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Des signes dans l’espace

Par |2018-08-15T05:54:34+00:00 25 mai 2013|Catégories : Essais|

 

En 1963, Pierre Garnier publie deux mani­festes rédi­gés en 1962, le Manifeste pour une poé­sie nou­velle, visuelle et pho­nique (Revue Les Lettres, n° 29, Éditions André Silvaire) et le Deuxième mani­feste pour une poé­sie visuelle (Revue Les Lettres n° 30, Éditions André Silvaire). Jusqu'alors il était connu du monde poé­tique pour ses recueils publiés de 1949 à 1961, même si plu­sieurs essais et un roman (aujourd'hui dis­pa­ru 1) étaient venus enri­chir une œuvre déjà abon­dante. Pierre Garnier, né en 1928 à Amiens, fait ses études en France et en Allemagne. Il débute en poé­sie sous le signe de l'École de Rochefort, mais les choses ne sont pas aus­si simples que le pro­clament les bio­gra­phies. En effet, dès le début des années 50, Pierre Garnier fré­quente le Groupe des Jeunes Poètes qui se réunit autour d'Elsa Triolet qui est à l'origine de sa créa­tion. Pierre Garnier pré­pare alors sa licence d'allemand à la Sorbonne, il se sou­vient avec émo­tion de cette époque : "Je n'ai du Cercle des Jeunes Poètes autour d'Elsa Triolet que de bons sou­ve­nirs. […] Je me sou­viens de ma joie, lorsque fai­sant mon ser­vice mili­taire en Allemagne, je reçus une lettre manus­crite d'Elsa Triolet, ou com­ment, le matin de mon mariage avec Ilse, à la mai­rie des Lilas en avril 1952, je tenais à la main Les Lettres fran­çaises qui conte­naient un bon et bel article sur un de mes pre­miers recueils" 2. Mais il fré­quente paral­lè­le­ment le groupe des poètes de l'École de Rochefort. Ce qui fait appa­raître rétros­pec­ti­ve­ment chez Pierre Garnier une atti­rance aus­si bien pour une poé­sie huma­niste s'insérant dans une cer­taine tra­di­tion d'écriture et une poé­sie héroïque ins­crite dans les len­de­mains de la Résistance, valo­ri­sant l'Histoire et l'engagement. Pour dire les choses vite… Aussi les deux mani­festes de 1962 sont-ils une façon de rompre radi­ca­le­ment – du moins en appa­rence – avec ce pas­sé. Ou, du moins, l'expression d'une cer­taine insa­tis­fac­tion. D'ailleurs, Martial Lengellé, dans sa thèse consa­crée à Pierre Garnier 3, date de 1961 la rup­ture avec les tra­di­tions poé­tiques de l'époque : plus pré­ci­sé­ment avec la paru­tion des Synthèses (un recueil de poèmes) et de Positions actuelles (un recueil de réflexions cri­tiques). Rupture  qui va être for­ma­li­sée avec les deux mani­festes…

 

    Pierre Garnier n'y écrit-il pas : "Nous pié­ti­nons. L'esprit tourne. La poé­sie pié­tine. Avec las­si­tude nous pre­nons connais­sance de nos propres pla­quettes. […] Henri Chopin et la revue Cinquième sai­son lancent, à la suite de longues recherches, la poé­sie pho­nique et la poé­sie objec­tive. Partant du même refus, mais à la suite d'autres essais et d'autres recherches, je pro­pose la poé­sie visuelle et la poé­sie pho­nique" 4. Ailleurs : "Le poème visuel me fait ce que je n'ai jamais été parce que je suis tou­jours par­ti soit de la nature, soit de l'esprit, et jamais de ces objets-sujets. Le poème visuel me fait objec­ti­ve­ment sujet et sub­jec­ti­ve­ment objet – c'est-à-dire qu'il me place hors de toute contra­dic­tion… […] L'art de la poé­sie visuelle consiste à obte­nir  que le mot ne coïn­cide plus avec le mot" 5. Il n'est pas ques­tion ici de décrire l'aventure de cette langue presque libé­rée de son séman­tisme ni de rela­ter par le détail les rela­tions de Pierre Garnier avec Henri Chopin et les autres acteurs de cette nou­velle poé­sie mais seule­ment de repla­cer la poé­sie spa­tiale dans l'œuvre de Pierre Garnier…

    De 1963 avec les Poèmes à dire et les Poèmes à voir d'une part et avec le Calendrier d'autre part, publiés à la suite   des deux mani­festes cités pré­cé­dem­ment, mais sur­tout de 1965 avec les Poèmes méca­niques (écrits avec Ilse Garnier) jusqu'aux der­niers ouvrages comme Merveilles, Christianisme, La Forêt ou Depuis qu'il n'y a plus de papillons… parus en 2012, l'écriture spa­tia­liste va se dérou­ler paral­lè­le­ment à l'écriture linéaire (qui en est par­fois le sou­ve­nir, le compte-ren­du, le récit de la genèse, le com­men­taire…). Mais une écri­ture spa­tia­liste qui va, tout en conser­vant la même intui­tion qu'au départ, revê­tir dif­fé­rents aspects car l'approche du mot dans la page va s'aiguiser, s'approfondir. Ce sont ceux-ci qui vont être mis en évi­dence dans les lignes qui suivent… Au total, la biblio­gra­phie per­son­nelle (poé­sie spa­tiale uni­que­ment) de Pierre Garnier compte autour de 90 titres aux­quels il faut en ajou­ter une ving­taine écrits en col­la­bo­ra­tion avec Ilse ou d'autres auteurs…

 

FRAYER SON CHEMIN.

 

    Si les Poèmes à voir et le Calendrier qui com­plètent les deux pre­miers mani­festes témoignent d'un ultime atta­che­ment aux mots en tant que regrou­pe­ment lisible de lettres (qui est la trace de la décou­verte qui vient d'être faite et qui attend d'être déve­lop­pée, expé­ri­men­tée…), dès les Poèmes méca­niques (1965) les choses vont chan­ger dans la mesure où le mot éclate pour lais­ser la place à des agglo­mé­rats de lettres à l'opposé de tout séman­tisme, le sens étant don­né par l'image que forment les lettres dans l'espace de la page, une image qui s'adresse plus à la sen­si­bi­li­té qu'à l'intelligence. Les Prototypes, qui datent de la même année, appar­tiennent à la même manière mais le mot reste par­fois lisible, peut-être seule­ment sont-ils plus géo­mé­triques. La carac­té­ris­tique de cette pre­mière pro­duc­tion, c'est, par l'utilisation de la machine à écrire, son aspect tech­nique, voire indus­triel, auquel le mot "pro­to­type" ren­voie…

    Nouveauté avec les Poèmes fran­co-japo­nais, annexés au Troisième mani­feste du spa­tia­lisme pour une poé­sie supra­na­tio­nale (1966) : on est là dans le "fait lin­guis­tique supra­na­tio­nal", comme Pierre Garnier le dit très bien dans ce mani­feste : "Le spa­tia­lisme a pour but le pas­sage des langues natio­nales à une langue supra­na­tio­nale et à des œuvres qui ne sont plus tra­dui­sibles mais trans­mis­sibles sur une aire lin­guis­tique de plus en plus éten­due". Ainsi faut-il lire ces poèmes spa­tia­listes écrits en com­mun par Seiichi Niikumi et Pierre Garnier. Même volon­té avec les Ozieux 1 (1966) et les Ozieux 2 (1976) où le poète de Saisseval écrit des poèmes spa­tia­listes en picard. D'ailleurs il faut noter que cette façon de faire qui obéit à la volon­té de se déga­ger "du monde de l'expression", de dépouiller l'écriture de tout "conte­nu sen­ti­men­tal ou his­to­rique, expres­sion­niste ou psy­chique" va durer jusqu'en 1984 et se retrou­ver dans des livres aus­si dif­fé­rents que les Minipoèmes pour enfants (1967), Othon III-Jeanne d'Arc (1967), Le Jardin japo­nais (1978), Tristan et Iseult (1980), Les Poèmes blancs (1981), les deux tomes du Livre de Danièle (1981 & 1983) – pour ne reprendre que ceux figu­rant dans les  Œuvres com­plètes

 

    On peut cepen­dant remar­quer que le signe typo­gra­phique prend de plus en plus d'importance à par­tir de 1978 et la figure géo­mé­trique à par­tir de 1980, que la main fait son appa­ri­tion dans le tra­cé de cer­taines figures la même année et dans la gra­phie de cer­tains termes en 1982.

    1984 marque un tour­nant puisque le carac­tère machine n'occupe plus une place pré­do­mi­nante dans l'œuvre spa­tia­liste de Pierre Garnier : le Livre d'Ilse, qui paraît alors, est entiè­re­ment écrit et des­si­né à la main, confir­mant ain­si l'évolution amor­cée dès 1980. Les Poèmes géo­mé­triques (1986) obéissent à la même règle : dans sa post­face, Danièle Perronne note : "Ces tra­cés les plus élé­men­taires de la géo­mé­trie placent aux lieux ori­gi­naires la pen­sée et le monde. Cercles, car­rés, tri­angles : géo­gra­phie simple des ori­gines aux limites du visible". Si les figures géo­mé­triques appa­rais­saient déjà occa­sion­nel­le­ment dans les recueils des années pré­cé­dentes, pour la pre­mière fois, elles deviennent "des figures par­faites, qui émanent du silence. Au-delà du dicible et de l'indicible, elles sont".

     Avec les Poèmes en chiffres, 1988 marque une nou­velle rup­ture. Comme le titre du recueil l'indique clai­re­ment, c'est le chiffre qui sert de maté­riau à l'écriture spa­tia­liste, la gra­phie méca­nique réap­pa­raît et vient se mêler aux figures géo­mé­triques, elles-mêmes tra­cées avec les outils élé­men­taires que sont la règle et le com­pas. Une nati­vi­té (1988) opère une sorte de syn­thèse tout en exploi­tant un thème qui va deve­nir de plus en plus pré­sent dans l'œuvre de Pierre Garnier : la nati­vi­té, et plus géné­ra­le­ment, l'empreinte reli­gieuse sur le monde de l'occident chré­tien qui est le sien. Synthèse parce que la main reprend son rôle aux côtés du com­pas et de la règle…

 

 

UNE PAUSE SUR LE CHEMIN.

 

    Il faut ici mar­quer un arrêt dans ce sur­vol et reve­nir sur l'année 1968 qui voit la paru­tion de Spatialisme et poé­sie concrète, un essai illus­tré de nom­breuses pro­duc­tions. L'examen de ces exemples d'auteurs divers laisse appa­raître que si la lettre est mas­si­ve­ment uti­li­sée, elle tend à deve­nir un signe qui, assem­blé à lui-même par la répé­ti­tion ou à d'autres, qui frag­men­té et/​ou confron­té à des varia­tions d'échelle, donne des assem­blages qui ne se lisent pas, mais se voient. L'important est alors de consta­ter qu'aucun de ces cas ne cor­res­pond à la voie qu'emprunte Pierre Garnier et qui va deve­nir recon­nais­sable entre mille…

 

UN CHEMIN PERSONNEL.

 

 

    Rien n'est simple avec Pierre Garnier, il n'est pas facile de se repé­rer dans son œuvre (les dates de rédac­tion cor­res­pondent-elles aux dates de publi­ca­tion ? les chro­no­lo­gies coïn­cident-elles dans ces deux domaines ?) car les époques semblent se che­vau­cher, car jamais Pierre Garnier ne répète une recette, sa pen­sée est mobile, il ne cesse d'explorer l'espace des signes quitte à reve­nir par­fois en arrière. Si le Livre de Peggie (1985) reprend le cro­quis à main levée (par­fois rem­pla­cé par la pho­to­gra­phie) qu'on avait déjà remar­qué dès 1980-1982, la légende manus­crite est par­fois plus longue qu'une simple légende sans être véri­ta­ble­ment un poème linéaire (encore que…). On a là comme l'annonce du nano­poème qui se répète occa­sion­nel­le­ment depuis quelque temps. Picardie une chro­nique (1989) semble un moment de pause dans la réflexion de Pierre Garnier : c'est un livre à part, où se mêlent poé­sie linéaire et poé­sie spa­tiale sous les formes dif­fé­rentes qu'elle a revê­tues jusqu'alors ; on pour­rait même par­ler d'une antho­lo­gie per­son­nelle à la fois chro­no­lo­gique et spa­tia­liste…

    Avec Vues de Marseille (1993), si l'ensemble consti­tue une sorte de repor­tage visuel, une accu­mu­la­tion de choses vues et trans­for­mées, le nano­poème semble s'installer dans l'écriture de Pierre Garnier, comme dans Der Puppenspieler (1994) où l'on retrouve les formes élé­men­taires (et qui devien­dront emblé­ma­tiques par la suite) comme l'escargot, la croix, le crois­sant de lune, le soleil et bien d'autres).

    L'Invention d'une Creuse pour y mou­rir (1995) déve­loppe une arti­cu­la­tion de poèmes linéaires brefs et de cro­quis qui vont peu à peu se sim­pli­fier pour deve­nir des nano­poèmes alors que Une enfance (1997) est consti­tuée de poèmes linéaires assez longs et de poèmes spa­tiaux divers dont des nano­poèmes, des constel­la­tions de lettres ou de signes typo­gra­phiques. Loire Vivant poème (1998) est une chro­nique illus­trée où  la cou­leur prend toute sa place, où le retour à Rochefort (et son école poé­tique) s'opère clai­re­ment. Mais au-delà de la cir­cons­tance, Pierre Garnier n'abandonne rien de  ses exi­gences poé­tiques. Il conci­lie, au contraire,  celles de l'École de Rochefort (son huma­nisme et les ami­tiés de l'époque)   avec les "règles" du spa­tia­lisme (le soleil, l'arche romane, le fleuve…). Le fleuve jus­te­ment : un poème comme La Loire à Saint-Benoît n'est pas sans rap­pe­ler un recueil de 1980, Congo, Poème pyg­mée, par son jeu de lignes… Et en 2001, dans L'Immaculée concep­tion, de rares nano­poèmes vont venir  ponc­tuer les poèmes linéaires…

    Il semble donc que le nano­poème appa­raisse très tôt dans l'œuvre de Pierre Garnier, qu'il y a une véri­table pré­his­toire du nano­poème qui tra­verse divers ouvrages avant même que la forme se sta­bi­lise (dès 2005 avec le troi­sième tome du Poète Yu) et que le terme soit for­gé (en 2009 dans La Pomme et le Feu, et plus pré­ci­sé­ment dans la dédi­cace du livre). Mais il fau­dra attendre 2011, et la paru­tion de Nano Poèmes pour que le terme soit recon­nu dans sa géné­ra­li­té et sa valeur uni­ver­selle puisqu'il sert de titre à une pla­quette : comme si, enfin, Pierre Garnier se ren­dait compte de la forme poé­tique qu'il avait patiem­ment créée. Et ce n'est qu'en 2012, dans Merveilles (Éditions L'Herbe qui tremble) qu'il "théo­rise" cette forme : "une coïn­ci­dence /​ entre la figure géo­mé­trique fon­da­men­tale /​ et toutes sortes de mots qui tentent de faire alliance avec /​ le cercle /​ et de dévier sa tra­jec­toire". Ainsi la poé­sie spa­tiale de Pierre Garnier n'est-elle pas figée une fois pour toutes, ain­si va-t-elle vers l'épure.

 

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        C'est toute la tra­duc­tion d'un regard jeté sur le monde, tra­duc­tion évo­lu­tive, qui est ain­si offerte dans l'œuvre de Pierre Garnier, qu'elle soit spa­tiale ou linéaire. Mais cela n'a pas de fin, car le réel n'a pas de fin. Aussi le sur­vol qu'on vient de pro­po­ser appelle à lire Pierre Garnier. Les réfé­rences faites tout au long de ces lignes à la poé­sie linéaire prouvent qu'il n'y a pas de réelle oppo­si­tion entre ces deux formes. Bien au contraire, elles s'ajoutent. Comme l'écrit Claude Debon dans sa pré­face au troi­sième volume des Œuvres poé­tiques : "… l'analyse […] des poèmes-des­sins [montre] d'une part la com­plé­men­ta­ri­té sur la page entre les mots et les figures, d'autre part la com­plé­men­ta­ri­té entre la page du poème-tableau et le texte poé­tique. […] … texte poé­tique et des­sins légen­dés coexistent en un même recueil, comme pour mieux mon­trer que c'est un même élan de l'écriture qui anime la main qui des­sine et la main qui trace les mots". On peut géné­ra­li­ser ces pro­pos valables pour la période 1979-2002 à l'ensemble de l'œuvre. Là encore, reste à lire Pierre Garnier.

 

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Notes.

 

1. Voir ma pré­face au tome 1 des Œuvres poé­tiques de Pierre Garnier (Éditions des Vanneaux, 2008), pp 13-14.

2. Faites Entrer L'Infini, n° 39, juin 2005 ; p 23.

3. Martial Lengellé, L'Œuvre poé­tique de Pierre Garnier. Presses de l'université d'Angers, 2001.

4. Pierre Garnier, Manifeste pour une poé­sie nou­velle, visuelle et pho­nique, in Œuvres poé­tiques, tome 1, Éditions des Vanneaux. Pour le texte com­plet : pp 77-110. Pour la cita­tion : p 77.

5. In Deuxième mani­feste pour une poé­sie visuelle. Op cité, pp 111-149, et pour les cita­tions, p 115 et p 120.

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