> Entre poésie et philosophie (2). Variations autour de Porchia

Entre poésie et philosophie (2). Variations autour de Porchia

Par |2018-11-19T06:09:30+00:00 1 mars 2015|Catégories : Chroniques|

 

« Ma pau­vre­té n'est pas totale : j'y manque. » 14

      Manquer soi-même à sa pau­vre­té, à son dénue­ment, c'est, semble-t-il, être moins pauvre… Ce qui encombre, la plu­part du temps – outrance de la psy­cho­lo­gie et de l'obsession du sens qui l'accompagne – c'est soi-même. Etre désen­com­bré de soi, ouvert, géné­reux, c'est aus­si être nu. Dès lors la condi­tion sociale de pau­vre­té, le manque d'avoir, est moins confon­du avec le manque d'être. Paradoxalement je suis, dès lors, un peu. Pas suf­fi­sam­ment pour m'enorgueillir, mais suf­fi­sam­ment pour éprou­ver la vibra­tion d'être sans trop d'usurpation.

 

 

« Tu es tel­le­ment hon­nête que tu ne suis per­sonne : pas même toi. » 923

      Au prin­cipe de l'écriture de Porchia, il y a assu­ré­ment ce que Nietzsche avait appe­lé la pro­bi­té, voire, au risque du pléo­nasme, la pro­bi­té intel­lec­tuelle. Ne suivre per­sonne, dire la sin­gu­la­ri­té de ce qui est éprou­vé, la dis­tinc­tion de l'expérience, avec les mots les plus justes. Il s'agit de ne pas se payer de mots, d'éviter les lieux com­muns de la fla­gor­ne­rie. Ne pas suivre soi-même, refu­ser a prio­ri toute ten­ta­tion de com­plai­sance « nar­cis­sique ». Il s'agit fina­le­ment de n'être dupe ni de la pro­pen­sion des autres, ni de ma pro­pen­sion, à croire…

 

 

« Tu croyais que détruire ce qui sépare, c'était unir. Et tu as détruit ce qui sépare. Et tu as tout détruit. Parce qu'il n'y a rien sans ce qui sépare. » 474

      Porchia a rédi­gé des « voix ». Il s'agit de se mettre à l'écoute des voix, une écoute active bien sûr, une atten­tion. Ce qui implique de com­men­cer par lais­ser par­ler ces voix. Et com­men­cer par une voix, celle-ci par exemple…La voix s'adresse à un « tu » ! Qui est ce « tu » auquel la voix s'adresse ? Dans la poé­sie, dans le jour­nal intime, le « tu » est sou­vent celui du dia­logue inté­rieur, une forme d'adresse à soi. Le « tu » est cou­tu­mier dans ces écri­tures… La voix peut éga­le­ment être adres­sée à un proche… Dans les deux cas ce pour­rait être un reproche, à soi-même ou à un autre ! Un reproche dont le funeste résul­tat est d'avoir tout détruit.

      Le « tu » pour­rait alors être une adresse qui nous conduit vers l'universel, un dia­logue inté­rieur ou bien un dia­logue avec quelqu'un qui nous fait tou­cher un aspect uni­ver­sel des choses. Rien n'accompagne cette adresse : aucune illus­tra­tion, aucune anec­dote. Et si on se tenait là devant une erreur humaine : l'erreur humaine par excel­lence ?

      « Tu croyais que détruire ce qui sépare, c'était unir. Et tu as détruit ce qui sépare. Et tu as tout détruit. Parce qu'il n'y a rien sans ce qui sépare. »  Mettons en pers­pec­tive cette voix 474 avec la voix 473 : « Quand elle rai­sonne, la véri­té est démence. » Porchia se posi­tionne ici contre le prin­cipe de rai­son suf­fi­sante qui peut conduire à l'hyperrationalisme. On peut peut-être, alors, oser une lec­ture de ces deux voix dans leur com­plé­men­ta­ri­té.

      La sépa­ra­tion onto­lo­gique est notre condi­tion, et la logique de l'esprit de ratio­na­li­té ne per­met pas de le com­prendre. Au contraire elle nous égare dans la des­truc­tion qui vise l'union.La rai­son veut la paix, et c'est pour­quoi sa logique est celle de l'union. Elle pense qu'en unis­sant on résorbe les anta­go­nismes. Elle rai­sonne en vue d'unir. Elle peut même pré­co­ni­ser la guerre pour réa­li­ser la paix. Au moins faire la guerre à ce qui sépare (ce qui n'est pas roman­tique, angé­lique, fusion­nel, pos­ses­sif, « poli­ti­que­ment cor­rect »), à ce qui ne vise pas l'unité, à ce qui sup­porte, plein d'espérance, que deux fassent deux, et ne désire pas le deux-en-un, à ce qui se refuse à rap­por­ter l'autre au même, à ce qui n'amalgame pas ! Elle peut faire la guerre à ce qui dis­tingue, à la dis­tinc­tion même, à ce qui, jugeant, hié­rar­chise, à ce qui ne refuse pas l'aristocratie de la pen­sée. La rai­son, jus­qu' au popu­lisme, cherche à régner sur les foules par l'adhésion des masses…

      Or, la sépa­ra­tion onto­lo­gique est notre condi­tion. Nous sommes sépa­rés dans l'espace, sépa­rés par le temps. La sup­pres­sion de l'espace, c'est le néant. La sup­pres­sion du temps, c'est la mort. Vouloir sup­pri­mer la sépa­ra­tion est une héré­sie contre notre condi­tion qui est néces­sai­re­ment tra­gique ! L'espace est entre nous, nous sépa­rant ; le temps est en nous, nous esseu­lant : nous sommes à jamais sépa­rés, esseu­lés, n'étant que par tout ce qui sépare… Cette place même où nous sommes, dans la sépa­ra­tion, n' étant qu' usur­pa­tion :

« Celui qui doit te faire vivre, il ne doit presque pas vivre, pour te faire vivre. » 983

 

 

« Je viens de ce que je vais mou­rir, non d'être né. D'être né je m'en vais. » 19

      Je vais mou­rir m'entraîne loin d'être né. Voilà le sens du che­min ou de la sépa­ra­tion (c'est la même chose). Vivre ou mou­rir sont un seul, la sépa­ra­tion elle-même. Ce qui nous porte, ou nous déporte : être de moins en moins…

 

 

« Pour ceux qui meurent, cette terre est pareille à la plus loin­taine étoile. Cela ne devrait pas nous pré­oc­cu­per autant, ce qui se passe…sur la plus loin­taine étoile. » 424

      Les mou­rants deviennent indif­fé­rents. Oublions-nous que nous sommes ces mou­rants, mais qui ne savent pas se rendre indif­fé­rents ? Porchia se tient près de Pascal : nous oublions notre condi­tion en nous diver­tis­sant. C'est la seule façon, para­doxale, de sup­por­ter cette condi­tion, si l'on n'a pas la foi. Et pour­tant il serait sage de nous rendre indif­fé­rents. Mais Porchia n'est pas bouddhiste…pas plus que stoï­cien. Il est du côté des pen­seurs tra­giques, c'est-à-dire de ceux qui ne veulent sup­pri­mer ni la sépa­ra­tion, ni la ten­sion.

      La ten­sion, peut-être le terme qui carac­té­rise le mieux les « voix » d'Antonio Porchia.

      Pourquoi la pen­sée pure est-elle ten­due ? Parce que les pen­sées sont denses, qu'elles portent le poids d'une vie et ses contra­dic­tions. Parce que l'écriture est par­ci­mo­nieuse : les voix ont été rédi­gées tout au long de la vie de Porchia ; il a donc peu écrit. La den­si­té et la rare­té sont liées.

      Ni phi­lo­so­phie : Porchia répugne à se lais­ser contraindre par la rai­son qui donne un ordre, fabrique une logique, pose en prin­cipe la non-contra­dic­tion ou la dia­lec­ti­sa­tion de la contra­dic­tion. Le concept ordonne la réa­li­té à sa maigre mesure.

      Ni poé­sie : Porchia refuse les contraintes for­melles, esthé­tiques. Il ne court pas le risque de la joliesse ou du sen­ti­men­ta­lisme. Il est poète, essen­tiel­le­ment, comme Nietzsche ou comme Rimbaud.

      Et probe : « Oui je souffre tout le temps, mais rien qu'à cer­tains moments, parce qu'il n'y a qu'à cer­tains moments que je pense que je souffre tout le temps. » 450 . On ne court pas, ici, le risque de l'inauthenticité. Le sen­ti­ment n'est que le sen­ti­ment expri­mé, pensé…L'existence d'un homme probe est indis­so­ciable de sa pen­sée. Sauf lorsque l'activité concep­tuelle se déve­loppe contre-nature, ou lorsque la joliesse a rai­son de la pen­sée.

      Il s'agit d'essayer de dire, d'écrire, au plus près du souffle de la vie, à ras de vie. L'esprit…

      Là où la beau­té, les sens et la sépa­ra­tion ne font qu'un :

« Même les fleurs, pour exha­ler leurs par­fums, ont besoin de mou­rir un peu. » 1007

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