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Ecrire la différence

Par |2018-08-19T17:50:16+00:00 15 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

 

Au-delà du " bien faire " et du " mal faire " il y a  un espace,
C'est là que je te ren­con­tre­rais.                         
                                                                   Mowlavi

 

Au car­re­four des langues, où se croisent des consciences éveillées au lan­gage, la ten­ta­tion est d'habitude grande de s'exiler pro­vi­soi­re­ment de sa langue mater­nelle, et d'écrire dans la langue de l'autre, sur­tout quand il est ques­tion de la langue fran­çaise dont le nom évoque sou­vent ceux de culture et de lit­té­ra­ture. L'écrivain ira­nien met gran­de­ment sa plume en péril en uti­li­sant le fran­çais comme moyen d'expression pour abor­der les ques­tions de  socié­té, ou la phi­lo­so­phie, en un mot, le vaste domaine des idées, notam­ment, à l'intérieur  et à tra­vers la lit­té­ra­ture. Par le pas­sage d'une langue à une autre, les­dites idées risquent en effet de paraître moins fines et moins sub­tiles. Sa langue mater­nelle étant le per­san, l'écrivain veut écrire en fran­çais, à l'exemple d'un cham­pion de nata­tion qui rêve­rait de la pre­mière place en gym­nas­tique. Dans la langue d'origine et dans la langue visée, on trouve de sin­gu­lières tour­nures, dif­fi­ci­le­ment trans­po­sables et qui, le cas échéant, exigent une bonne part de savoir faire. Et même si le savoir faire vient à man­quer, que pour­ra-t-il faire, le novice, face à l'appel de l'écriture ? Ce gibier qui piste le chas­seur !

L'écrivain qui baigne dans une atmo­sphère cultu­relle dif­fé­rente, est d' " ailleurs ". Il veut rendre compte de        " l'étrangeté " dans une langue qui lui est, de son côté, étran­gère. " Ecrire, c'est mou­rir ", dit Maurice Blanchot ; l'écrivain meurt en soi pour res­sus­ci­ter en l'autre. Dès que sa plume se pose sur la feuille, l'écrivain est alors une pre­mière fois dépay­sé (car l'acte d'écrire est en soi un dépay­se­ment) puis il subit un second dépay­se­ment, quand appa­raît la volon­té d'écrire dans une langue étran­gère. Cette situa­tion déli­cate s'accentuera encore si celui-ci n'a pas l'avantage d'évoluer dans un contexte fran­co­phone. L'histoire de la lit­té­ra­ture fran­çaise est peu­plée d'écrivains et de pen­seurs qui n'appartiennent pas ori­gi­nel­le­ment à la culture et à la langue fran­çaise, mais qui ont long­temps vécu en France : Beckett, Ionesco, Troyat, Todorov, Kundera, etc. Ces auteurs, venus d'un peu par­tout, ont certes été eux-mêmes, à un moment de leur par­cours sco­laire, des appre­nants du fran­çais (comme langue étran­gère). Il fau­drait à cet égard étu­dier le pro­ces­sus cog­ni­tif d'intégration de cette deuxième langue chez ces der­niers. Mais, ce qui nous inté­resse pour l'heure, c'est de réflé­chir à l'intérêt que peut trou­ver un ira­nien, dans la pra­tique écrite du fran­çais. L'iranien qui écrit en fran­çais, le fait-il par devoir, par néces­si­té, ou par pas­sion ? Pourquoi écrit-il ? Pour com­mu­ni­quer ses idées, pour se mettre en avant, ou tout sim­ple­ment par envie d'écrire ? On le sait bien, cette lan­ci­nante ques­tion ne concerne pas uni­que­ment le fran­çais. C'est en ces termes néan­moins que nous choi­sis­sons de la for­mu­ler, eu égard à l'importance des auteurs pré­ci­tés, et bien évi­de­ment, compte tenu de l'intérêt per­son­nel que nous por­tons à cette langue.

S'engager dans l'écriture ne revient pas for­cé­ment à s'enfermer dans des com­bats idéo­lo­giques ou à mili­ter dans le cadre de la lutte des classes. L'écriture sonde les pro­fon­deurs de l'être pour accé­der à cet ultime sol où l'homme entre en har­mo­nie avec l'autre et avec l'univers, là où se par­tagent les joies et les dou­leurs, où le mot devient une note de musique. Aussi offre-t-elle à celui qui écrit, la pos­si­bi­li­té de décou­vrir en soi les recoins les plus obs­curs où se tiennent ses vio­lences, ses appé­tits de confron­ta­tions, mais aus­si ses bon­tés, son goût pour le res­pect et pour la cama­ra­de­rie. C'est dans ces pro­fon­deurs que s'unissent les consciences, où qu'elles soient dans le monde. Les arché­types qui nous révèlent nos affi­ni­tés de croyances ne sont-ils pas, à ce titre, élo­quents ?

Ecrire c'est aus­si, pour reprendre le mot de Barthes, dis­po­ser une inter­ro­ga­tion indi­recte dans le monde. Et il revient à cha­cun d'entre nous d'en for­mu­ler la réponse, " (…) en y appor­tant son his­toire, son lan­gage, sa liber­té ; mais comme his­toire, lan­gage et liber­té changent infi­ni­ment, la réponse du monde à l'écrivain est infi­nie : on ne cesse jamais de répondre à ce qui a été écrit hors de toute réponse : affir­més, puis mis en riva­li­té, puis rem­pla­cés, les sens passent, la ques­tion demeure."1 Quelle joie de fon­der un foyer d'interrogation sans pro­prié­taire, où cha­cun apporte, son bou­quet de réponse qui réchauffe " le corps du monde ". Et le monde se dilate grâce à cette cha­leur, grâce à cette parole qui dit : Au com­men­ce­ment, il y avait le Calame, et au terme du com­men­ce­ment, l'écriture.

Existe-t-il une rai­son plus convain­cante pour nous faire emprun­ter le che­min de l'écriture ?

Il faut donc écrire pour ne pas oublier ce com­men­ce­ment : Lis au nom de ton Dieu qui a créé2. Et puis, Dieu a souf­flé dans le cœur de l'homme pour qu'il crée à son tour. Aussi, il faut écrire afin de ne pas perdre de vue l'itinéraire de la créa­tion, pour ne pas oublier l'être. L'être qui, soit dit en pas­sant, est déchi­que­té sur les champs de guerre, et qui subit la vio­lence au lieu de pro­fi­ter de la lumière et de ses cou­leurs, de celles qui viennent de tous les hori­zons, d'Orient ou d'Occident. A cha­cun sa part, à cha­cun sa dif­fé­rence. Voilà le nœud du pro­blème : com­ment faire avec les dif­fé­rences ? Il y en a autant qu'il y a de nations, et même d'individus. Existe-t-il une pos­si­bi­li­té d'entente ?

Laissant de côté tout com­plexe d'infériorité ou de supé­rio­ri­té, nous n'avons à mon sens qu'à nous orien­ter vers un dia­logue, par exemple, celui du " dia­logue des cultures". Dans cette optique, le plus utile, le plus éco­no­mique et le plus magni­fique des moyens qui nous amè­ne­rait à nous com­prendre, c'est l'écriture. Car pour se com­prendre, il faut s'entendre ;  et écrire, c'est écou­ter l'autre dans son alté­ri­té, sans cher­cher à impo­ser son dis­cours. L'écrivain, dans son accep­tion la plus noble du terme, essaie de pré­pa­rer le ter­rain pour accueillir le dis­cours de l'autre. Il pro­jette " d'ouvrir, comme le dit Michel Foucault, des pos­si­bi­li­tés de dis­cours, et de mêler (son dis­cours) aux autres, d'entrelacer son dis­cours avec celui des autres, comme un support."3 

Ecrire, c'est aus­si un acte d'engagement : on s'engage à écou­ter et à res­pec­ter l'autre. En ce sens, il s'agit d'un acte d'audace, car il faut du cou­rage pour admettre et pour tolé­rer l'étrangeté par­fois cho­quante que l'on retrouve dans le dis­cours de l'étranger. Ecrire c'est donc aus­si un acte de trans­gres­sion face auquel, au besoin, il faut savoir résis­ter, non pas par le recours au fusil, mais en se ser­vant du verbe, du mot. Mot pour mot, on écrit pour pro­vo­quer l'autre à écrire. Ecrire, c'est faire écrire.

Il faut aus­si écrire pour qu'aucun peuple n'en arrive à se consi­dé­rer comme déten­teur uni­ver­sel de toutes les beau­tés, de la véri­té abso­lue ; pour dire que par­tout, tant en Orient qu'en Occident, dans le tiers monde et dans le "pre­mier monde", en Iran qu'en France, il y a nombre de sujets qui méritent l'attention. Quand on écrit, on par­ti­cipe ; on apporte sa contri­bu­tion à la dyna­mique du chan­ge­ment dans le monde, et à la créa­ti­vi­té. Créer, c'est par­ti­ci­per à l'embellissement du monde. J'écris, donc je crée.

En tant qu'oriental, je donne libre cours à mon ima­gi­na­tion, clai­re­ment mar­quée par ma vision ira­nienne du monde ; pro­fon­dé­ment ancrée dans une atmo­sphère riche en cou­leurs, qu'il s'agisse, indis­tinc­te­ment, d'idées ou de formes. Je me trouve au cœur de l'Iran, au centre de l'Orient, et c'est de là que je vous adresse "une écri­ture". Ecrire sans vous, c'est écrire dans le vide. Il faut écrire pour les autres, pour par­ti­ci­per à la vie des autres ; pour mettre en com­mun ce qu'on a de meilleur.

Ainsi se forme un nou­vel hori­zon, qui dépasse les fron­tières géo­gra­phiques, poli­tiques, idéo­lo­giques ; où la nudi­té humaine se fait jour. Ce com­mun lieu de ren­contre est, pour ce qui nous concerne, la langue fran­çaise. On s'y donne de temps en temps ren­dez-vous pour se lire. Ecrire c'est aus­si (et sur­tout ?) lire ; c'est s'appeler à lire :

 

Appelle-moi donc !
Ta voix est bonne.
Ta voix est la sève verte de cette étrange plante
Qui pousse au bout de l'intimité de la souf­france.
…..

Viens pour qu'on essaie ensemble de com­prendre quelque chose au sens de la pierre.
Viens avant qu'il ne soit tard pour voir les choses.
….

Viens m'aider à ne plus avoir peur des villes, dont le sol noir sert de pâture aux grues.
Ouvre-moi comme une porte qui s'ouvre à la chute de la poire
En ce siècle d'assomption de l'acier.
….

Raconte-moi l'histoire des bombes qui tom­bèrent pen­dant que je dor­mais.
Et des joues qui se mouillèrent pen­dant que je dor­mais.
….

Et alors comme une foi chauf­fée au feu de l'équateur,
Je te ferai asseoir au com­men­ce­ment d'un jardin"4

 

1- Roland Barthes, Sur Racine, éd. Du Seuil, 1963, p. 11.
2- Le Coran, sou­rate Alagh, ver­set 1.
3- Michel Foucault, Entretien avec Roger-pol Droit, juin 1975.
4- Sohrab Sepehri, " Au jar­din des com­pa­gnons de voyage ", in  Les huit livres.

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