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Chroniques du chemin (2)

Par |2018-12-14T16:42:49+00:00 3 février 2013|Catégories : Chroniques|

LE POETE EST UN VIGNERON        

  

         A peu près tout le monde admet que la créa­tion poé­tique connaît deux étapes : celle que Jacques Rancourt appelle  la dis­trac­tion pour lais­ser venir les mots de tous hori­zons  et celle de l'attention pour,  je le cite à nou­veau, assu­rer  le fil­trage néces­saire à l'émergence d'un poème cohé­rent.  Filtrage : voi­là,  déjà, on en convien­dra, un mot com­mun au poète et au vigne­ron.

 

         Les lignes qui vont suivre ont pour seule ambi­tion de témoi­gner d'une expé­rience, certes longue de près de 45 ans, mais qui n'a pas du tout la pré­ten­tion d'ériger des dogmes ou de fixer des règles.

 

         Pour faire clair, j'userai ici d'une vaste « méta­phore filée »,  en rap­pro­chant de très près le tra­vail du vigne­ron et celui du poète.

 

         Malgré d'évidents pro­grès tech­niques récents, il y a pas mal d'impondérables dans la réus­site du tra­vail du vigne­ron : le sol, l'ensoleillement, la grêle, les insectes para­sites, la pluie, le gel, la séche­resse. Mais un jour d'automne, mû par une mys­té­rieuse intui­tion, le vigne­ron décide de ven­dan­ger. Vous me direz qu'il y a dès dates légales aujourd'hui pour cela. Oui, mais pour­quoi Jules s'est-il pré­ci­pi­té le 10 octobre alors que son voi­sin Alfred atten­dra le 20 ? Il y a la une part d'instinct, d'intuition.  De jaillis­se­ment.

 

         Or, si l'on admet, avec Georges Thinès, que le poème est la pierre sou­dain affleu­rante d'un vaste rocher inté­rieur per­ma­nent qui reste caché sous le sol et qui est la médi­ta­tion du poète avec lui-même, le poète, lui aus­si, fait jaillir le moment poé­tique ou plus sou­vent, il est gui­dé par les mots dans sa quête inté­rieure.  Pour évo­quer Valéry, la nais­sance du poème voit  un élé­ment de forme s'inscrire sou­dain dans l'espace inté­rieur.  Laissé en quelque sorte à lui-même, cet élé­ment for­mel va se rami­fier, s'épanouir, pro­li­fé­rer sans que le poète  y ait une grande part consciente. La preuve en est que ce flux peut sou­dain se tarir ou s'affaiblir (pen­sons à tous ses poèmes qui, com­men­cés dans un mou­ve­ment excellent, s'enlisent sou­dain ou qui, au contraire, se font sou­dain lumi­neux après un départ labo­rieux).

 

         Ce jaillis­se­ment créa­tif est impor­tant, fon­da­men­tal même.  Mais il n'est,  à mes yeux, qu'un point de départ par rap­port à la longue matu­ra­tion qui va accom­pa­gner le poème comme le vin.

 

         Vient ensuite en effet, pour le poète comme pour le vigne­ron, le repos en ton­neaux, sui­vi plus tard de la mise en bou­teille pour abou­tir enfin à la « com­mer­cia­li­sa­tion ».  Avant sa mise en bou­teille, c'est-à-dire sa « mise au net »», il faut goû­ter  le poème.  Certains ton­neaux ont don­né un« pro­duit » sans grand relief, léger voire acerbe.  Le bon poète-vigne­ron a pour devoir

d' éli­mi­ner sans état d'âme ces sco­ries. D'autres ton­neaux donnent un poème qui tient bien en bouche, a du corps, de l'étoffe et de la per­son­na­li­té. Avant leur mise en bou­teille, on ajoute un peu de ceci, on retranche un peu de cela, on lime, on affine bref, on se livre à un tra­vail arti­sa­nal minu­tieux : faut- il  main­te­nir tel adjec­tif, telle image, voire telle vir­gule ? Un titre ou pas ? Telle dédi­cace n'est-elle pas mal venue,  inutile ? Telle image trop usée ?

 

         Au bout de deux ou trois ans, le vin-poème est à peu près au point.  Le vigne­ron-poète range alors le texte dans un cel­lier qu'il appelle recueil et cherche un édi­teur-négo­ciant pour faire connaître le pro­duit.

 

         Voilà. C'est, pour moi, aus­si simple et com­pli­qué que cela. Je vous ai déçu ? Vous auriez vou­lu un pro­pos plus ins­pi­ré, plus lyrique ? Désolé.

 

         J'ajouterai, pour finir, qu'à mon avis, un poète n'est pas res­pon­sable d'avoir écrit un « bon » poème, un poème qui tient bien en bouche car bien d'autres para­mètres que sa petite per­sonne ont per­mis le miracle.  Par contre, il est entiè­re­ment res­pon­sable si le poème est mau­vais, inabou­ti, imbu­vable- par exemple à cause d'une forme aga­çante et sté­rile d'auto-complaisance.

        

         Je n'ai ni la pré­ten­tion d'épuiser ici cet inté­res­sant sujet,  ni,  moins encore, de pon­ti­fier à son pro­pos.  Mais il me semble que ces bouts de réflexion peuvent ser­vir de base à ce qui tient du mys­tère et de l'inconnu au sein de l'espace inté­rieur du poème et de sa sou­daine venue au jour.

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