> ENTRE POESIE ET PHILOSOPHIE (4) Il faut apprendre à voir — sur Nietzsche.

ENTRE POESIE ET PHILOSOPHIE (4) Il faut apprendre à voir — sur Nietzsche.

Par |2018-08-14T21:40:22+00:00 19 janvier 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

         Dans Crépuscule des idoles, « Ce qui manque aux Allemands », 6è para­graphe, Nietzsche s'efforce à for­mu­ler un pro­jet d'éducation à contre-cou­rant de l'idéalisme gros­sier ordi­naire : il faut apprendre à voir ! Il ne s'agira pas de se conten­ter de dres­ser un état des lieux de la situa­tion édu­ca­tive (qui est selon lui affli­geante). Nietzsche reven­dique son « tem­pé­ra­ment  posi­tif », c'est-à-dire affir­ma­tif et non réac­tif. La cri­tique et la contes­ta­tion peuvent avoir lieu ailleurs…,Nietzsche don­ne­ra une défi­ni­tion posi­tive de l'éducation, à appré­hen­der en trois temps : 1 – Il faut apprendre à voir. 2 – Il faut apprendre à pen­ser. 3 – Il faut apprendre à par­ler et à écrire… De fait, l'ordre est à res­pec­ter, et le pre­mier point est fon­da­men­tal. Le carac­tère pro­po­si­tion­nel, le pro­jet est conte­nu dans le pre­mier point, duquel le reste (les deux autres points) semble décou­ler. C'est pour­quoi, Nietzsche rede­vient, contre son affir­ma­tion ini­tiale, accu­sa­teur sur le deuxième point (la pen­sée), fus­ti­geant la balour­dise alle­mande, et ellip­tique sur le troi­sième point (cf.le para­graphe 7). L'essentiel semble donc tenir dans l'éducation de la vision, et d'une manière plus large, dans l'éducation de la per­cep­tion.

            L'objet du para­graphe : il faut apprendre à voir. Il faut culti­ver la per­cep­tion visuelle, dans le calme et la patience. Il faut donc com­men­cer par ins­tal­ler les condi­tions de la per­cep­tion, condi­tions qui sont éthiques (calme), voire spi­ri­tuelles (patience) : une sorte d'exercice de la patience par lequel se cultive l'attention. Ce lien entre la patience et la per­cep­tion visuelle sug­gère assu­ré­ment une uni­té de la per­cep­tion sen­so­rielle et de la patience qui cultive l'attention (la vie de l'esprit?) ou sinon une uni­té, au moins un refus de leur dis­so­cia­tion arbi­traire, un lien sub­til. La per­cep­tion nous rap­porte au sen­ti, au vécu, c'est-à-dire à la valeur de l'expérience. Il n'est ain­si d'expérience que d'accorder une place cen­trale à l'habitude qui, loin d'être une rou­tine, est essen­tiel­le­ment une fidé­li­té. La patience seule per­met l'habitude, en tant qu'elle est d'abord accueil, bien­veillance, ouver­ture véri­table. Il s'agit de lais­ser venir les choses (à soi, au soi de la per­cep­tion), c'est-à-dire de por­ter atten­tion aux choses par l'instauration d'un rap­port fidèle à elles. Ce qui com­mence par une sus­pen­sion du juge­ment pour par­ler comme Descartes (une fois n'est pas cou­tume…). Suspendre le juge­ment, c'est d'abord s'abstenir de dire d'emblée « c'est vrai , c'est faux, c'est bien, c'est mal, c'est beau , c'est laid… », c'est-à-dire s'abstenir d' inter­po­ser un filtre entre la chose et la per­cep­tion de cette chose. Les juge­ments de l'idéalisme (heu­ris­tique, moral, esthé­tique) cor­rompent la patience de la per­cep­tion et limitent sa capa­ci­té d'accueil. Leur pré­ten­du dés­in­té­res­se­ment objec­tif annule l'intensité du per­çu, du sen­ti, du vécu qui doit se construire patiem­ment en expé­rience. Nous ver­rons par ailleurs que la ver­tu de l'art réside pré­ci­sé­ment en son uti­li­té, en ce qu'il n'est pas dés­in­té­res­sé… L'éducation artis­tique cultive cette capa­ci­té à per­ce­voir. A cet égard, elle semble être le seul anti­dote à la froi­deur abs­traite de l'idéalisme.

          Apprendre à voir, c'est apprendre à faire le tour du par­ti­cu­lier, c'est-à-dire mul­ti­plier les points de vue sur l'objet, ten­ter de tota­li­ser ces points de vue, ces pers­pec­tives et ain­si accep­ter d'embrasser la diver­si­té du per­çu, la diver­si­té des sen­ti­ments… Ainsi on cultive la pos­si­bi­li­té d'apporter toute la palette des nuances. L'acuité de la per­cep­tion favo­rise l'acuité de l'intelligence, l'exalte même. Voilà pour­quoi c'est par la per­cep­tion qu'il faut com­men­cer et voi­là pour­quoi son appren­tis­sage est « l'école pré­pa­ra­toire élé­men­taire à la vie de l'esprit ». De fait, il s'agit sim­ple­ment et pro­fon­dé­ment de prendre le temps de la consi­dé­ra­tion de l'objet, ne consi­dé­rer que cet objet, ne pen­ser qu'à lui. L'intelligence est ini­tiée par la vision, elle est d'abord vision (de la vision de l'objet sen­sible à la vision d'un objet plus abs­trait). C'est exac­te­ment l'exercice qu'on appel­le­ra dans d'autres contextes concen­tra­tion ou atten­tion. Et le pre­mier piège, c'est celui des sollicitations…Il faut apprendre à résis­ter aux sol­li­ci­ta­tions, à désac­ti­ver la volon­té de réac­tion immé­diate aux sol­li­ci­ta­tions. La « cri­tique » et la contes­ta­tion spon­ta­nées sont sou­vent des réac­tions aux sol­li­ci­ta­tions, la manière réac­tive d'y répondre, en fait, une obéis­sance incons­ciente aux ins­tincts de consom­ma­tion, de des­truc­tion, de polémique…Si selon Nietzsche tout est d'abord ins­tinct, il faut réap­pré­cier et com­men­cer par culti­ver les ins­tincts qui « retiennent, isolent », les ins­tincts lais­sés pour compte par la civi­li­sa­tion. La bonne injonc­tion serait alors de « ne pas vou­loir faire quelque chose », c'est-à-dire résis­ter aux injonc­tions de l'activisme, aux pré­ten­tions illu­soires de la volon­té, à la spon­ta­néi­té, au désir de faire valoir immé­dia­te­ment son point de vue (qui n'est qu'un point de vue). Refuser d'être contraint à réagir, voi­là selon Nietzsche en quoi pour­rait consis­ter l'attitude spi­ri­tuelle.

        A pre­mière vue nous avons là une étrange défi­ni­tion de l'esprit. S'agit-il d'une défi­ni­tion néga­tive ? Non, car si les ins­tincts domi­nants dans la civi­li­sa­tion sont ceux de la contrainte à réagir (« On est contraint à réagir »), alors on a à faire à des ins­tincts qui , pré­ci­sé­ment, génèrent une atti­tude réac­tive. L'exigence de réac­ti­vi­té, au nom de la spon­ta­néi­té, crée la dépen­dance de l'animal humain envers ses ins­tincts gré­gaires, ses ins­tincts de polé­mique et d'appartenance. Nous tenons là un des symp­tômes de la dégé­né­res­cence de l'instinct. Il est deve­nu réac­tif, et il s'agit bien d'un pro­blème du corps : « l'impuissance phy­sio­lo­gique à ne pas réagir ». L'homme est malade en tant que ses ins­tincts sont cor­rom­pus. Cette cor­rup­tion, de nature phy­sio­lo­gique, est du même coup la mala­die de l'esprit dans la civi­li­sa­tion : l'homme contem­po­rain ne peut plus se concen­trer, il est deve­nu pauvre en atten­tion. Il n'arrive donc plus à dis­cer­ner avec finesse, ni à res­pec­ter la néces­saire durée de tout appren­tis­sage. Voilà pour­quoi si la patience a d'abord été enten­due comme bien­veillance, accueil, il faut, dans un second temps, afin d'éduquer la vue, culti­ver la méfiance qui per­met­tra le dis­cer­ne­ment, c'est-à-dire le jugement…C'est le para­doxe du « calme hos­tile ». Il est urgent, selon Nietzsche, d'apprendre la défiance à l'égard de la nou­veau­té, et notam­ment de ce que la civi­li­sa­tion pré­sente comme nou­veau­té au consom­ma­teur insa­tiable. Nietzsche se posi­tionne sur ce point dans une pos­ture réso­lu­ment anti-moderne en reje­tant le culte de l'innovation à tout prix (qui culmine aujourd'hui dans le féti­chisme du « pro­grès »  en l'associant spon­ta­né­ment aux tech­no­lo­gies tou­jours nouvelles…les modes qui défilent sans répit, et le nou­veau culte du recy­clage qui résulte lui-même de ces outrances). Nietzsche se montre vision­naire lorsqu'il décrit cette inca­pa­ci­té à se fixer carac­té­ris­tique de l'homme moderne, et le chan­ge­ment inces­sant des nou­veau­tés qu'on l'exhorte à consom­mer.

           Nietzsche semble décrire notre époque. On l'imagine conster­né devant les pseu­dos-débats, les polé­miques spon­ta­nées et vio­lentes qu'on garde en mémoire le temps d'un « buzz » créé par un « tweet » ! Et devant tout ce qui relève de la « com­mu­ni­ca­tion », des rhé­to­riques du « mana­ge­ment », et pire du « péda­go­gisme » creux et triom­phant qui s'apprête à brû­ler tous les livres pour ins­tal­ler les « jeunes » devant leurs tablettes numé­riques, et qui cherche à recy­cler les ensei­gnants, après les avoir édi­fiés avec force power points syn­thé­tiques et para­phra­sés, en accom­pa­gna­teurs de ces « appre­nants » afin de les diri­ger dans leurs « recherches »  sur le dieu-moteur google. Car ce que Nietzsche appré­hende c'est le nivel­le­ment auto­ma­tique qui consiste à faire de n'importe quel fait un évé­ne­ment : « se pros­ter­ner obsé­quieu­se­ment devant chaque fait ». Ce posi­ti­visme, sou­vent uti­li­ta­riste sinon vita­liste, consiste en une  vam­pi­ri­sa­tion de l'altérité, une assi­mi­la­tion de l'autre au même, une neu­tra­li­sa­tion, une abo­li­tion de la dif­fé­rence : « le contraire de la dis­tinc­tion ». Il faut ici entendre le double-sens de « dis­tinc­tion », dif­fé­rence et raf­fi­ne­ment, puisque ce féti­chisme posi­ti­viste apporte le contraire d'une « culture raf­fi­née ». Il ne devrait pas s'agir de rame­ner l'autre au même, mais pré­sup­po­ser plu­tôt que ce qu'on croit même est autre, en quoi consiste la patience bien­veillante puis méfiante de l'apprentissage de la per­cep­tion.          

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