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Dans la bouche du poète 3

Par | 2018-05-24T10:31:16+00:00 20 juillet 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

                                  

                                               The dawn

 

                                               I would be igno­rant as the dawn

                                               That has loo­ked down

                                               On that old queen mea­su­ring a town

                                               With the pin of a brooch,

                                               Or on the withe­red men that saw

                                               From their pedan­tic Babylon

                                               The care­less pla­nets in their courses,

                                               The stars fade out where the moon comes,

                                               And took their tablets and did sums ;

                                               I would be igno­rant as the dawn

                                               That mere­ly stood, rocking the glit­te­ring coach

                                               Above the clou­dy shoul­ders of the horses ;

                                               I would be – for no know­ledge is worth a straw –

                                               Ignorant and wan­ton as the dawn.

 

William Butler Yeats

(Le poème est daté de 1914)

 

 

L’aurore

Je vou­drais être igno­rant comme l’aurore

Qui abais­sa son regard

Sur cette reine de légende mesu­rant une ville

Avec l’épingle d’une broche,

Ou sur les hommes décré­pits qui obser­vaient

Depuis leur pédan­tesque Babylone

Les pla­nètes insou­ciantes dans leurs cours,

Les étoiles pâlis­sant là où se montre la lune,

Et pre­naient leurs tablettes et se livraient à des cal­culs ;

Je vou­drais être igno­rant comme l’aurore

Qui sim­ple­ment se tenait là, ber­çant l’étincelant car­rosse

Au-des­sus de l’épaule nua­geuse des che­vaux ;

Je vou­drais être – car aucun savoir ne vaut un fétu de paille –

Ignorant et capri­cieux comme l’aurore.     

 

     W.B. Yeats         

                        (tra­duc­tion Elie-Charles et Obéline Flamand)                        

 

     L’aurore, ce moment pri­vi­lé­gié où la lumière s’éveille, est aus­si un sym­bole de pure­té, d’ingénuité et recèle en lui tant de poten­tia­li­tés, même inat­ten­dues, devant se réa­li­ser dans le jour à venir. Un tel vocable ne pou­vait qu’évoquer dans l’esprit de Yeats maints échos. En effet, dès 1890, il don­na son adhé­sion à The Hermetic Order of the Golden Dawn (L’Ordre Hermétique de l’Aube d’Or), cette impor­tante socié­té ini­tia­tique anglaise dont il fut un cer­tain temps le pré­sident et même le réor­ga­ni­sa­teur. C’est pour­quoi son œuvre est péné­trée d’ésotérisme, d’alchimie, de spi­ri­tua­li­té. N’a-t-il pas noté dans une de ses lettres : « The mys­ti­cal life is the centre of all that I do and all that I think and all that I  write » (« La vie mys­tique est le centre de tout ce que je fais et de tout ce que je pense et de tout ce que j’écris »).

     La dif­fi­cul­té de tra­duire la langue anglaise réside sou­vent dans le fait que beau­coup de mots ont une mul­ti­pli­ci­té de sens déri­vés et aus­si dans l’usage fré­quent de tour­nures conden­sées (qui, dans le meilleur cas, évoquent celles du latin). Certains poètes jouent avec ces ambi­guï­tés, mais rien de tel dans ce magni­fique poème de Yeats : tout y est net, libre­ment enle­vé, par­fois pimen­té d’images inso­lites (notam­ment, celle se trou­vant dans les qua­trième et troi­sième vers avant la fin anti­cipe curieu­se­ment dans son irra­tio­na­li­té les images qui seront employées par les sur­réa­listes). L’inspiration est ici mise au ser­vice d’une pen­sée pro­fonde. Comme le dit T.S. Eliot, Yeats (1865-1939) « incarne la plus haute expres­sion du lyrisme anglais de son temps ».  

 

 

 

Remarque géné­rale à pro­pos des trois poèmes de la chro­nique "Dans la bouche du poète" :      

      Bien sûr, les deux pre­miers poèmes ont été maintes fois tra­duits, mais sou­vent par des lin­guistes qui n’étaient pas poètes, et cela se res­sent. Aussi est-il inté­res­sant de don­ner sa propre ver­sion.

     Essayer de faire pas­ser au mieux les sub­ti­li­tés poé­tiques d’une langue dans une autre est un exer­cice à la fois pas­sion­nant et périlleux. On est ici à la limite de l’impossible, et l’impression d’avoir lais­sé pas­ser quelque chose d’important est sou­vent pré­sente.

 

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