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Chroniques du bel aujourd’hui (1)

Par |2018-10-20T12:50:13+00:00 7 décembre 2012|Catégories : Essais|

Dans le bref tra­jet qui me conduit à Bruxelles, je lis le Saint Paul de Patrick Kéchichian. Mais est-ce bien l’endroit pour pro­fi­ter plei­ne­ment de cet exer­cice d’admiration et de médi­ta­tion, d’éloge et de fidé­li­té à une parole enten­due ? Il y a une science sin­gu­lière dans la méthode d’approche du récit et de la cri­tique chez Kéchichian. Elle impose un retrait, un silence et même une conver­sion du regard et de la voix. Le che­min tra­cé n’est pas celui de l’historien ou du théo­lo­gien. Il ne para­phrase pas un dogme mais témoigne dou­ble­ment. Il témoigne d’abord sur Saul qui, se  décou­vrant Paul, meurt et res­sus­cite pour lui-même : Ce qui est alors don­né à Paul, jeté à terre et aveu­glé, c’est la grâce de l’immédiate intel­li­gence de la Mort et de la Résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ. Il témoigne aus­si sur la foi de Patrick Kéchichian et sur la prière qui est l’envers d’une céré­mo­nie du cha­grin. Cette antho­lo­gie des écrits pau­li­niens nous annonce l’essentiel : quand l’éclair d’un signe déchire la trame usée du monde, nous sommes mis en demeure d’être là, dans l’Ouvert, dans une parole qui s’écoule en son ori­gine.

 

Qui sont mes rivaux, mes per­sé­cu­teurs tenaces ? Si le désir m’est bien sug­gé­ré, par les neu­rones miroirs et par la pro­pa­gande du dehors, je tente d’échapper au désir mimé­tique et à la riva­li­té qui en résulte. J’y échappe par une indif­fé­rence totale vis-à-vis des modes  et des manies sociales. Mon iso­le­ment, mon déta­che­ment (sauf en ce qui concerne mes proches sur qui je veille muet­te­ment jour et nuit), mon expé­rience inté­rieure et ma vision pano­ra­mique m’évitent toutes les patho­lo­gies de la rela­tion. Je suis sans doute trop inac­tuel pour alié­ner ma liber­té. Et puis dans le monde ren­ver­sé que je tente de m’approprier, je sais que je dois sau­ver ma vie en la per­dant.

Dieu est un nom impro­non­çable et abs­trait. Trop abs­trait pour être… catho­lique ! Celui qui m’habite et me ques­tionne, celui qui me sauve et que je dois sau­ver, celui enfin qui s’est livré aux hommes pour sau­ver le Dieu amour, c’est le Christ. La parole de Dieu s’est incar­née en Christ. Ma foi gran­dit quand je par­viens, tant bien que mal, à imi­ter la face visible de ce Dieu qui a par­lé aux hommes.

Je suis connu de Lui. Et je sais que, quand je pleure, il pleure avec moi. Quand je souffre, il souffre avec moi. Il souffre de la souf­france du lépreux, de la souf­france de l’aveugle, de toutes les souf­frances.

Il porte ce que nous por­tons, inca­pable de gué­rir notre monde ingué­ris­sable. L’acte de l’homme tente, tout le temps, Dieu à ne plus être le Dieu d’amour  (Jacques Ellul).

La pas­si­vi­té poli­tique et les com­pro­mis­sions mon­daines font des chré­tiens d’Europe des ado­ra­teurs fati­gués de sub­sti­tuts de Dieu. C’est une chré­tien­té poli­tique qu’il faut res­tau­rer. Comme Barbey d’Aurevilly, j’ai par­fois d’aristocratiques nos­tal­gies de croi­sés.

Et pour­tant, j’entends bien que Dieu nous libère de la volon­té de puis­sance. Jean-Luc Marion ne cesse de nous le rap­pe­ler dans son livre d’entretiens avec Dan Arbib : La rigueur des choses (Flammarion). Et si je me sens plus proche d’un René Girard que d’un Charles Maurras, je n’oublie pas que le tho­misme et le maur­ras­sisme étaient per­çus, avant la rup­ture entre l’Eglise catho­lique et l’Action fran­çaise en 1926, comme les deux piliers d’un même édi­fice.

La sor­tie de soi par haine de soi, par renon­cia­tion à soi et à sa culture est deve­nue la règle de l’adhésion moderne à une alté­ri­té dou­teuse. Le conver­ti (au mul­ti­cul­tu­ra­lisme notam­ment) est un maso­chiste qui sombre dans l’engagement ver­tueux des milices du bien. Ces milices du bien ont trou­vé un écho dans la lettre-péti­tion d’Annie Ernaux contre Richard Millet (Le Monde, 11 sep­tembre 2012). Les cen­seurs, cachés der­rière des causes soit disant huma­nistes, sont doré­na­vant par­tout. Ils vivent du res­sen­ti­ment et du chan­tage per­ma­nents et ne prennent évi­dem­ment plus le temps de lire les livres qu’ils cri­tiquent. Patrick Besson sera un des seuls à dénon­cer avec humour cette affli­geante « liste Ernaux » dans l’hebdomadaire Le Point (20 sep­tembre 2012). Il n’y a aucun Besson dans la liste Ernaux. Les Besson et la déla­tion, ça fait deux.

Mais après tout, être lyn­ché par des écri­vains du social, gavés de recon­nais­sance et de prix lit­té­raires, n’est-il pas un hon­neur ?

L’église catho­lique est la seule chose qui épargne à l’homme l’esclavage dégra­dant d’être un enfant de son temps (Chesterton). Ils ne sont pas enfants de leur temps la plu­part des poètes que je lis. Mais déca­lés et en croi­sade eux-aus­si contre la France pota­gère. Cette France, pitoyable pro­vince de la mon­dia­li­sa­tion, docile aux slo­gans de la pro­pa­gande pro­gres­siste est atteinte de mil­lé­na­risme laïc. Une République démo­cra­tique conduit fata­le­ment au socia­lisme d’Etat et l’égalité de droit est source de mimé­tisme et d’antagonisme. Mais à quoi bon croi­ser le fer avec la socié­té du fes­tif et avec ses agents ? Il n’y aura jamais de gué­ri­son du corps social, mais à l’inverse, il y aura tou­jours l’espoir d’une Rédemption.

Le social aujourd’hui, c’est un appel au juri­dique pour garan­tir une équi­table et lamen­table dis­tri­bu­tion de la jouis­sance.

Et puis, l’addiction à l’objet et à sa consom­ma­tion cor­res­pond à l’impératif abso­lu de nos socié­tés qui consiste à pro­duire de la richesse maté­rielle à l’infini. Cet impé­ra­tif s’est sub­sti­tué à l’Absolu, autre­ment dit à pro­duire de l’amour à l’infini.

Or, le plus pur d’un amour, le plus dés­in­té­res­sé, le plus durable, n’est-il pas celui du créa­teur pour ses créa­tures, afin qu’elles accèdent – ces créa­tures – à la liber­té et à la sou­ve­rai­ne­té ?

Cet amour là, qui a pour point d’appui le lan­gage poé­tique, espère tout, sup­porte tout, excuse tout.

Moi aus­si je suis père, et sans agir, je suis déjà agi par cet amour là pour mes enfants. Ce savoir là n’est pas un AVOIR ni même une pro­jec­tion. C’est un état per­ma­nent de veille. Je veille et déjoue l’angoisse grâce à l’espérance.

Le père mes­sa­ger, autre­ment dit le Verbe ou encore le lan­gage poé­tique dit, dans un acte de foi et de confiance radi­cale, la chose sui­vante : vous êtes nées pour accé­der à votre propre lan­gage, à vos propres sen­sa­tions et vous ne me devez rien, d’ailleurs je suis là sans être là, pré­sent et en retrait, dans un amour qui aime sans retour, sans détour, tour­né tou­jours vers le miracle et la beau­té de chaque nais­sance.

On ne négo­cie pas, en effet, ses pas­sions. Autrement dit, on peut déjouer les inci­ta­tions à par­ler au nom d’une com­mu­nau­té.

Le Dieu vivant veut la vie, il la veut tel­le­ment qu’il a renon­cé à sa toute puis­sance en faveur de la liber­té humaine. La pen­sée, selon laquelle Dieu ne peut nous aider mais c’est nous qui devons l’aider, Hans Jonas, auteur notam­ment du livre : Le concept de Dieu après Auschwitz (Rivages), la défend après avoir lu le témoi­gnage d’Etty Hillesum : Une vie bou­le­ver­sée (Seuil). Cette jeune juive hol­lan­daise se pré­sen­ta, volon­tai­re­ment, au camp de Westerbork en 1942 pour y par­ta­ger le des­tin tra­gique de son peuple et elle fut gazée, à Auschwitz, en 1943. Pour elle, Dieu n’a pas à nous rendre des comptes pour les folies que nous com­met­tons :

 

(…) Je vais dans tous les lieux de cette terre où Dieu m’envoie, et je suis prête à témoi­gner dans chaque situa­tion et jusqu’à ma mort, que ce n’est pas la faute de Dieu si tout en est arri­vé là, mais la nôtre (…) Et si Dieu ne conti­nue pas à m’aider, alors c’est à moi qu’il revient d’aider Dieu, aus­si bien que pos­sible (…) C’est nous qui devons t’aider, c’est nous qui jusqu’au der­nier devront défendre ta demeure au-dedans de nous.

Quels sont les espaces édi­to­riaux qui s’ouvrent géné­reu­se­ment à ce que j’écris ? A qui s’adressent mes poèmes et mes cri­tiques et quels risques prennent-ils à aimer sans retour ? J’ai eu de la chance. Celle déjà d’avoir tou­jours lu libre­ment, sans contrainte sco­laire ni pro­fes­sion­nelle, celle aus­si d’avoir été accueilli dans le non retour sur inves­tis­se­ment du don. Si le Christ me suf­fit pour res­ter chré­tien, ma tona­li­té interne dépend de l’écoute que l’on accepte ou non de m’accorder. Mais moi qui suis si peu, et depuis si long­temps, en accord avec mon époque, c’est tou­jours la radi­ca­li­té du retrait qui fait ma propre actua­li­té. Aussi, res­tant a-col­lec­tif et a-hyp­no­ti­sable, je n’ai pas été sur­pris par le silence qui a entou­ré mes der­niers recueils poé­tiques.

Nous avons tel­le­ment décons­truit, tel­le­ment ren­ver­sé de colonnes et tel­le­ment cédé aux chants lan­ci­nants des sirènes nihi­listes qu’il se pour­rait que la beau­té rede­vienne une idée neuve dans la poé­sie contem­po­raine. Les cata­logues des édi­tions Ad Solem, des édi­tions de Corlevour, d’Arfuyen… signent une reprise d’initiative qui résiste à la dépré­cia­tion géné­rale et au désen­chan­te­ment.

Ce retour au centre, c'est-à-dire à l’âme, à ce qui au-dedans de nous appelle et reçoit, je l’entends magni­fi­que­ment dans ces Psaumes de l’espérance (Ad Solem) de Gérard Bocholier.

Le chré­tien sait qu’il sera tout quand il consis­te­ra à n’être plus rien, rien que la véri­té invé­ri­fiable de ce qu’il écoute, de ce qu’il voit. Le psal­miste s’efface mais ne se détourne pas de l’impossible. Il s’efface pour mieux entendre avant d’écrire. Bocholier défi­nit le psaume comme un pré­lude lyrique de la prière. Ce recueil, dans lequel des qua­trains se suc­cèdent en figu­rant le tem­po­rel et l’éternel, le visible et l’invisible est bien l’œuvre d’un psal­miste :

Psalmiste et non poète. C’est dire à quels renon­ce­ments il faut consen­tir. Ecrire un psaume impose plus que de l’humilité et de l’obéissance à la Parole. Il s’agit bien d’effacement.

La beau­té sur­git dans le trem­ble­ment et dans l’espérance. Elle déplace l’attente et figure l’instant. Il s’agit bien d’écouter le monde se vider (se vider de toutes les valeurs qui se sont far­dées des attri­buts divins) afin de mieux sen­tir la pré­sence dans l’absence et le mys­tère de l’incarnation. Ce que refuse cet exer­cice spi­ri­tuel, c’est un monde sans grâce qui n’est plus que la pro­jec­tion de nous-mêmes. L’intrigue de l’infini nous sol­li­cite quand la beau­té ne fait plus ques­tion : La ques­tion et la réponse /​ Ne font qu’un dans la lumière /​ Qui a inon­dé l’auberge /​ A la frac­tion du pain /​ Tu ouvres le cré­pus­cule /​ A notre désir d’aveugles /​ La nuit que tu trans­fi­gures /​ Nous donne à voir l’invisible.

 

 

 

 

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