociales auraient été inima­gi­nables au sens propre ; l’urbanisme qui nous a fait pas­ser des vil­lages concen­triques autour des églises à un recen­trage autour des bâti­ments répu­bli­cains (urba­nisme <urbs/​orbis et town/​zaun < palis­sade circulaire/​zonè) ; autres domaines d’application, l’histoire, la phi­lo­so­phie, la méde­cine, les sciences humaines… Mais n’oublions pas que, jusqu’au XVIIIème siècle, la démo­cra­tie est consi­dé­rée comme une uto­pie, et le plus sou­vent une uto­pie dan­ge­reuse. Il s’agit donc seule­ment d’une per­ma­nence de la mémoire col­lec­tive.

 

FAUT-IL DETRUIRE LE PARTHENON ?

 

Christos Chryssopoulos écrit (p.54) « Nous avons l’impression d’être à la fois des nains et des géants. Quand nous nous sen­tons des nains, nous nous racon­tons que les autres ont peur de nous à cause de lui, là-haut. Et quand nous nous sen­tons des géants, c’est pareil : c’est encore là-haut que nous por­tons nos regards emplis d’espoir ». C’est un détour­ne­ment  très ori­gi­nal de la phrase attri­buée à Bernard de Chartres et si sou­vent reprise à toutes les époques par les scien­ti­fiques, qui par­lait des « nains assis sur les épaules de géants » afin de mon­trer la néces­si­té de connaître les grandes œuvres du pas­sé pour pro­gres­ser intel­lec­tuel­le­ment. Selon la phrase du XIIème siècle, c’est parce que le savoir est cumu­la­tif qu’il fau­drait conser­ver le Parthénon. Celle de Christos Chryssopoulos arrive à la même conclu­sion, sauf qu’elle est bien plus drôle, elle nous fait des­cendre du sublime au registre héroï-comique, avec des Athéniens accro­chés à leur Parthénon, aus­si bien dans la peur que dans l’espérance, comme une fan­fa­ron­nade. Et c’est jus­te­ment cela qui décide le plas­ti­queur à com­mettre la suprême trans­gres­sion pour voir com­ment ce sera après.

 Je serais ten­tée de dire que, s’il ne res­tait du Parthénon que sa trace dans la mémoire des hommes, alors on pour­rait obser­ver que, comme on est pas­sé de la phi­lo­so­phie pré­so­cra­tique du VIème siècle, tout entière occu­pée de phy­sique et de cos­mo­gra­phie, à la phi­lo­so­phie socra­tique qui prend l’homme comme objet d’étude et s’intéresse à la morale, de la même façon, on serait pas­sé d’une mémoire archéo­lo­gique, pétri­fiée, concrète, à une espé­rance vivante, humaine, certes fra­gile mais plus inac­ces­sible aux bombes. Car, si l’on quitte un ins­tant le point de vue grec, ne fau­drait-il pas recon­naître que ce n’est pas la maté­ria­li­té du Parthénon qui a sou­te­nu cet espoir d’une vie meilleure, dans les huit der­niers siècles de la civi­li­sa­tion occi­den­tale ? Et que tant que l’on n’aura pas détruit toutes les biblio­thèques, toutes les pho­tos de Schliemann, d’Evans et de Marinatos, tous les Bailly qui som­meillent dans les gre­niers, jusqu’à la moindre copie de ver­sion grecque, jusqu’au der­nier épi­to­mé de mytho­lo­gie, jusqu’au der­nier man­ga ins­pi­ré de l’Iliade ou de l’Odyssée, les ter­ro­ristes peuvent plas­ti­quer vai­ne­ment toutes les colonnes doriques, ioniques et corin­thiennes ! Le virus de la paix qui som­meille sous les ruines de Cnossos, le virus de l’argumentation qui som­meille dans les réécri­tures de l’Iliade, la fas­ci­na­tion pour les modules géo­mé­triques et arith­mé­tiques de l’architecture, les rêves de démo­cra­tie, la ratio­na­li­té de l’histoire et de la phi­lo­so­phie, la pas­sion des Romains pour un droit ins­ti­tu­tion­na­li­sé, tout cela conti­nue­ra à nour­rir une forme d’espérance, un ter­reau fer­tile pour assi­mi­ler les nou­veau­tés et pour digé­rer les catas­trophes, pour patien­ter dans les réces­sions et pour ima­gi­ner l’avenir.

Alors, on acquitte le plas­ti­queur du Parthénon, ou on lui fait boire la cigüe ? Je vous laisse voter. Pour ma part, même pas peur !

 

– 29/​30 mai 2012

 

 

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