> Écrire pour conjurer la mort (Sylvia Plath)

Écrire pour conjurer la mort (Sylvia Plath)

Par | 2018-05-28T09:59:53+00:00 30 octobre 2012|Catégories : Essais|

Gallimard a publié en 2011 les œuvres com­plètes de Sylvia Plath dans la magni­fique col­lec­tion Quarto. Le volume contient le roman La cloche de verre, des nou­velles, des contes, des jour­naux, des essais et trois recueils de poèmes, dont un seul fut édi­té du vivant de l’auteure.

Dans le recueil inti­tu­lé Ariel, publié après la mort de l’auteure, la poé­sie de Sylvia Plath est des plus sombres. La mort est omni­pré­sente. Ou la dépres­sion, qui est du reste une petite mort. À l’origine de cette ultime des­cente aux enfers (il y en a eu deux autres aupa­ra­vant) : la tra­hi­son de Ted, l’époux de Sylvia. Le poème Un secret évoque avec une grande vio­lence l’existence d’un enfant illé­gi­time.

 

Un bébé illé­gi­time –
Cette grosse tête bleue !
Comme il res­pire dans le tiroir de la com­mode.
« C’est de la lin­ge­rie, mon chou ? 

Ça sent la morue salée, tu ferais mieux
De plan­ter des clous de girofle dans une pomme,
Mettre un sachet de lavande ou
Liquider ce bâtard.
[…] »

 

Des images de guerre tra­versent le recueil, qui font écho au désastre inté­rieur. Il est ques­tion de la boue des tran­chées, des bles­sés, de leurs cris et des trains – parce que la Shoah hante depuis tou­jours Sylvia Plath, comme un héri­tage trop lourd à por­ter. Certaines cou­leurs sont constam­ment convo­quées : le rouge des plaies pro­fondes, le rouge sang de la nais­sance ; le noir des arbres dans la nuit, des cernes, du voile de deuil ; le blanc de la lune, des nuages, de la brume, des os, de la pâleur, de la corde pour se pendre.

 

La lune ne voit rien de tout cela. Elle est chauve, elle est cruelle.
Et le mes­sage du cyprès n’est que ténèbres – ténèbres et silence.

 

Le vert et sa dou­ceur, sou­vent pré­sent dans le recueil inti­tu­lé Le Colosse, semble avoir déser­té. Le Colosse célé­brait une autre sai­son de la vie il est vrai. Les poèmes de ce recueil ont été écrits au début de la rela­tion avec Ted, que Sylvia Plath consi­dé­rait comme son double. Certains thèmes des poèmes de Ted – les ani­maux par exemple – font alors irrup­tion dans les textes de Sylvia. Ils dis­pa­rai­tront au moment de la rup­ture. On croise des che­vaux, des vaches, des taupes, mais aus­si une mouette ou un alba­tros, car nom­breux sont les poèmes écrits face à l’océan, sur la presqu’île de Cape Cod. Il y a tout de même déjà des ombres dans un coin du tableau : la mort, les peurs de la petite enfance… Le bon­heur montre des signes de fai­blesse, des images atroces affleurent, comme celle des trois femmes, dans le poème inti­tu­lé Les muses inquié­tantes.

 

[…] ces trois dames
Dodelinant la nuit autour de mon lit, sans bouche,
Sans yeux, avec une tête chauve recou­sue.

 

Grâce aux notices, très four­nies, que pro­pose la pré­sente édi­tion, nous appre­nons que Sylvia Plath s’est ins­pi­rée ici d’un tableau de Giorgio De Chirico, auquel elle a emprun­té le titre d’ailleurs.

Dans le poème inti­tu­lé Deux sœurs de Perséphone, l’ombre et la lumière avancent côte à côte. Ce sont les deux facettes de Sylvia. Plutôt lumi­neuse au départ, elle s’est méta­mor­pho­sée en gran­dis­sant. Le poème Ménade traite jus­te­ment de cette méta­mor­phose.

 

Mère, éloigne-toi de ma basse-cour,
Je deviens une autre.

 

Ted Hughes raconte : « Elle lisait le recueil de contes folk­lo­riques afri­cains de Paul Radin avec grande exci­ta­tion… Dans ces contes, elle trou­vait le monde sou­ter­rain de ses pires cau­che­mars pro­je­té en aven­tures d’une beau­té intense […] ».

Mais tous les textes de Sylvia Plath ne sont pas faits du même bois. En les lisant, on passe sou­vent de corps en mor­ceaux, de corps qu’on écrase ou qui explosent, d’une extrême vio­lence donc, au froid, au vide, à l’oubli.

 

Mort § Cie

 […]

 

Je ne bronche pas.
Le givre crée une fleur,
La rosée une étoile,
La cloche funèbre,
La cloche funèbre.

Quelqu’un quelque part est fou­tu.

 

Il n’y a plus de vio­lence ici. L’auteure fait un simple constat, avec une voix atone.

 

Le troi­sième volet des Œuvres est consti­tué, pour l’essentiel, des poèmes écrits entre Le Colosse et Ariel. Seuls les der­niers poèmes, com­po­sés juste avant le sui­cide de Sylvia Plath, ont été écrits après Ariel. Dans ces textes, les fis­sures se mul­ti­plient et la mort prend le des­sus sur tout le reste. Elle devient presque fami­lière. Tout se passe comme si, à son approche, Sylvia Plath ne res­sen­tait plus aucune angoisse. En tout cas, c’est sans peur – et même avec impa­tience – qu’elle aborde le sujet de son repos éter­nel dans les textes inti­tu­lés Je suis ver­ti­cale et Dernières paroles.

 

Ce sera plus natu­rel pour moi, de repo­ser.
Alors le ciel et moi conver­se­rons à cœur ouvert.

 

Il arrive à Sylvia Plath de s’adresser à ses enfants qui, eux, savent encore rire.

 

Tu ver­ras un jour ce qui va de tra­vers
Les petits crânes, les col­lines broyées, le silence immonde.

         (extrait de À un enfant sans père)

 

À la fin du recueil, l’isolement et le silence ont gagné la par­tie. Le 4 février 1963, six jours avant de mettre un terme à sa vie, Sylvia Plath écrit un poème, Lésion, dans lequel on lit la fin :

 

Le cœur se ferme,
La mer se retire,
Les miroirs sont voi­lés.

 

Et voi­ci ses der­niers mots, écrits le len­de­main, et sur les­quels s’achève le poème inti­tu­lé Extrémité.

 

Rien ne sau­rait tou­cher ni attris­ter la lune
Qui regarde sans bron­cher depuis sa cagoule d’os.

Elle a l’habitude de ce genre de chose.
Et ses ténèbres craquent, et ses ténèbres durent.

 

 

C’est sur la mort aus­si que s’ouvre le roman de Sylvia Plath, La cloche de verre : la mort de condam­nés. L’écriture roma­nesque est donc, d’emblée, liée aux poèmes. Pourtant, comme Sylvia Plath l’expliquait elle-même, elle per­met d’autres pos­sibles : les choses insi­gni­fiantes appa­raissent, que Sylvia Plath ne s’autorisait pas à intro­duire dans sa poé­sie. Le roman per­met de lâcher un peu la bride, de par­ler d’une paire de chaus­sures en cuir ver­ni, par exemple.

La nar­ra­trice de La cloche de verre, Esther, devrait être une jeune fille heu­reuse et insou­ciante.  « Je sup­pose que j’aurais dû être embal­lée comme les autres filles », constate-t-elle, tris­te­ment. Elle vient de gagner  un prix, a quit­té sa petite ville de pro­vince pour rejoindre New-York. Il vient de lui arri­ver ce dont des mil­liers d’autres rêvent.

Le maté­riau de ce roman, Sylvia Plath l’a pui­sé dans sa propre vie. On s’en rend compte immé­dia­te­ment. Elle a gagné au lycée des prix lit­té­raires, a posé dans des maga­zines de mode, a écrit et réa­li­sé des inter­views d’auteurs comme Esther Greenwood, son per­son­nage. Enfin, les parents d’Esther sont d’origine alle­mande et autri­chienne, et le père d’Esther est décé­dé lorsqu’elle était enfant, ce qui fait d’Esther le double de Sylvia.

Dans l’entretien de Peter Orr avec Sylvia Plath (30 octobre 1962), il est sur­tout ques­tion de poé­sie. Sylvia Plath y parle de son uni­vers poé­tique, de la voix ouverte par Robert Lowell : « une per­cée intense décou­vrant l’expérience très intime et émo­tion­nelle […]. Les poèmes de Robert Lowell sur son expé­rience en hôpi­tal psy­chia­trique, par exemple, m’ont pas­sion­née. Ce sont des sujets sin­gu­liers, tabous, que la poé­sie amé­ri­caine récente s’est atta­chée à explo­rer. » Elle cite aus­si Anne Sexton et les poèmes qu’elle a écrits à par­tir de son expé­rience de mère dépres­sive. Dans cet entre­tien, Sylvia Plath insiste sur le fait que, si elle part elle-même de son vécu, elle le rema­nie, prend de la dis­tance et le dépasse donc. La dis­tance est plus mince quand elle écrit son roman. Nous sommes plon­gés dans l’Amérique des années 50, l’Amérique du mac­car­thysme, et dans la tête d’Esther – de Sylvia –, qui ne s’y plaît pas. Le mot est faible : la jeune fille est révol­tée. Mais la révolte ne dure qu’un temps. Esther sombre peu à peu dans la dépres­sion. Elle com­mence par dou­ter des pro­jets qui la por­taient jusque là : aller étu­dier en Europe, écrire des recueils de poèmes…

Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mou­rant de faim, sim­ple­ment parce que je ne par­ve­nais pas à choi­sir quelle figue j’allais man­ger. Je les vou­lais toutes, seule­ment en choi­sir une signi­fiait perdre toutes les autres et, assise là, inca­pable de me déci­der, les figues com­men­çaient à pour­rir, à noir­cir et une à une elles écla­taient sur le sol entre mes pieds.

Là encore, c’est la nature qui offre à Sylvia Plath les plus belles méta­phores pour dire ce que la jeune Esther endure. On per­çoit ici et là l’influence de Virginia Woolf. Dans sa pré­sen­ta­tion de La cloche de verre, Patricia Godi cite à juste titre ce que disait Sylvia Plath de cette roman­cière : « Ses livres rendent les miens pos­sibles ».

Comme la jeune Esther, Sylvia Plath souf­frait sans doute de mélan­co­lie. Elle a lu d’ailleurs Deuil et mélan­co­lie de Freud. Elle y a sans doute recon­nu quelques uns de ses symp­tômes. Son roman lui per­met d’en par­ler sans détour. 

 

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