> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Marc Dugardin

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Marc Dugardin

Par | 2018-05-20T19:51:04+00:00 20 octobre 2015|Catégories : Chroniques|

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

 

Dans quel sens peut-on affir­mer que la poé­sie est une action et, qui plus est, une action poli­tique et même, au-delà du stric­te­ment poé­tique (au-delà, ou le trans­for­mant, le dépas­sant), une action révo­lu­tion­naire ? La ques­tion posée me met d’emblée en état de ques­tion­ne­ment. C’est qu’il s’agirait, avant tout, de s’entendre sur les mots, et je ne peux que deman­der que l’on m’excuse d’utiliser une for­mule aus­si pla­te­ment évi­dente à pro­pos de poé­sie : oui, il s’agit, avant tout,  de s’entendre sur les mots, et donc, d’abord, d’en ques­tion­ner le sens. Ou même il ne s’agit que de ça.

Car, le poème, qu’est-ce d’autre qu’un « objet de lan­gage », c’est-à-dire une créa­tion faite de mots (et du silence que les mots impliquent, dans le creux duquel ils se mettent à vivre, auquel ils ren­voient) ? Autrement dit, si le poème est agis­sant, c’est dans le lan­gage. Là, depuis tou­jours, il pro­voque des révo­lu­tions. Bouleversant les sens éta­blis, déran­geant les niveaux bien dis­tincts sur les­quels le dis­cours « nor­mal » est cen­sé se main­te­nir. Le poème a le droit de tout bous­cu­ler, parce qu’il ne se ferme pas à ce qui est à l’origine du lan­gage, parce qu’il reste d’abord, hum­ble­ment, à l’écoute de la rumeur qui l’a engen­dré et qui lui res­te­ra tou­jours mys­té­rieuse. Il met donc en ques­tion tous les maîtres et toutes les maî­trises. Il déplace les limites, les fron­tières, n’en tient aucune pour abso­lue. La seule « iden­ti­té » à laquelle il ren­voie est celle d’une com­mune condi­tion humaine, qui tâtonne à se dire et sait qu’aucun dire ne l’épuisera jamais.

Ce que j’avance là (avec convic­tion, mais hors de toute cer­ti­tude dog­ma­tique), ne serait-ce pas une concep­tion du poème comme action, comme pro­ces­sus de chan­ge­ment, de chan­ge­ment per­ma­nent ?

Autre chose est de savoir si ce chan­ge­ment a une dimen­sion direc­te­ment « poli­tique », a un impact sur la réa­li­té poli­tique. Cela peut être le cas, à cer­tains moments de l’histoire, lorsque le poème appa­raît comme un vec­teur pri­vi­lé­gié de résis­tance. Mais cela ne se décide pas (ou alors, si c’est « vou­lu », le poème prend le risque de se déna­tu­rer, de ne plus res­sem­bler bien­tôt qu’à un slo­gan, que la publi­ci­té ou la pro­pa­gande auront vite fait de récu­pé­rer…).

Tout ceci je le pro­pose, une fois encore, plus comme un ques­tion­ne­ment que comme l’énoncé de cer­ti­tudes, il fau­drait qu’un débat, un dia­logue, per­mettent d’y poser les nuances néces­saires.

 

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

 

Elle est sou­vent citée, cette parole d’Hölderlin. Citée par des poètes, mais aus­si par d’autres pen­seurs, tel socio­logue par exemple… Elle est à repla­cer, sans doute, dans le contexte d’une pen­sée dia­lec­tique, où l’on consi­dère qu’un élé­ment venu en oppo­si­tion per­met à une situa­tion d’évoluer, voire de se déblo­quer (mais cet élé­ment nou­veau va à son tour engen­drer des contra­dic­tions qui seront à dépas­ser).

A remettre aus­si dans le contexte des vers où elle appa­raît, avec ce « Dieu », « proche », mais « dif­fi­cile à sai­sir »… Je ne connais pas assez pro­fon­dé­ment la poé­tique d’Hölderlin pour pou­voir en dire plus. Je sais seule­ment que, pour Hölderlin lui-même, le « salut », dans son exis­tence per­son­nelle, ne semble pas avoir été évident, qu’il y a eu bien du désar­roi, du mal­heur dans les longues der­nières années de sa vie.

Actualiser cette pen­sée pour­rait consis­ter, peut-être, à poser qu’un élé­ment incon­nu peut tou­jours adve­nir, capable de nous faire dépas­ser, en humains que nous sommes, les situa­tions, même les plus inhu­maines, aux­quelles nous sommes confron­tés. Que la poé­sie, en ce sens, pré­ci­sé­ment dans ce qu’elle main­tient ouvert, en mou­ve­ment, et non pas figé, peut jouer un rôle. Nous rap­pe­lant une res­pon­sa­bi­li­té, celle de nous main­te­nir dans le lan­gage, c’est-à-dire de nous réfé­rer à ce qui nous fonde comme êtres humains et qui tou­jours nous dépasse.

Tout le contraire donc, selon moi, d’un  salut avec un grand « s ». Tout le contraire d’une sorte de récon­ci­lia­tion défi­ni­tive (en nous, entre nous) de tout ce qui nous déchire. Mais plu­tôt dans le sens de ce qu’a pro­po­sé Henry Bauchau (attri­buant cette parole à Blanche Reverchon-Jouve, sa psy­cha­na­lyste) : « On peut vivre dans la déchi­rure, on peut très bien ». Autrement dit encore, ce pro­vi­soire, cet incer­tain dont nous sommes faits, que nous sommes, c’est avec cela, para­doxa­le­ment, que nous avons à nous récon­ci­lier. Entre autres (pas seule­ment) dans la démarche du poème.

Notre époque a-t-elle plus besoin qu’une autre de se « sau­ver », guet­tée qu’elle serait par un  péril plus mena­çant que tous ceux que l’humanité a connus jusqu’ici ? C’est ce que sou­vent semblent sug­gé­rer ceux qui rap­pellent les mots de Hölderlin, en visant plus par­ti­cu­liè­re­ment la perte du « spi­ri­tuel », qui carac­té­ri­se­rait les temps que nous vivons.

C e débat me tour­mente, mais je suis inca­pable de m’y situer de manière tran­chée. Je me méfie en tout cas d’une pos­ture que pren­draient les poètes, certes iso­lés (mais le sont-ils réel­le­ment plus qu’autrefois ?),  et qui, du coup, du haut de leur tour, seraient les seuls  à pro­cla­mer encore les « véri­tés » que tous, selon eux, devraient entendre.  

  

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

 

De nou­veau, il faut s’entendre sur ce que les mots veulent dire – ou tentent de dire.

Poésie. Soit on prend ce mot, comme cela est sans doute trop fré­quent de nos jours, dans un sens exten­sible jusqu’à ne plus avoir aucun sens. Tout devient « poé­sie », et sur­tout tout ce qui mani­feste une « beau­té » indé­fi­nis­sable, une beau­té qui en vien­drait à camou­fler de sa naï­ve­té toute les hor­reurs du monde. Tout devient poé­sie dans une sorte de flou où l’on peut tout dire, ne disant plus rien.

Soit, j’y reviens, on parle de poé­sie lorsqu’on parle du poème, des mots à lire et à entendre d’un texte appe­lé poème. Non pas qu’un pay­sage, ou un visage ou dieu sait quoi d’autre ne puisse se carac­té­ri­ser par une cer­taine poé­sie, mais c’est tou­jours alors en réfé­rence à ce que les mots pour­raient cher­cher à en dire, à en tra­duire, et jusqu’à l’impossibilité bien sûr d’y par­ve­nir tota­le­ment.

Donc, si l’on parle de poé­sie en s’en tenant à la défi­ni­tion, plus ou moins stricte, de ce que c’est qu’un poème, il faut alors le recon­naître : beau­coup de gens s’en passent, et cela ne les empêche pas de vivre.

Sans doute trouvent-ils ailleurs que dans le poème, sans vrai­ment le savoir, une cer­taine dimen­sion poé­tique de l’existence. Mais, à nou­veau, il faut prendre garde à ne pas étendre le terme de poé­tique jusqu’à le dis­soudre. Simplement, je sup­pose – et espère – qu’il y a, chez les gens qui ne lisent jamais de poème (voire ne lisent pas du tout),  du désir, de la pas­sion, un peu de folie même. Plus que de la vie étri­quée. Plus qu’eux-mêmes dans leur vie. Ceci du moins si les condi­tions mêmes de leur exis­tence leur per­mettent de s’occuper d’autre chose que de sur­vivre !

Modestement donc, sans me prendre au sérieux, sans me prendre pour un poète (enfin, un petit peu tout de même…), je peux répondre que, pour moi, la poé­sie (dans le texte, et entre les lignes du texte) est vitale. Un via­tique, si l’on veut…

 

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

 

Avec tout le res­pect que je dois à Léo Ferré (et la gra­ti­tude, car il n’a pas été tout à fait pour rien dans ma pas­sion pour la poé­sie), je dois bien dire que je me méfie de ces pro­pos un rien guer­riers. Et de cette façon qu’ont les poètes bles­sés, reje­tés, « mau­dits », de mau­dire à leur tour ceux qui ont le tort de ne pas les lire ou de ne pas les com­prendre. Oui, bien sûr, il y a Baudelaire, et la célèbre allé­go­rie de l’albatros – dois-je avouer que ce n’est pas, à mes yeux, le plus convain­cant ni le plus impor­tant de ses poèmes ? Et j’en connais de ces poètes qui hurlent leurs poèmes, qui veulent les jeter à la figure des pas­sants indif­fé­rents ! Et puis… ?

Une fois de plus, est-ce « ram­per » que de ne pas se ral­lier aux mots du poète lorsque celui-ci se met à haus­ser le ton ? N-y-a-t-il pas, dans cette dénon­cia­tion, une pré­ten­tion, dépla­cée ?

Si ce que l’on vise – et com­ment, là, ne pas être d’accord –  avec ces paroles de révolte, c’est l’attitude de sou­mis­sion, de rési­gna­tion face à tout ce qui peut déshu­ma­ni­ser nos vies, alors, de cela, le poète est peut-être bien, en effet, un « porte-parole ». Pour ceux qui, dans la liber­té qu’ils ont de se sai­sir de ses mots, les repren­dront à leur compte. Et dans le res­pect de ceux qui se taisent, mais ne sont pas for­cé­ment rési­gnés pour autant.

Je ne suis pas de ceux qui « mau­dissent » la « tié­deur » sup­po­sée des autres (une réfé­rence biblique vient ici me sur­prendre). Je sais qu’il existe des colères mur­mu­rées, des dou­ceurs fortes dans leurs fra­gi­li­tés, des sour­dines capables de faire naître des poèmes inou­bliables…

Mais peut-être ai-je répon­du à côté de la ques­tion ?

 

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

 

Pourquoi des poètes ?  J’aurais envie de récu­ser la ques­tion, en disant que la poé­sie n’a que faire des pour­quoi. Cela pour­rait sem­bler facile. Pourtant… N’est-ce pas là où les expli­ca­tions s’épuisent que com­mence le poème, ou qu’à tout le moins, un espace peut s’ouvrir pour le poème ?

Mais l’interrogation (avec le pour quoi faire qui la pré­cise encore dans le sens de l’engagement, de l’action, et cela nous ren­voie alors à votre pre­mière ques­tion) est sans doute à entendre sur le plan social. La poé­sie sert-elle à quelque chose, a-t-elle une uti­li­té (je n’hésite pas à en remettre une couche, du côté des for­mu­la­tions incon­grues). Tant que j’y suis : « dans le fond, quelle est l’ambition d’un poète » m’a deman­dé un jour quelqu’un dont les ambi­tions sociales n’étaient pas dou­teuses. Je me sou­viens lui avoir répon­du que le mot ambi­tion n’avait pour moi aucune per­ti­nence par rap­port à la poé­sie et, du coup, il m’a fichu la paix pour le reste de la soi­rée, ce qui était bien le but recher­ché.

La poé­sie est du côté du vivant, de l’imprévu, de la fan­tai­sie, pour­quoi pas ? Elle joue, déjoue tous les plans, ne dit pas à l’avance ce qu’elle va « faire ». Cela est vrai, il me semble, du poème en train de s’écrire. Du poème en train de se lire ou de s’écouter.

Est-ce à dire que, pour autant, elle n’est qu’un jeu, futile ?

Je pour­rais me lais­ser aller à des varia­tions sur ce thème, rap­pe­ler que l’enfant n’a rien de plus sérieux à faire que de jouer, qu’il est bien pos­sible que tout créa­teur s’en sou­vienne, que c’est là peut-être l’origine de sa créa­tion.

C’est un peu comme si moi-même, ici, je m’en tirais par un jeu, une pirouette, pour ne pas répondre à la ques­tion, refu­sant obs­ti­né­ment d’assigner un but à la poé­sie. Ou en décla­rant que le but de la poé­sie est caché dans la poé­sie – comme  « le but de la vie est caché dans la vie », selon ce qu’a écrit Joë Bousquet. Où l’on voit que je suis tout à fait sérieux.  Et que Bousquet est un poète qui ne man­quait pas d’ambition : il a écrit des Notes d’inconnaissance (Editions Rougerie, 1981) ce qui, recon­nais­sons-le, était pla­cer la barre fort haut…

 

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