> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (2). Réponses d’Antoine Emaz

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (2). Réponses d’Antoine Emaz

Par | 2018-02-25T02:37:55+00:00 8 juin 2015|Catégories : Chroniques|

 

1) Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Je crois à l’action poli­tique incar­née au quo­ti­dien, pra­tique, dans le milieu du tra­vail. Un poète n’est pas seule­ment un écri­vain ; il a aus­si, le plus sou­vent,  un métier, un salaire à gagner, une famille… bref c’est d’abord un bon­homme comme tout le monde. Et comme tout le monde il doit prendre sa part dans des luttes qui n’ont rien de poé­tique mais qui visent tout de même à, sinon « chan­ger la vie » du moins la rendre un peu plus vivable. Pour moi, cela a été l’engagement syn­di­cal. Ensuite, la poé­sie. Oui, elle est révo­lu­tion­naire, si on veut, au bout des rico­chets. Elle dit le désir bau­de­lai­rien de « la vie en Beau », au bout du bout. Mais pour moi elle est d’abord là comme pour faire l’état des lieux, des forces, voir où on en est et ce qu’il reste de résis­tance ou de révolte. Pas plus, pas moins, sans illu­sion mais sans être prêt du tout à accep­ter, se rési­gner, s’habituer, lais­ser cou­rir. On pour­rait dire que la poé­sie est là pour appuyer où ça fait mal, pas pour chan­ter des len­de­mains pour per­sonne. C’est aujourd’hui que ça se passe, c’est aujourd’hui qu’il faut tenir. Et ce n’est pas facile, évi­dem­ment.

 

 

2) « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Non, je n’ai pas envie d’aller « cap au pire » en espé­rant que cela le fera accou­cher du meilleur. Je ne crois pas au salut, seule­ment à la lutte, encore une fois lucide, c’est-à-dire limi­tée mais tenace. Et en ce sens la poé­sie est fra­gile autant qu’indestructible. Elle est dans son rôle en main­te­nant un espoir maigre pour une époque vaseuse avec trop peu de ciel. L’insurrection gran­diose dans les mots ne m’intéresse guère, mieux vaut un tract ou être dans la rue ; par contre il me semble essen­tiel de veiller à la veilleuse et d’entretenir les outils, voire d’en inven­ter ; ce qui n’est pas pos­sible aujourd’hui peut l’être demain.

 

 

3) « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Clairement oui, même si l’image est un peu forte, autant que celle de Reverdy com­pa­rant la poé­sie à l’air envoyé dans la cloche du sca­phan­drier. Mais c’est bien de cet ordre, pas seule­ment pour l’auteur, pour le lec­teur aus­si. La poé­sie écarte les murs, ou, si l’on pré­fère, per­met de res­pi­rer un peu plus au large à l’intérieur de la cage. Elle est un espace de liber­té inté­rieure indis­pen­sable.

 

 

4) Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Je ne sais pas : vivre – écrire m’a tou­jours sem­blé être de l’ordre du com­bat, et on se bagarre avec les mots, aus­si. Mais je n’écraserais cer­tai­ne­ment pas ceux qui rampent : dans des condi­tions dif­fi­ciles, c’est encore un mode de pro­gres­sion. Pour ce qui est du chant, il y a un frag­ment de Char que j’aime bien dans « Feuillet d’Hypnos », son car­net de résis­tance : « Aucun oiseau ne chante dans un buis­son de ques­tions. » Notre époque n’est guère chan­tante, il faut l’avouer, mais cela ne veut pas dire que la poé­sie soit aphone. Pour moi, qu’elle conti­nue de par­ler doit suf­fire, en « un temps de manque », pour reprendre Hölderlin que vous citiez.

 

 

 

5) Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Même si cela ne se voit guère selon les cri­tères d’utilité publique de la socié­té actuelle, la poé­sie est néces­saire, au même titre que les autres arts et la culture en géné­ral. On peut ima­gi­ner un monde sans art, on peut même pen­ser que cer­tains s’emploient à le réa­li­ser, et pas seule­ment  des fana­tiques reli­gieux. Ce serait un monde de l’asservissement et de l’aliénation géné­ra­li­sée. Il me semble que la bêtise et la vio­lence ont déjà lar­ge­ment assez leur part ici et main­te­nant pour que la poé­sie soit légi­time comme une anti­dote pos­sible, un « espace du dedans » où la per­sonne peut libre­ment s’interroger sur elle-même, le monde, la langue, la beau­té… Autrement dit vivre vrai, au-delà des masques et des jeux de rôle, au-delà d’une langue et d’une pen­sée éteintes, d’un « diver­tis­se­ment » à n’en plus finir.