> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Serge Venturini

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Serge Venturini

Par |2018-08-14T18:17:09+00:00 3 novembre 2015|Catégories : Chroniques|

 

1) Recours au Poème :     Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Serge Venturini : « …une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta­poé­tique révo­lu­tion­naire », j’adhère plei­ne­ment à votre concep­tion de la poé­sie. La poé­sie vise l’action, elle est même en avant, depuis Rimbaud nous le savons. Elle a ce carac­tère pré­mo­ni­toire que je nomme, « le tigre de l’œil ». Elle voit, car elle est vision, plus loin que les évé­ne­ments. Elle y décèle des signes dans le pré­sent, ― por­teurs d’avenir. Je me reven­dique d’une forme de voyance, ― le trans­vi­sible ― une poé­sie qui ne voit pas plus avant demeure aveugle. Selon moi, ― une poé­sie qui n’est pas vision­naire n’est pas, car le poète n’est qu’un simple outil de la langue. L’actuel for­ma­lisme lan­ga­gier me révulse, avec son confor­misme étouf­fant et esthé­ti­sant, faute de pers­pec­tives au-delà du pré­sent. Si la poé­sie n’est pas com­bat contre des fausses valeurs, la Fausse Parole comme le disait Armand Robin en 1953, à l’heure de la pro­pa­gande mon­diale, ― alors elle n’est rien, elle ne peut être uni­ver­selle et s’enfonce dans son propre temps.

 

2)  Recours au Poème :   « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin paraît-elle d’actualité ?

Serge Venturini : Je cite sou­vent cette affir­ma­tion du poète. ― C’est un très beau vers ! Ce vers magni­fique dit bien le prin­cipe de ren­ver­se­ment. Et en cela, il est proche de la mètis grecque (en grec ancien Μῆτις /​ Mễtis). Cette affir­ma­tion est inac­tuelle, elle est valable en tout temps. ― Faire d’une épreuve une vic­toire ! Inverser les valeurs exige une vraie lutte, un véri­table com­bat spi­ri­tuel, aus­si bru­tal que la bataille d’hommes. Nous sommes loin du for­ma­lisme et de l’anti-lyrisme des petits maîtres de l’heure. Pour le dire avec Bertolt Brecht, dans sa Koloman Wallisch Kantate en 1934 : « Celui qui n’a pas pris part au com­bat /​ Partagera la défaite. /​ Il n’évite pas le com­bat /​ Celui qui veut évi­ter le com­bat, car /​ Il com­bat­tra pour la cause de l’ennemi /​ Celui qui n’a pas com­bat­tu pour sa propre cause ». Cela demeure à médi­ter, à l’heure des poètes désen­ga­gés, à ceux du déga­ge­ment rêvé dans les messes des per­for­mances.

 

3) Recours au Poème :     « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; ― sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Serge Venturini : La poé­sie est avant tout et en dépit de tout. Elle est néces­si­té, sans quoi elle est bien peu de chose. Pensons à la phrase de Rilke ! « Mourriez-vous s’il vous était défen­du d’écrire ? » La poé­sie est contrainte et exi­gence, dis­ci­pline au quo­ti­dien, elle désire que le poète s’abandonne à elle avec pas­sion et sans comp­ter, ― à corps per­du. Être consé­quent avec soi-même, entre pen­sée et action, voi­là ce qui compte plus que tout. Les com­pro­mis avec la poé­sie ne sont-ils pas très dif­fi­ciles à mener et à vivre ?

 

4)   Recours au Poème : Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) À l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Serge Venturini : Ce qui nous amuse, Philippe Tancelin et moi-même, c’est d’entendre par­ler de « l’insurrection poé­tique », dans cer­tains fes­ti­vals de poé­sie ou à la radio. En effet, voi­là bien des années que nous lut­tons en com­pa­gnie de Geneviève Clancy en ce sens. Et il faut bien le dire, la place réser­vée dans les médias et sur le net est qua­si­ment nulle. Des hauts exemples de vie conti­nuent de m’irriguer en pro­fon­deur. Je pense ici à Ossip Mandelstam et à Yéghiché Tcharents, mais aus­si à Marina Tsvétaïéva et à Anna Akhmatova. La résis­tance par les armes de la poé­sie s’effectue à tous les niveaux. Ainsi la des­ti­née d’un poète se révèle ou non ― impec­cable. Je suis ce « veilleur de la condi­tion humaine », cet « adepte de la parole rebelle », comme me l’écrivait Abdellatif Laâbi.

 

5)  Recours au Poème :   Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : pour­quoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Serge Venturini : Pour défri­cher et déchif­frer l’inconnu devant soi. ― Aller au-delà du visible, péné­trer l’invisible, pré-voir, car si « l’œil écoute », cela ne suf­fit guère d’être la mau­vaise conscience de son temps, allons plus loin ! ― Franchissons le pont de l’Être vers le deve­nir. Cela n’empêche en rien une poé­sie civique, au-devant de l’action donc. Nous vivons une époque régres­sive et de répres­sion orga­ni­sée par les ser­vices de la Sécurité, entre chiens de gardes et loups gris. Le poète d’aujourd’hui écrit une poé­sie libé­ra­trice, libé­rant ain­si les espaces vierges de l’impen­sé. ― Pourquoi des poètes ? Revenons pour conclure à Héraclite : « S’il n’attend pas, il ne décou­vri­ra pas le hors d’attente, parce que c’est chose introu­vable et même impra­ti­cable. » (trad. Jean Bollack) Croyons à l’imprévu, à l’inattendu donc, si l’on veut ren­con­trer l’inespéré. ― À la ren­contre ! Et mer­ci, chers Gwen Garnier-Duguy et Matthieu Baumier pour ces ques­tions fort rafraî­chis­santes en cette période enté­né­brante où les guerres de reli­gion sont hélas de retour sur toute la pla­nète. ― Fourbissons nos armes !…

 

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