> Entre éthique et politique

Entre éthique et politique

Par | 2018-02-21T06:23:16+00:00 5 avril 2013|Catégories : Chroniques|

 

     La façon dont est com­pris le mot éthique aujourd’hui aurait à voir avec : se choi­sir une phi­lo­so­phie de vie. Qu’en est-il quand on aborde le domaine des études amé­rin­diennes ?  D’abord faire un bref retour en arrière : lorsque les uni­ver­si­tés amé­ri­caines ont ouvert des dépar­te­ments d’études amé­rin­diennes, sous la pres­sion de l’opinion publique émue par les évé­ne­ments et les luttes indiennes  (elles fai­saient la une des jour­naux entre 1969 et 1976), aucune exi­gence éthique n’a été requise. Pourtant déve­lop­per une cri­tique éthique dans une dis­ci­pline comme celle-ci,  pre­nant en compte son aspect poli­tique,  était indis­pen­sable.  Dans un contexte où le mode ration­nel de pen­ser, à l’occidentale, est le seul auto­ri­sé, dans un contexte de dia­lec­tique binaire inté­rio­ri­sée comme seul rap­port au monde, dans un monde où l’intuition, le rêve, sont ridi­cu­li­sés, où le seul scien­ti­fique a voix au cha­pitre, com­ment se faire entendre en tant qu’Indien ? Dans un envi­ron­ne­ment raciste,  com­ment dis­cu­ter et pré­sen­ter les études amé­rin­diennes ? Comment pré­sen­ter à des étu­diants cen­sés se construire une phi­lo­so­phie de la vie, mais igno­rants des valeurs propres aux cultures indiennes, com­ment leur pré­sen­ter en terme de mora­li­té, les luttes et les cau­che­mars vécus à cause des poli­tiques infli­gées aux Indiens, com­ment par exemple leur faire com­prendre l’enjeu des casi­nos sur les réserves, com­ment ?

     Dans un monde tech­no­lo­gique où rien n’est ni vrai ni faux tant qu’aucune réponse n’apparaît sur votre écran, quand la guerre est une ques­tion de frap­per chi­rur­gi­ca­le­ment le pre­mier, quand l’économie est deve­nue ce qui baigne le cos­mos, quand les rela­tions dites « inter­ra­ciales » font se tour­ner les gens les uns contre les autres,  «  le mot éthique n’a nulle part où se réfu­gier, nulle part où trou­ver la lumière », dit en sub­stance Elizabeth Cook-Lynn, auteur mili­tante Sioux Dakota.  

     Et quant à l’éthique des écri­vains, com­ment déter­mi­ner la sienne quand on est auteur indien sou­mis aux règles de stan­dar­di­sa­tions qui régissent les mondes uni­ver­si­taire et de la lit­té­ra­ture. Les stan­dards éthiques dans ces mondes-là ont à voir avec la manière dont l’histoire est rap­por­tée, enre­gis­trée.  La seule his­toire qui vaille est celle consi­gnée par les blancs, les « vain­queurs », elle ignore, efface, enterre, dénie, les his­toires par­ti­cu­lières des nom­breuses tri­bus avec leurs langues et leurs modes de vie. Trop com­pli­qué, sachant que ce qui sera dit pour une tri­bu ne peut être valable pour une autre, cha­cune ayant des voies idio­syn­cra­tiques qui la rend incom­pré­hen­sible.

     Comment mesu­rer le carac­tère éthique de quelqu’un ? Rigoberta Menchu  a don­né une réponse : il s’agit d’un pro­blème indi­vi­duel et pri­vé mais aus­si il s’agit du carac­tère vrai, authen­tique du com­por­te­ment indi­vi­duel de quelqu’un en rap­port avec son appar­te­nance iden­ti­taire, et donc il s’agit d’une res­pon­sa­bi­li­té publique assu­mée. Cette façon d’énoncer est essen­tielle pour tou­cher du doigt, appro­cher, conti­nuer de déve­lop­per ce qui consti­tue l’ethos tri­bal. Et les paroles de Rigoberta Menchu ont fait scan­dale par­mi les uni­ver­si­taires qui, cris­pés sur l’authenticité, n’en excluent pas moins les ques­tions d’une iden­ti­té tri­bale ain­si que les effets de sa dépos­ses­sion. Voilà où le bât blesse quand on se penche sur ce qui est écrit au sujet des Indiens d’Amérique.   Voilà pour­quoi l’œuvre de Vine Deloria (Custer died for your sins étant le titre le plus connu) n’est pas deve­nue une œuvre de réfé­rence, une mesure éta­lon pour les uni­ver­si­taires enga­gés dans les dépar­te­ments d’études amé­rin­diennes (et pas néces­sai­re­ment Indiens eux-mêmes), alors que tout son tra­vail aborde le domaine de l’éthique. Il faut bien avouer que dans les uni­ver­si­tés, l’expertise de cer­tains pro­fes­seurs « à la mode » a valeur de pro­pa­gande, fait loi, et tant pis pour les réflexions et tra­vaux des col­lègues du dépar­te­ment d’études amé­rin­diennes qui vou­draient réta­blir une véri­té en dehors des modèles « domi­nants-domi­nés » », en dehors des conflits  « mas­cu­lin-fémi­nin », en dehors des cli­chés et des sté­réo­types pla­qués encore et tou­jours sur les popu­la­tions indiennes. 

     Nous com­pre­nons tous que la pau­vre­té des réserves (ces enclaves indiennes sur le conti­nent amé­ri­cain), la condi­tion dégra­dée de leur  sta­tut d’être humain dans l’inconscient col­lec­tif amé­ri­cain bien-pen­sant, pèsent gra­ve­ment sur les vic­times de la colo­ni­sa­tion mais aus­si sur l’éthos tri­bal en ce que cela mine ses bases fon­da­men­tales. Ce qui veut dire que pour les pen­seurs, ensei­gnants, écri­vains indiens, « il s’agit de regar­der dans un abîme pro­fond, de plon­ger les mains dans un océan han­té » dit Elizabeth Cook-Lynn, auteur phare des écri­vains indiens mili­tants enga­gés. Ils ont appris que la poli­tique et la mora­li­té se ren­contrent dans tous les domaines d’une vie civi­li­sée. Que l’un n’existe pas sans l’autre. Nombre d’écrivains indiens com­prennent bien l’incapacité poli­tique des divers gou­ver­ne­ments, ne serait-ce par exemple qu’à recon­naître le géno­cide ; ceci plus la pau­vre­té endé­mique des Indiens entre­te­nue pen­dant des siècles rendent toute édu­ca­tion des jeunes Indiens inadé­quate, inadap­tée, inef­fi­cace. La mora­li­té à ce compte prend un sérieux coup.  L’amélioration de la qua­li­té de l’éducation, de son sys­tème, à tous les niveaux, devrait être aux Etats-Unis la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion. Voilà une pre­mière conclu­sion. Après quoi les ques­tions : pour­quoi écrire, ou ensei­gner,  ne se pose­raient peut-être  plus  aux auteurs, ne disons plus indiens puisque c’est un terme pla­qué sur la réa­li­té d’un conti­nent par l’ignorance des hommes l’ayant « décou­vert » , et qui nous délivre un simu­lacre de véri­té sur les peuples qui vivaient là. Terme impropre donc.Membres des pre­mières Nations serait plus juste mais pour des rai­sons pra­tiques ce fichu mot d’Indien revient tou­jours … ( J’introduis ici le terme de post-indien reven­di­qué autant qu’espéré par Gerald Vizenor, voir article à suivre).

    Maintenant exa­mi­nons les outils à la dis­po­si­tion des auteurs amé­rin­diens, com­ment ils les manient et pour­quoi. Ceci revient à évo­quer l’évolution à tra­vers les 19ième et 20ième siècles, des pro­cé­dés d’écriture adop­tés par ceux-ci. Je n’évoque pas ici les recen­sions et les enre­gis­tre­ments des mythes de la créa­tion, contes et chants, que nombres d’ethnologues ont réa­li­sés. Je m’attache aux seules fic­tions qui au début reflé­taient les tra­di­tions orales, notaient  par écrit ce que les Indiens entre eux pou­vaient se racon­ter, les bavar­dages, les nou­velles échan­gées, les contes dits aux enfants ; pour résu­mer,  leurs écrits répé­taient les motifs tra­di­tion­nels. Il s’agissait de fic­tions réa­listes, d’autobiographies, de récits où la notion d’auteur  s’effaçait au pro­fit de la vie quo­ti­dienne  d’une com­mu­nau­té.  La cri­tique aujourd’hui qua­li­fie­rait ces écrits de fades, sans relief, linéaires, sans qua­li­tés artis­tiques… (Sinon la dimen­sion poé­tique, le par­tage d’une culture où pré­sent, pas­sé et futurs ne font qu’un, où tout est ins­crit dans un cercle, où les rela­tions aux pay­sages, à l’environnement font sens et  déter­minent les actions des hommes… Rien de fade mais l’ouverture à une autre dimen­sion de vivre  selon moi !) Quand les uni­ver­si­tés amé­ri­caines ont ouvert les pro­grammes d’écriture créa­tive, les étu­diants indiens y ont appris des tech­niques sophis­ti­quées, leurs écrits tou­jours ancrés dans les tra­di­tions orales ont pris un tour qua­li­fié de « réa­lisme magique ».  Un sur­réa­lisme hal­lu­ci­né pour le dire vite. De telle sorte qu’on pour­rait croire, au contraire de leurs aînés enra­ci­nés dans un ter­ri­toire don­né avec tout ce que cela contient d’héritage, que les auteurs contem­po­rains cherchent à s’échapper de ce cadre, en emprun­tant les voies de l’ironie et de l’humour le plus sou­vent, ce qui dis­si­mule une charge d’angoisse non négli­geable.

     Il appa­raît aujourd’hui que les romans des auteurs indiens contem­po­rains font  inlas­sa­ble­ment le récit de familles frac­tu­rées, de com­mu­nau­tés per­dant leurs terres. Ils exa­minent des per­son­nages depuis un exté­rieur, hors du monde, selon un mode sur­réel fri­sant le sur­na­tu­rel. Ils trans­forment et libèrent leur incons­cient, pré­sentent des his­toires fan­tas­tiques à pro­pos de la dif­fi­cul­té de vivre dans la pau­vre­té et le déses­poir sur les réserves se rétré­cis­sant.  Les trau­ma­tismes sont bien réels, peut-être pour cer­tains consi­dé­rés comme au-delà du seuil pos­sible de gué­ri­son, aus­si les auteurs indiens res­sentent le besoin d’échapper.  Ils le font en se ser­vant des mythes et des légendes, ils uti­lisent les figures de l’araignée, de coyote, du tricks­ter, ils exposent la  vision des métis en mal d’identité. Ce sont des livres brillants, drôles, caus­tiques, ils nous invitent à nous plon­ger dans l’imaginaire des peuples indiens, à en décou­vrir quelques arché­types, mais ils semblent éga­le­ment dire que la vie réelle des Indiens, sans le recours à la fuite, n’a aucun inté­rêt, est insup­por­table, que par ailleurs elle ne sau­rait atti­rer les édi­teurs et le public. Certainement les tech­niques dites du réa­lisme magique ont à voir avec le spec­tacle. Certainement, comme nombre de poètes amé­rin­diens l’on fait,  répé­ter que les tri­bus ont sur­vé­cu au géno­cide et qu’elles comptent bien conti­nuer à sur­vivre, à lut­ter pour un sta­tut de sou­ve­rai­ne­té, las­se­rait les lec­teurs. Les chants qui rendent hom­mage à la sur­vie aus­si beaux soient-ils, ne sont pas ce qu’attendent les lec­teurs ordi­naires.  Mais cer­tai­ne­ment aus­si, le réa­lisme magique fri­sant l’hystérie ou le mys­ti­cisme vont las­ser, leurs moyens s’exténuer. On ne vou­dra plus suivre ces per­son­nages fan­tasques, aus­si drôles soient-ils, quand ils cherchent à tout prix à s’échapper de la réa­li­té, non que cet élan soit illé­gi­time, non qu’en par­tie cela soit véri­dique, mais pour­quoi vou­loir échap­per aux fon­de­ments de ce qui fait de vous un être humain (les noms que les tri­bus  se donnent dans leur propre langue reflètent ce concept d’êtres humains, de peuple). Les Indiens tra­di­tion­na­listes insistent sur la fier­té et la  digni­té ordi­naires confé­rées par la connais­sance de qui l’on est, d’où l’on vient, de la beau­té qu’il y a à trans­mettre cela aux enfants. Si les auteurs contem­po­rains amé­rin­diens ne l’oublient pas, ils font prendre à ce mou­ve­ment tra­di­tion­nel un virage qui le redi­rige dans une direc­tion où membres des pre­mières nations comme d’autres lec­teurs exté­rieurs aux com­mu­nau­tés indiennes se trouvent éga­rés.

     Pourquoi, dans un livre de Sherman Alexie, Reservation Blues, un rocker arrive-t-il sur la réserve pour revi­ta­li­ser la culture Spokane ago­ni­sante, pour enfon­cer de nou­velles racines cari­ca­tu­rales dans un sol où les anciennes sont  « bur­ried too damn deep », enter­rées si pro­fond qu’elles sont comme mortes ?  Sherman Alexie semble nous sug­gé­rer que la culture Spokane, dans l’esprit des habi­tants de la réserve, n’a plus de rai­son d’être. Dans les romans de Louise Erdrich, admi­rables par ailleurs, les per­son­nages sont le plus sou­vent étranges, fan­tasques, exces­sifs, effrayants, et les jeunes géné­ra­tions perdent pied face aux tra­di­tion­na­listes tout en rêvant de leur res­sem­bler. Les  mou­ve­ments atti­rance /​ répul­sion, amour /​ haine, humour /​ déses­poir,  tra­versent ses romans.

     Plus grave : du fait des poli­tiques d’assimilation, à la fin du 19ième  siècle et début du 20ième , les enfants indiens ont été arra­chés à leurs familles pour être édu­qués dans des pen­sion­nats réser­vés aux enfants indiens, afin de les faire deve­nir de bons chré­tiens prêts à rem­plir les rôles subal­ternes de la socié­té blanche. Toute une géné­ra­tion d’Indiens s’est trou­vée cou­pée de ses racines et de sa culture. Il en résulte que cer­tains auteurs infor­més de la vie de leurs ancêtres au tra­vers de livres écrits par des blancs, reprennent à leur compte des inexac­ti­tudes. Elisabeth Cook-Lynn nous dit par exemple que jamais les Sioux n’auraient man­gé du porc-épic, ils leur pre­naient leurs aiguilles pour déco­rer les vête­ments mais ne les tuaient pas, même par temps de famine. Cela aurait été presque sacri­lège, comme de man­ger leurs che­vaux ou de se man­ger entre eux. Or James Welch  (Blackfoot) fait man­ger de la soupe de porc-épic à ses per­son­nages Sioux Oglalas. De même faire bouillir les mocas­sins pour don­ner du goût à une soupe n’était pas une acti­vi­té tra­di­tion­nelle bien qu’on le retrouve racon­té dans des écrits d’observateurs blancs du 17ième siècle. Ceci est éga­le­ment repris dans le roman de James Welch. Toujours selon Elisabeth Cook-Lynn, Louise Erdrich fait confiance à un récit écrit autour de 1800 par un cap­tif blanc qui vécut trente ans par­mi les Ojibwas, et qui finit par se dire « Indien blanc », adop­té par sa tri­bu. Y sont décrits des cou­tumes et des modes de vie, consi­dé­rés comme exacts. Et si les 30 ans de vie chez les Indiens ne suf­fi­saient pas à se débar­ras­ser du filtre et du biais inter­pré­ta­tif ou cri­tique pris par le condi­tion­ne­ment occi­den­tal ? Un glis­se­ment peut-être alors envi­sa­gé, qui  certes crée de nou­velles tra­di­tions, mais nous fait perdre les ori­gi­nales.  

     Ce besoin d’échapper est pal­pable dans de nom­breux romans. Encore James Welch : il retrace la vie de Charging Elk, un Sioux qui par­ti­ra avec le cirque de Bill Cody autre­ment nom­mé Buffalo Bill. Arrivé en France, il décide de res­ter, et réus­sit à s’enfuir lors du pas­sage du cirque à Marseille. Ceci est basé sur des faits réels. Les des­cen­dants de ces Indiens vivent encore dans le sud  de la France, je les ai ren­con­trés. Mais que ce Charging Elk devienne François,  qu’il ne revienne jamais sur son sol natal, illustre presque trop par­fai­te­ment la théo­rie de l’Indien s’évanouissant, si bien connue dans l’histoire amé­ri­caine. Ce qui est gênant, c’est que ce livre met l’accent sur le des­tin et l’expérience  de quelques Indiens Oglalas émi­grés en France, mariés à des Françaises, heu­reux de ce choix,  tan­dis que la majo­ri­té est res­tée dans le Dakota du sud et que de ceux-là, on ne parle pas ! L’auteur aurait pu abor­der les pro­blèmes que la famille de Charging Elk ren­con­trait alors, tan­dis que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain s’emparait des Blacks Hills illé­ga­le­ment, que Sitting Bull était assas­si­né sur sa réserve, que Red Cloud rené­go­ciait le trai­té de Fort Laramie en essayant de sau­ver son peuple … Cela aurait contre­ba­lan­cé le poids de cette his­toire indi­vi­duelle par ailleurs excep­tion­nelle car les guer­riers et les membres des tri­bus n’avaient, n’ont en géné­ral qu’une idée en tête et qu’un besoin au cœur : be back home. La notion du retour chez soi (homing in) au sein de sa com­mu­nau­té est une constante dans la lit­té­ra­ture, dans la poé­sie, des Indiens d’Amérique parce que c’est une réa­li­té vécue au quo­ti­dien, de celle dont peut-être la matière est mince pour faire un roman mais qui sait… (À mieux cher­cher il y a de quoi écrire des cen­taines d’Odyssées Indiennes,  les mémoires encore vives des tri­bus contiennent la matière pour …) Le dan­ger est que le mes­sage reçu par les lec­teurs soit le sui­vant : les jeunes Indiens d’alors comme ceux d’aujourd’hui pré­fèrent une vie à l’occidentale, pré­fèrent se cou­per de leur his­toire, de leurs racines et de leur iden­ti­té pour vivre mieux, « être heu­reux ». Ceci occulte un autre mes­sage : Des géné­ra­tions d’Indiens, toutes tri­bus confon­dues, ont subi une colo­ni­sa­tion bru­tale avec pour seules issues une  assi­mi­la­tion for­cée, l’exil, et bien sou­vent la mort (un enfant sur dix mou­rait dans les pen­sion­nats de mala­die, de mau­vais trai­te­ments, ou de mal­nu­tri­tion).

     Il est vrai que la nou­velle géné­ra­tion d’auteurs indiens arrive deux cents ans après les mas­sacres de Sand Creek, de la Wachita ou de Wounded Knee, deux cents ans après la piste des larmes, la dépor­ta­tion des Apaches ou la longue marche des Navajos, deux siècles après l’achèvement du vol de tout un conti­nent. Peut-être la mémoire de ces faits, l’héritage des anciens, sont-ils trop pro­fon­dé­ment enter­rés, de telle sorte que les écrits d’aujourd’hui rajoutent  une couche sur la sépul­ture, couvrent la perte et nous emportent dans leur élan d’évasion… Loin de moi la ten­ta­tion de juger.  Je n’oublie pas les trau­ma­tismes, je n’oublie pas l’état de per­pé­tuelle expa­tria­tion dans lequel vivent les popu­la­tions indiennes sur leurs anciens ter­ri­toires ances­traux, ou bien dépla­cés, en exil per­ma­nent. Le monde créé par l’imagination des auteurs indiens aujourd’hui est sans nul doute moins enra­ci­né. Les auteurs indiens aujourd’hui ne se vivent plus autant comme des membres d’une tri­bu, enga­gés auprès de leur com­mu­nau­té. D’où le glis­se­ment d’une fic­tion réa­liste vers la réa­li­té magique plus sophis­ti­quée mais qui sou­lève la ques­tion du futur pour la lit­té­ra­ture indienne. Continuera-t-elle de se poser en tant que spec­ta­teur ? S’engagera-t-elle pour essayer de res­tau­rer l’équilibre et l’harmonie  en évo­quant l’histoire, la vie, le pas­sé et la mémoire des peuples indiens, infu­sés comme force de vita­li­té ? Affirmera-t-elle la sur­vie des cultures indiennes comme une vic­toire  et une chance pour l’humanité entière ? Se sen­ti­ra-t-elle res­pon­sable auprès des lec­teurs par ailleurs aveu­glés, éga­rés par les pro­grammes de télé­vi­sion et la pro­pa­gande média­tique…. Montrera-t-elle des per­son­nages humains ancrés dans une réa­li­té humaine plu­tôt que flot­tant dans un rêve éveillé ? Certainement les pertes subies par les peuples indiens sont anxio­gènes, cer­tai­ne­ment aus­si l’imagination sur­réelle est une fuite.  Si en matière d’intrigue la seule sorte de dénoue­ment offerte est un sui­cide, un acci­dent, si les per­son­nages sont tou­jours mon­trés rava­gés, sub­mer­gés, les auteurs se montrent vain­cus, leur voca­tion ou l’appel à écrire se révèle vide, l’aspiration à une huma­ni­té forte et épa­nouie échoue, et ceci est dom­ma­geable pour le monde entier.  C’est à se deman­der, pour finir, si ce réa­lisme magique n’est pas le sacri­fice consen­ti aux lois du mar­ché, une obéis­sance aux règles de la culture popu­laire, une allé­geance faite à la poli­tique actuelle qui attend des spec­ta­teurs, lec­teurs, qu’ils ne puissent jamais être en mesure de voir la réa­li­té. Or la lit­té­ra­ture devrait prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés quant à  cette dérive.  Être un sto­ry­tel­ler, racon­ter des his­toires n’est pas flir­ter avec les contes de fées.  (Gerald Vizenor pour son compte adopte le « vérisme mythique », une tech­nique et une notion sur laquelle je revien­drai dans un pro­chain expo­sé, peut-être une alter­na­tive au réa­lisme magique).

     On a par­lé d’une renais­sance de la lit­té­ra­ture indienne dans les années soixante.  Après  le cou­ron­ne­ment par le prix Pulitzer de Norman Scott Momaday, Louise Erdrich, Maurice ken­ny, Paula Gunn Allen, Simon  J Ortiz, Louis Owens  pour ne citer que ceux-là, ont eux aus­si reçu des prix pres­ti­gieux. Leslie Marmon Silko, Linda Hogan, Gerald Vizenor, Diane Glancy, Joseph Bruchac, Anita Endrezze, Jim Barnes, Carter Revard, Joy Harjo, Ofelia Zepeda, Janice Gould, et d’autres ont tous et cha­cun pro­duit des œuvres impor­tantes, mais à l’heure actuelle, la dis­tri­bu­tion en librai­rie et la dif­fu­sion média­tique font la place belle aux écrits se can­ton­nant à illus­trer le thème de l’exil per­ma­nent, loin de ses racines cultu­relles tri­bales. Faisant ce constat, il est dif­fi­cile de consi­dé­rer que la créa­tion de fic­tion contem­po­raine des auteurs indiens, toute brillante et sophis­ti­quée qu’elle devienne,  reste un sujet sur lequel s’enthousiasmer. .. (À moins que Gerald Vizenor  ne trans­forme l’essai avec  sa vision du post-indien, et que les autres auteurs amé­rin­diens le suivent pour réa­li­ser et dif­fu­ser cette nou­velle réa­li­té des peuples amé­rin­diens)… Resterait à relire encore et encore D’Arcy McNickle ou Charles Eastman, Ella Deloria, Gogisgi (Carol Arnette) et Vine Deloria ;  à écou­ter encore et encore Barney Bush ou John Trudell sans oublier Buffy Sainte-Marie. 

 

 

 

Sommaires