> Claude Serreau : la musique des mots et de l’amitié

Claude Serreau : la musique des mots et de l’amitié

Par | 2018-02-20T08:39:39+00:00 19 mars 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

« L’amitié par­ti­cipe de ce grand cycle natu­rel »

« Quand d’autres sont capables d’agir, écrire m’est une néces­si­té, mais c’est aus­si ma façon d’appartenir à une com­mu­nau­té où l’homme cherche à s’identifier, lève le bras et dis­pa­raît. L’amitié par­ti­cipe de ce grand cycle natu­rel » ( extrait de Traces n° 52 – 1975)

Claude Serreau n’est pas un poète soli­taire, bien que dis­cret, il a depuis ses débuts en poé­sie, créé des liens solides avec des poètes et des artistes. Ces ami­tiés éclairent le pré­sent :

« la terre a gar­dé, des amis dis­pa­rus,
      le rire des ver­gers qui éclaire la nuit » ( Réflexion pour la nuit)

Pour ce poète, la mis­sion est de trans­mettre, comme Gilles Fournel et Michel-Francois Lavaur  Claude Serreau est ensei­gnant,  tout comme  leur poète de réfé­rence, l’instituteur de Louisfert , René Guy Cadou dont Claude Serreau dit qu’il se sent le plus proche. Claude Serreau a œuvré pour la Poésie, pas seule­ment pour la sienne. Il a été de toutes les actions pour la pro­mo­tion de la poé­sie en Pays de Loire et en Bretagne. Il est bien, poète du grand Ouest qui s’étend du pays d’Olonne au pays cas­tel­brian­tais : « J’ai choi­si mon héré­di­té. Je suis de ce pays d’eaux, de terres et de vents, et des pre­miers hoquets de l’Océan. Je suis d’Ouest, des ports du Pays d’Olonne aux coupes fores­tières du Castelbriantais, du marais ven­déen aux salines de Guérande, à tra­vers les haies boca­gères et les fermes iso­lées jusqu’à l’estuaire. »(Traces n° 52-1975)

 

La ren­contre avec Gilles Fournel

« Le poète dont je me sens le plus proche est évi­dem­ment René Guy Cadou et mon pre­mier texte que Gilles Fournel a publié en 1956 dans la revue Sources lui ren­dait hom­mage » ( Revue Signes n° 25)

Sylvain Chiffoleau est l’imprimeur de la revue Sources et c’est en allant chez lui que Claude Serreau fait la connais­sance de Gilles Fournel et des poètes qui l’entourent : Claude Vaillant, Henry de Grandmaison, ils sont rejoints par Michel Velmans et Michel Luneau. Le comi­té de rédac­tion s’élargit à 13 col­la­bo­ra­teurs, Claude Serreau en fait par­tie. Très vite la revue reçoit les encou­ra­ge­ments des poètes de l’école de Rochefort, Marcel Béalu, Jean Bouhier,  Michel Manoll, Luc Bérimont et Hélène Cadou. Dire la poé­sie, aller à la ren­contre du public c’est la volon­té de Gilles Fournel, à laquelle adhère l’équipe. Dès le numé­ro 3, une déci­sion est prise, faire connaître la poé­sie à tra­vers des spec­tacles poé­tiques ; Gilles Fournel a été élève du conser­va­toire d’art dra­ma­tique, Michel Luneau est comé­dien dans la troupe de Guy Parisot. Une pre­mière soi­rée a lieu à Rennes, le 17 mars 1956 avec au pro­gramme en pre­mière par­tie Rimbaud, Desnos,  Lorca et Supervielle et en seconde la poé­sie des « sour­ciers ».

Sources, ce n’est pas seule­ment une revue, ce sont aus­si des édi­tions, elles publie­ront en novembre 1957 Le vent des abîmes de Michel Manoll, illus­tré par Guy Bigot ; le recueil obtient le prix Laporte. Gilles Fournel est un décou­vreur de talent : « Je suis fier de vous avoir fait connaître des poètes aus­si doués que Claude Vaillant, Joseph Rouffanche, Marcel Lebourhis, Georges Drano, Claude Serreau (…) dont j’estime que ce sont des valeurs de demain. » (édi­to­rial Sources n°12)

Les dif­fi­cul­tés finan­cières ne per­met­tront pas de main­te­nir la publi­ca­tion de la revue au-delà du numé­ro 11. Un chan­ge­ment de cap est ten­té, en juillet 1958 Sources devient La revue de l’Homme Nouveau, elle fait une place au roman et au théâtre avec comme col­la­bo­ra­teurs : Hervé Bazin, Robert Merle, Claude Roy, Charles Le Quintrec, Roger Vaillant, Robert Sabatier… Mais ceci est une autre « aven­ture ».

La poé­sie meurt, vive la poé­sie. Gilles Fournel cesse de publier Sources, mais le flam­beau sera repris et pour 50 ans, par un jeune poète en son « lavau­ra­toire »

 

Michel-François Lavaur en sa « four­bi­thèque » .

Une équipe naît très vite autour de Michel-François Lavaur qui sera le maître d’oeuvre d’une nou­velle revue poé­tique : Traces, il a le désir d’y asso­cier les arts gra­phiques. Lavaur aime des­si­ner, il a sui­vi les cours de l’école des Beaux Arts de Bordeaux.  Il pré­sente ain­si la revue à la presse : «  Désormais nous ferons à la poé­sie la place qui est sienne, objec­ti­vée en des expo­si­tions par les arts gra­phiques et plas­tiques … ». Le pre­mier numé­ro de Traces paraî­tra en jan­vier 1963 avec des poèmes de Pierre Autize, Jean Bouhier, Guy Chambelland, Jean Chatard, Georges Drano, Gilles Fournel, Jean Laroche, Michel François Lavaur, Jammes Sacré, Claude Serreau… et bien d’autres.

Claude Serreau, com­pa­gnon de la pre­mière heure, bien des années plus tard  écri­ra  un texte hom­mage à son ami : «  Pour nous les amis des tout débuts du comi­té de rédac­tion, un bien grand mot pour une équipe plu­tôt fra­ter­nelle, Norbert Lelubre, Jean Laroche,nos pres­ti­gieux aînés hélas décé­dés, Alain Lebeau et moi-même qui res­tons nau­fra­gés sur ce radeau doré­na­vant à la dérive, Michel a été l’initiateur et le fédé­ra­teur d’une œuvre qui s’est impo­sée par le large accueil qu’elle offrait à tous ceux que Lavaur, jamais on ne l’appela Michel-François, jugeait dignes de figu­rer dans sa revue. » ( revue 7 à dire n° 66)

Claude Serreau comme il s’amuse à le dire, sera ce « buveur d’eau par­mi les buveurs de mus­ca­det ».

En 1961 M.F. Lavaur a été nom­mé ins­ti­tu­teur au Pallet ; en 1962, il entre en contact avec Sylvain Chiffoleau qui lui trans­met l’adresse de Claude Serreau ; en se pro­me­nant à Nantes, il avait vu à la vitrine d’une librai­rie, un recueil de RG.Cadou et la revue Sources, il y avait décou­vert des poètes  dont Claude Serreau et Gilles Fournel à qui il dédi­ca­ce­ra bien plus tard  ce poème :

  Ainsi donc je naquis
    presque par mégarde
    à la poé­sie des pays d’ouest

   …………..

   Louisfert proche et Cadou mort
    je ne sais plus com­ment
    j’allai jusqu’à Fournel
   à cause d’un nom à l’occitane
   et ce titre d’eaux vives
   le fémi­nin plu­riel
   de sa revue Sources
   n’est pas sans cou­si­nage
   avec mes Traces.

                                      (extrait de Poèmes 15 jan­vier 1983)

 

La revue Traces est réa­li­sée par M.F.Lavaur sur une presse à mani­velle, l’imprimeur Souchu à Clisson réa­lise la cou­ver­ture, les six lettres du logo ont été des­si­nées par Paul Dauce. 174 numé­ros suc­cè­de­ront au pre­mier numé­ro sor­ti en jan­vier 1963 ; ain­si que 178 recueils car Traces est aus­si, comme Sources, une mai­son d’édition. Dans sa mai­son de Sanguèze, son « lavau­ra­toire » ou « four­bi­thèque » seront publiés : M.Baglin,G.Baudry,J.Chatard,G.Cathalo, J.C.Coiffard, A.Lacouchie, N.Lelubre ,A.Lebeau, G.Lades… M.F.Lavaur sera le pre­mier édi­teur de Poèmes du pays qui a faim de Paol Keineg (1967). Paol Keineg avait concou­ru pour le prix de Traces en 1966, prix dont M.F.Lavaur avait eu l’idée en 1965, l’équipe « a raté » le manus­crit, ce qui fit dire à M.F. Lavaur : « Si je ne suis pas capable de repé­rer Keineg, ce n’est pas la peine de faire un prix ! »

Claude Serreau publie­ra l’essentiel de son œuvre aux édi­tions Traces, 10 des 14 recueils qu’il publie entre 1966 et 2010. Son pre­mier recueil publié aux édi­tions Traces en 1966 Raisons élé­men­taires obtient le prix Théophile Briant, prix qui lui a affir­mé sa place de poète. Ce titre com­mence par un R, en hom­mage à René Guy Cadou ; tous les titres des recueils de C. Serreau com­men­ce­ront par cette lettre, gage de sa fidé­li­té au poète. Claude.Serreau est  pré­sent, du pre­mier numé­ro paru en jan­vier 1963 à l’ultime numé­ro  «  50ans de poé­sie » Traces n° 176, il y  sou­ligne alors le rôle majeur de Traces dans le pay­sage poé­tique fran­çais : «  Un docu­ment essen­tiel et un témoi­gnage sans égale pour qui veut ou vou­dra connaître ce que fut en France et en par­ti­cu­lier dans l’Ouest, au cours des cin­quante der­nières années une vie au ser­vice de la Poésie. »

 

Les actions poé­tiques

Pendant plus de 50 ans , depuis Sources en pas­sant par Traces, de nom­breux poètes avec Gilles Fournel et Michel François Lavaur ont eu cette volon­té de tou­cher le public popu­laire, d’accroître le rayon­ne­ment de la poé­sie. Les « actions poé­tiques » nées sous l’impulsion de Gilles Fournel sou­te­nues par N. Lelubre, J. Laroche et Claude Serreau sont pro­lon­gées par M.F. Lavaur.

 Les membres de l’Académie Régence, future Académie de Bretagne, y par­ti­ci­pe­ront. Dès 1956, les poètes « sour­ciers » et l’Académie Régence col­la­borent à une antho­lo­gie 13 poètes du pays nan­tais,édi­tée par Sylvain Chiffoleau, Armel de Wismes en fait la pré­sen­ta­tion à la presse, madame Francine Vasse lit des poèmes de RG. Cadou et Hélène Cadou, la librai­rie Coiffard orga­nise une dédi­cace à laquelle la majo­ri­té des auteurs par­ti­cipent dont Yves Cosson, Norbert Lelubre, Claude Serreau… Du 20 au 27 février 1960 la gale­rie Michel Colomb expose des poètes nan­tais par­mi les par­ti­ci­pants : J. Laroche, N. Lelubre, P. Rossi, G.Voisin et Claude Serreau. Du 24 jan­vier au 7 février 1963, une expo­si­tion de pein­ture et de poé­sie est orga­ni­sée  par les amis de Traces dans le hall de Presse Océan sous le patro­nage de l’Académie de Bretagne, y par­ti­cipent : J. Bouhier, H. Cadou,Y. Cosson, G. Drano,G.Fournel, M.F. Lavaur,J.Laroche,A.Lebeau, N.Lelubre, J.Rousselot, C.Serreau, M. Velmans ; par­mi les peintres P. Dauce bien sûr…

 

À cha­cun sa musique

«  J’aurais aimé savoir écrire la musique elle aus­si pro­pice  à l’évasion… » C. Serreau ( revue Signes n° 25)

Claude Serreau est  mélo­mane, outre le fran­çais, il a ensei­gné la musique et voue une pas­sion à l’œuvre de Jean-Sébastien Bach.

« Claude Serreau est un mélo­mane aver­ti. Il nous rend une par­ti­tion de haute gamme tant la mesure est exacte, la cou­leur sonore des images, la ryth­mique des vers : tout est en place quelque soit le thème. » Gilles Baudry

Le com­po­si­teur Roger Tessier s’intéresse aux rap­ports de la musique et de la poé­sie, il est un abon­né fidèle de la revue 7 à dire, à laquelle col­la­bore depuis ses début Claude Serreau ; il a décou­vert dans cette revue le poème ins­pi­ré de l’abbaye de Sénanque, il le choi­sit pour sa pièce pour contre ténor, vielle de gambe et quatre luths, crée en 2014 au conser­va­toire de Toulon. Roger.Tessier connaît Claude Serreau depuis les années 1970, ils se sont ren­con­trés lors d’un stage esti­val à Saint-Clar dans le Var, Roger Tessier avait deman­dé à Claude d’écrire un petit texte  Arcanes sur lequel il avait com­po­sé une musique pour flûte à bec et petit chœur. Récemment Roger Tessier a choi­si la conclu­sion d’un poème paru dans le recueil Retrait des rives, «  et l’espace s’accroît de l’invisible errant », comme sous titre d’une pièce pour flûte. Claude Serreau compte aus­si par­mi ses amis musi­ciens, le com­po­si­teur Martial Robert qui a uti­li­sé les titres de ses recueils pour com­po­ser War Vor une pièce de huit voix mixtes et sons fixés.

 

Claude Serreau pour­rait se sen­tir bien seul aujourd’hui, car de cette belle et longue « aven­ture » poé­tique autour de Gilles Fournel et Michel-François Lavaur, il ne reste comme com­pa­gnon que le poète Alain Lebeau. Mais Claude n’est pas seul, il a tou­jours su créer des liens solides, se tour­ner vers d’autres hori­zons, aller à la ren­contre d’équipes qui font vivre la poé­sie et plus par­ti­cu­liè­re­ment celle de l’Ouest. Il a répon­du à l’appel de Jean.Marie Gilory, quand celui-ci a lan­cé en 2002 la revue 7 à dire ( à ce jour 64 numé­ros) et les édi­tions Sac à mots. Claude fait par­tie du comi­té de rédac­tion, en com­pa­gnie de J.C.Coiffard, J.P. Plaintive , M.Morillon-Carreau, E.Turki,  comi­té qui comp­tait aus­si Yves Cosson …

La poé­sie reste vivante et fra­ter­nelle à Nantes, por­tée par des poètes qui, comme Claude Serreau, res­tent fidèles à leur pas­sion, à leurs amis, à une poé­sie pro­fon­dé­ment humaine, à l’image de l’œuvre de RG. Cadou.

«  Merci pour vos poèmes qui m’apportent l’air de notre pays, ce pays qui n’en finit pas de nous éton­ner. Vous êtes un vrai poète, un jeune frère de René. » Hélène Cadou ( 6 jan­vier 1958). Ces mots d’Hélène n’ont pas vieilli, le « jeune poète » a aujourd’hui pris quelques rides mais il est bien un « vrai poète » qui a su por­ter haut la poé­sie en ce pays de l’Ouest et d’ailleurs.

 

 

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