1) Recours au Poème affirme l’idée d’une poésie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, naturelle­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens diamé­trale­ment opposé au nôtre)

Je crois à l’action poli­tique incar­née au quo­ti­di­en, pra­tique, dans le milieu du tra­vail. Un poète n’est pas seule­ment un écrivain ; il a aus­si, le plus sou­vent,  un méti­er, un salaire à gag­n­er, une famille… bref c’est d’abord un bon­homme comme tout le monde. Et comme tout le monde il doit pren­dre sa part dans des luttes qui n’ont rien de poé­tique mais qui visent tout de même à, sinon « chang­er la vie » du moins la ren­dre un peu plus viv­able. Pour moi, cela a été l’engagement syn­di­cal. Ensuite, la poésie. Oui, elle est révo­lu­tion­naire, si on veut, au bout des ric­o­chets. Elle dit le désir baude­lairien de « la vie en Beau », au bout du bout. Mais pour moi elle est d’abord là comme pour faire l’état des lieux, des forces, voir où on en est et ce qu’il reste de résis­tance ou de révolte. Pas plus, pas moins, sans illu­sion mais sans être prêt du tout à accepter, se résign­er, s’habituer, laiss­er courir. On pour­rait dire que la poésie est là pour appuy­er où ça fait mal, pas pour chanter des lende­mains pour per­son­ne. C’est aujourd’hui que ça se passe, c’est aujourd’hui qu’il faut tenir. Et ce n’est pas facile, évidemment.

 

 

2) « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölder­lin parait-elle d’actualité ?

Non, je n’ai pas envie d’aller « cap au pire » en espérant que cela le fera accouch­er du meilleur. Je ne crois pas au salut, seule­ment à la lutte, encore une fois lucide, c’est-à-dire lim­itée mais tenace. Et en ce sens la poésie est frag­ile autant qu’indestructible. Elle est dans son rôle en main­tenant un espoir mai­gre pour une époque vaseuse avec trop peu de ciel. L’insurrection grandiose dans les mots ne m’intéresse guère, mieux vaut un tract ou être dans la rue ; par con­tre il me sem­ble essen­tiel de veiller à la veilleuse et d’entretenir les out­ils, voire d’en inven­ter ; ce qui n’est pas pos­si­ble aujourd’hui peut l’être demain.

 

 

3) « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poésie, jamais ; et ceux d’entre vous qui dis­ent le con­traire se trompent : ils ne se con­nais­sent pas ». Placez-vous la poésie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Claire­ment oui, même si l’image est un peu forte, autant que celle de Reverdy com­para­nt la poésie à l’air envoyé dans la cloche du scaphan­dri­er. Mais c’est bien de cet ordre, pas seule­ment pour l’auteur, pour le lecteur aus­si. La poésie écarte les murs, ou, si l’on préfère, per­met de respir­er un peu plus au large à l’intérieur de la cage. Elle est un espace de lib­erté intérieure indispensable.

 

 

4) Dans Pré­face, texte com­muné­ment con­nu sous le titre La leçon de poésie, Léo Fer­ré chante : « La poésie con­tem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l’é­cole de la poésie, on n’ap­prend pas. ON SE BAT ! ». Ram­pez-vous, ou vous battez-vous ?

Je ne sais pas : vivre – écrire m’a tou­jours sem­blé être de l’ordre du com­bat, et on se bagarre avec les mots, aus­si. Mais je n’écraserais cer­taine­ment pas ceux qui ram­p­ent : dans des con­di­tions dif­fi­ciles, c’est encore un mode de pro­gres­sion. Pour ce qui est du chant, il y a un frag­ment de Char que j’aime bien dans « Feuil­let d’Hypnos », son car­net de résis­tance : « Aucun oiseau ne chante dans un buis­son de ques­tions. » Notre époque n’est guère chan­tante, il faut l’avouer, mais cela ne veut pas dire que la poésie soit aphone. Pour moi, qu’elle con­tin­ue de par­ler doit suf­fire, en « un temps de manque », pour repren­dre Hölder­lin que vous citiez.

 

 

 

5) Une ques­tion dou­ble, pour ter­min­er : Pourquoi des poètes (Hei­deg­ger) ?  En pro­longe­ment de la belle phrase (détournée) de Bernanos : la poésie, pour quoi faire ?

Même si cela ne se voit guère selon les critères d’utilité publique de la société actuelle, la poésie est néces­saire, au même titre que les autres arts et la cul­ture en général. On peut imag­in­er un monde sans art, on peut même penser que cer­tains s’emploient à le réalis­er, et pas seule­ment  des fana­tiques religieux. Ce serait un monde de l’asservissement et de l’aliénation général­isée. Il me sem­ble que la bêtise et la vio­lence ont déjà large­ment assez leur part ici et main­tenant pour que la poésie soit légitime comme une anti­dote pos­si­ble, un « espace du dedans » où la per­son­ne peut libre­ment s’interroger sur elle-même, le monde, la langue, la beauté… Autrement dit vivre vrai, au-delà des masques et des jeux de rôle, au-delà d’une langue et d’une pen­sée éteintes, d’un « diver­tisse­ment » à n’en plus finir.