> En hommage à ÉLIE-CHARLES FLAMAND

En hommage à ÉLIE-CHARLES FLAMAND

Par |2018-09-19T16:57:19+00:00 21 juillet 2016|Catégories : Chroniques|

Elie-Charles Flamand vient de nous quit­ter à 87 ans. Il venait de publier Un stre­lit­zia monte de l’entrefaite (La Lucarne ovale, 2016).

Ce poète hors du com­mun, de très grande valeur, vient de dis­pa­raître dans un rela­tif ano­ny­mat. Il écri­vait des livres, si j’ai bien com­pris, dira le prêtre qui accom­pagne (fort bien par ailleurs) sa dépouille mor­telle ce mer­cre­di pre­mier juin. Le public culti­vé, sans par­ler du grand public, en savait- t-il plus ? Nul n’est cer­tain d’obtenir une forme d’immortalité ici-bas, sur­tout s’il n’est pas assu­ré d’un grand édi­teur (pour­tant Elie-Charles a été publié chez Belfond ou Dervy), ni de l’appui d’un « groupe » ou d’un réseau (il avait quit­té les sur­réa­listes après huit années de par­ti­ci­pa­tion aux acti­vi­tés du groupe en 1959 ; il ne figure même pas dans l’anthologie de la poé­sie sur­réa­liste de Jean-Louis Bédouin en 1964). Pourtant, La Lune feuillée, paru déjà en 1968 chez Belfond, avec une pré­face d’André Pieyre de Mandiargues, était déjà suf­fi­sam­ment char­meur en ses « cris­tal­li­sa­tions ver­bales » (Mandiargues), pour figu­rer dans l’esprit de ses pairs comme un grand poète mécon­nu de notre temps. Cette œuvre s’est obs­ti­née depuis dans la voie de l’alchimie poé­tique pen­dant presque un demi-siècle, dans un silence trop géné­ral. Les recueils se sont suc­cé­dés chez un édi­teur mili­tant, La Lucarne ovale, livres confi­den­tiels, abso­lu­ment ori­gi­naux dans une époque de dupli­ca­tion, des­ti­nés à un nombre res­treint de lec­teurs.

Il est impos­sible de résu­mer vingt-six années de ren­contres et de conver­sa­tions trop rares depuis un prin­temps où il m’apparut en pre­mier comme un mage, plein de digni­té et d’aménité, au milieu d’une foule déjà presque esti­vale sur la place Saint-Sulpice. L’année en ques­tion était 1990, mais cela aurait pu être aus­si bien 990 ou 2990. Une appa­ri­tion hors du temps. Il aimait les mots rares comme « luma­celle » et la beau­té de la spi­rale du Nautile.

Avec un humour jamais démen­ti, mal­gré des souf­frances phy­siques conti­nuelles, à la « déglingue » du corps, il répon­dait par des salves musi­cales de mots qui l’empêchaient de se sen­tir « un vieux dino­saure » dans les muta­tions de l’époque. Il avait encore à l’esprit la qua­li­té par­ti­cu­lière du regard ami­cal por­té par André Breton sur lui. Dans un autre temps.

Sa vie en ces der­nières années fut presque sacer­do­tale, toute spi­ri­tuelle, atten­tive aux signes, et tour­née de façon contem­pla­tive vers l’art et la nature dans leurs plus sin­gu­lières créa­tions. Il voyait clair sous l’apparence du chaos et de la confu­sion démo­cra­tique des valeurs qui échouaient jusqu’à lui, ermite, soli­taire de la rue des Annelets, folle rumeur des centres qui n’étaient pas le « Vrai Centre ». Il aimait mieux écou­ter les musi­ciens de vrai jazz, et pro­lon­ger ses pas­sions pour la paléon­to­lo­gie, les fos­siles ou les miné­raux. Et l’art. En par­ti­cu­lier celui du sym­bo­lisme.

Dans cette église Saint Jean-Baptiste de la place Jourdain, il a cer­tai­ne­ment aimé le sacré de la litur­gie, les har­mo­nies de l’orgue, et cette volée cris­tal­line de cloches dans le loin­tain. Il a res­pi­ré dans le volume majes­tueux et ver­ti­cal la fumée d’encens et l’odeur de feu qui cir­cu­laient en volutes, la flamme des cierges et l’eau, et l’apaisement qui jamais ne fit défaut au bout du poème. Certains s’étonneront de cette reli­gio­si­té, mais n’était-il pas sui­vant l’expression d’Angélus Silésius, ein che­ru­bi­ni­scher Wandersmann, un pèle­rin ché­ru­bi­nique ?

Wandersmann. Un aven­tu­rier inté­rieur par monts et par vaux, tra­ver­sant forêts périlleuses, de pures rivières de mots, le feu, la glace et l’eau. Tous ses poèmes ou presque disent la tra­ver­sée dif­fi­cile, les mou­ve­ments du cœur expri­més avec les mots d’une inlas­sable allé­go­rie de la quête contre tous obs­tacles.

Une balance à peser les plus sub­tils chan­ge­ments atmo­sphé­riques, une pince à cli­mats déli­cate, tels furent les ins­tru­ments pré­fé­rés pour dire le ciel poé­tique tou­jours instable d’Elie-Charles Flamand. Avec tou­jours, et en der­nier lieu, l’espérance d’une embel­lie, le triomphe de l’adversité. Alors non, les mots, même ceux trop appuyés du dogme, la péda­go­gie du chris­tia­nisme, même lourde, allaient dans le sens de cette espé­rance poé­tique et alchi­mique.

Le seul scan­dale (pro­vi­soire on l’espère) est celui d’un si grand poète trop peu connu.

Marc Kober A Paris, mer­cre­di pre­mier juin 2016.

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