> Georg Trakl, un poète en temps de détresse

Georg Trakl, un poète en temps de détresse

Par | 2018-02-24T20:36:46+00:00 17 février 2015|Catégories : Essais|

« En fin de compte, je res­te­rai tou­jours un pauvre Kaspar Hauser. »
G. Trakl dans une lettre à un ami (1912).

 

 

Georg Trakl s'est tu dans les ornières de novembre au terme d’une longue déroute, enga­gé dès les pre­miers mois de la guerre sur le front de l’Est au cours de l’année 1914, en qua­li­té de phar­ma­cien mobi­li­sé dans les ser­vices sani­taires. Durant la bataille de Grodek contre l’armée russe, il a pour mis­sion de prendre en charge, dans une grange et sans assis­tance médi­cale, pen­dant deux jours, les soins d’une cen­taine de bles­sés graves. Naufragé d'une fin de nuit, il découvre au matin la terre de Galicie rou­gie de « tout le sang ver­sé ». Quelques jours plus tard, à la suite des hor­reurs dont il a été le témoin, il tente de se sui­ci­der au moyen d'une arme à feu. Après le fra­cas des « armes de mort » pré­ci­pi­tant « les plaines d'or et les lacs bleus » dans l'ébranlement ter­rible de la guerre, il est trans­fé­ré à l’hôpital psy­chia­trique de Cracovie.

Interné depuis le 25 octobre dans une cel­lule « qui res­sem­blait à une cave », au soir du 3 novembre, il suc­combe à un excès de cocaïne, empor­tant avec lui les dérè­gle­ments et la déses­pé­rance d’une vie mar­quée à la fois par de dou­lou­reuses épreuves per­son­nelles et par la vio­lence du désastre qui s’annonçait comme la fin d’un monde.

Il nous faut aujourd'hui, par-delà l'épaisseur du temps, en une sorte d'épiphanie rendre visible, don­ner à voir et à entendre, le leit­mo­tiv obsé­dant de la ruine qui annonce l’entrée dans un siècle « de bruit et de fureur »[1], ain­si qu’en cha­cun de ses poèmes se dépose une plainte deve­nue étran­ge­ment muette. L'expérience silen­cieuse du désastre dans la vie de celui qui disait de lui-même « n'être qu'à moi­tié né », se révèle comme la plus haute conscience pos­sible d’un moment du temps au plus fort du déclin. Rompu à l'épreuve des jours, le poème accom­plit la pro­messe de l'astre qui « roule plus obs­cur » dans le lent déchif­fre­ment de ce qui reste à naître, un « ailleurs » où le soleil se lève­ra encore après la chute de la nuit.

Parmi les vir­tua­li­tés d’un moi indé­fi­ni comme autant de frag­ments d’identité, Elis, Helian, Kaspar Hauser, l’étranger, le soli­taire, la sœur…, avec ces mul­tiples per­son­nages aux allures d’apparitions, le chant du poème et ses allé­go­ries deve­nues pour Trakl la véri­table réa­li­té résonnent sur les pas de l’« Étranger sacré », figure énig­ma­tique du poète par­mi « les ter­ribles sen­tiers de la mort, des pierres grises du silence, les écueils de la nuit et les ombres sans paix ».

Comme à rebours, il vient à notre ren­contre pour conju­rer le mal­heur du temps dont il porte la bles­sure, sitôt bri­sé l'astre des jours anciens aux dieux tuté­laires. Il va inter­pel­lant les vivants et les morts aux bouches de pavot, le fils per­du sous les feux de l’orage, à l’Occident qui cha­vire. Plaie vive au cœur, il suc­combe à l’horreur d’exister. Dans la nuit de toutes les nuits, pen­ché sur ses gouffres, il va cueillant la fleur des ténèbres sur les che­mins de Galicie par­mi les flammes et les cavales de l’automne.

Si la voix de Georg Trakl conti­nue à nous atteindre, à tou­cher le lec­teur « enhar­di » qui s’aventure sur le « che­min abrupt et sau­vage » de ses textes, c’est qu’ils sont nés d’un même feu cou­rant à tra­vers les pages « sombres et pleines de poi­son »[2] que nous pou­vons lire aujourd’hui, cent ans après sa dis­pa­ri­tion. Comme l’écueil qui résiste à la vague des­truc­trice du temps, la force créa­trice du poète contraste sin­gu­liè­re­ment avec l’angoisse et le chaos du réel que l’œuvre poé­tique tente de méta­mor­pho­ser jusqu’à l’égarement entre « rêve et folie ». Cette œuvre étrange, secrète, d’une rigueur abso­lue, a trou­vé sa propre fin avec celle de son auteur. Elle signe à la fois le des­tin d’une écri­ture et d’une vie qui s’est refer­mée sur elle-même, un soir de novembre 1914.

 

« Ce sont larmes plus sombres que res­pire ce temps »

 

L'œuvre de Georg Trakl, mis à part quelques frag­ments de drames et de vers de jeu­nesse, compte un peu plus d'une cen­taine de poèmes qui consti­tuent une avan­cée de l'expérience poé­tique vers l'horizon de la moder­ni­té, pas­sant en un bref laps de temps d’un lyrisme dis­so­nant à la métrique tra­di­tion­nelle aux « rythmes libres » de vers assou­plis où se mêlent emprunts et influences, notam­ment des Illuminations d’Arthur Rimbaud et des élé­gies de Hölderlin. Du tra­vail de la rime dans les son­nets d'inspiration sym­bo­liste jusqu'au dérè­gle­ment du vers « débor­dant de mou­ve­ments et de visions » où résonnent les pre­miers accents expres­sion­nistes, avec la dis­lo­ca­tion dou­lou­reuse qui carac­té­rise les der­niers poèmes écrits dès le prin­temps 1914, Trakl fran­chit les limites du pos­sible « hors de soi » pour se perdre « lit­té­ra­le­ment et dans tous les sens » par­mi le tumulte de la langue et « l'amertume du monde ».

Cherchant à appro­cher le « chaos » au plus près, il va faire écla­ter la « vieille­rie poé­tique » jusqu'à la frag­men­ta­tion ultime du poème désor­mais « imper­son­nel ». La pro­so­die de la langue alle­mande s'en trou­ve­ra renou­ve­lée par la com­bi­nai­son sub­tile de mots issus du lexique de la tra­di­tion poé­tique mais dont l’emploi obéit à une néces­si­té inté­rieure impla­cable. Leur poly­sé­mie déjoue la fixi­té du sens qui se dérobe dans le jeu des motifs et leur méta­mor­phose. Ainsi se forme la matière d’un lyrisme aux accents dra­ma­tiques qui se heurte à sa propre impos­si­bi­li­té, face à un monde en convul­sion où des anges déchus « aux ailes macu­lées de boue » lui montrent les signes inouïs de sa chute à venir.

Ouvrant la poé­sie « aux grandes irré­gu­la­ri­tés de lan­gage », à ce qui relève d’une véri­té sin­gu­lière avec la volon­té de rendre visible, mani­feste le « dire » du poème au sens du mot alle­mand Dichtung, Trakl met à l'épreuve « corps et biens » la for­mule de son contem­po­rain Wittgenstein, « Ce qui ne peut être dit, il faut le taire », cher­chant déses­pé­ré­ment à sai­sir dans cette mise en abîme l’impossibilité même de dire qui ne ces­sait pour lui de mar­quer le pas­sage du jour à la nuit, pré­fi­gu­ra­tion de ce déclin vers l’obscur dans un monde qui n’aura d’autre hori­zon que sa propre fin, un monde où ain­si que l’écrit Trakl en 1914 à son ami Ludwig von Ficker, « l’existence res­semble à la mort » comme pour des mil­lions d’hommes après lui sur les champs de bataille de la guerre qui s’abat sur l’Occident.

Au cours des der­nières années, alors que les « démons » se font plus pres­sants dans sa vie, Trakl qui ne se sou­cie plus vrai­ment du deve­nir de ses poèmes, s’abandonne ain­si à l’ivresse qui le gagne, « per­du dans la noire des­truc­tion de novembre », comme si le mou­ve­ment inté­rieur qui l’avait por­té à écrire, pou­vait tout aus­si bien le ren­voyer au néant, enva­hi « par la suave musique de sa folie ».

Poète ins­crit sur le double ver­sant de l’histoire, en aval il pré­fi­gure la révolte « expres­sion­niste » avec l’âpreté qu’il met dans sa « manière ima­gée » et son refus à consen­tir « à ce qui est », en amont là où s’enracine la moder­ni­té, il rejoint ceux des poètes qui ont méta­mor­pho­sé la langue l’ouvrant sur l’indicible : Friedrich Hölderlin le « frère sacré » ain­si qu’il le nomme, Arthur Rimbaud dont il lit dès 1907 les pre­mières tra­duc­tions, Novalis auquel il consacre deux poèmes, Charles Baudelaire dont il découvre « Les Fleurs du Mal » avec leurs para­dis arti­fi­ciels dans le texte fran­çais, et Nietzsche pour lequel il s’enthousiasme à la lec­ture de son « Zarathoustra ».

Aujourd’hui, par-delà les tra­gé­dies du ving­tième siècle, pour qui a recon­nu dans sa parole poé­tique des ful­gu­rances qui touchent au plus intime de l’être et rendent sa voix si proche que nous ne vou­lons plus le quit­ter, il est ce « pas­sant consi­dé­rable » qu’accompagnent d’autres sil­houettes étranges qu’il ren­con­tra dans les cafés de Vienne ou de Berlin, comme par mégarde. Il fré­quen­tait davan­tage ces lieux pour y retrou­ver l’ivresse du vin que pour débattre des pro­blèmes du temps, « pauvre Lélian »[3] éga­ré dans la ville et ses « noir­ceurs » deve­nue le théâtre d’une exis­tence déchi­rée entre l’appel de la lumière et la fata­li­té de l’ombre.

Relevons sur son pas­sage les noms de Karl Kraus, redou­table écri­vain polé­miste, auteur de la célèbre revue autri­chienne Die Fackel dans laquelle furent publiés les pre­miers poèmes de Trakl, Ludwig von Ficker, l’ami infa­ti­gable qui plus tard ras­sem­ble­ra ses textes, et Else Lasker-Schüler, « la fian­cée du vent » qu’il ren­contre à Berlin en 1914, éton­nante égé­rie de l’expressionnisme alle­mand, si proche de lui dans sa vie de bohème qu’elle lui rap­pe­lait sa sœur Grete.

Retourner sur les pas de Trakl, c’est aus­si aller à la ren­contre de « la sœur », cette sil­houette vacillante qui hante nombre de ses poèmes sans pour autant lais­ser devi­ner la nature exacte d’une rela­tion si étroite entre eux que l’ombre de l’inceste a fini par en consti­tuer le mythe, celui de la trans­gres­sion d’un inter­dit radi­cal. Les lettres entre le frère et la sœur ayant dis­pa­ru, sans doute détruites par la famille, il reste des spé­cu­la­tions qui ali­mentent l’image délé­tère du poète mau­dit, alors que la réa­li­té acca­blante de l’époque consti­tue par elle-même, pour qui veut bien s’y attar­der et en prendre toute la mesure, le ferment de cette détresse à l’œuvre dans le corps et la voix si par­ti­cu­lière du poète Georg Trakl, « une dic­tion douce, qui sem­blait tour­ner autour d’un indi­cible mutisme »[4].

 

« Et dans l’azur sacré résonnent encore des pas de lumière. »

 

Traduire les poèmes de Georg Trakl, c’est ten­ter de sai­sir la réa­li­té pal­pable d’une écri­ture nour­rie de tra­di­tion et dont le lyrisme devien­dra la com­po­sante essen­tielle, comme pour en retrou­ver l’étoffe taillée dans l’épaisseur sonore de la voix qui s’y loge — au détour d’une volée de mots dans cet entre-deux du jour et de la nuit brû­lant au cœur des choses « l’ardente paille »[5] du poème —, c’est reprendre un à un les fils du réel par­mi les méta­mor­phoses sans nombre de la langue, c’est tis­ser à nou­veau la rude toile au vif-argent d’une vie qui voi­sine avec les astres, la vigueur alle­mande cou­rant sous « le soleil des mots » par l’unique che­min qui décline à l’orée même de vivre, sen­ti­nelle obs­ti­née d’un invi­sible incen­die.

Par la rage des vents dévê­tu, il va sur d’étranges hau­teurs sous l’éclair qui se brise — lumière et souffle, éclat panique — au pas­sage de la ligne, feu sur la lande, nulle autre vision quand l’esprit se dérobe à l’embrasement du cou­chant. Voici Georg Trakl dans la forêt des signes où la mort seule est venue qui éclaire ses jours par­mi les « Grands astrei­gnants »[6], tour­né vers le lieu de son aban­don. Il sur­vit dans « la mai­son noc­turne des dou­leurs » pour­sui­vant son rêve éveillé sur « les sen­tiers lunaires des sépa­rés », au plus pro­fond du som­meil comme « en d’obscurs poi­sons ». Le cœur ivre, il se sou­vient de ses vaga­bon­dages per­pé­tuels à l’heure du tour­ment, de la liqueur d’or qui luit dans la bouche de la nuit, de la brû­lure du pavot et de son « chaos d’images » qui ruis­selle sur la « neige noire » des toits. L’écharde est dans la chair où s’exténue le secret de l’enfance entre­la­cé dans les inter­mit­tences d’une flamme, cette « faute contre le sang »[7] qui pal­pite sous l’écorce des pierres.

Ainsi celui qui se disait lui-même « livré depuis des années aux aléas de l’existence » et qui cher­chait « la pos­si­bi­li­té de s’adonner en toute quié­tude à [son] propre silence » sau­ra remer­cier ses amis dans ses der­nières lettres pour leur aide et leur sol­li­ci­tude, espé­rant à mots cou­verts que « quelque chose puisse en sor­tir et deve­nir poème », paroles sou­te­nues de braises lentes jusqu’à n’être plus qu’une source échap­pée d’une rive à l’autre de la vie, qu’un souffle ren­ver­sé des­sous le ciel, soleil et mort confon­dus.

Étranger en lisière d’un monde assu­ré de sa perte, « apa­tride au front sombre », il demeure le « nu per­du » qui veille dans l’obscur au bout des che­mins d’encre.

 

 

« Es ist die Seele ein Fremdes auf Erden. »
« L’âme est un étran­ger sur terre. »

*

Georg Trakl est né le 3 février 1887 à Salzbourg. Il est issu d’une famille aisée de com­mer­çants ori­gi­naires de Hongrie, « fière d'habiter dans l'une des plus belles villes de l'Empire ». Durant son ado­les­cence, il découvre l’usage des drogues dans le cercle des amis qu’il fré­quente. Sous l’influence de ses lec­tures, Stefan George, l’une des figures emblé­ma­tiques de la poé­sie alle­mande au début du ving­tième siècle, Hölderlin, Novalis, Nietzsche, Baudelaire, Verlaine, puis Rimbaud, il est séduit par « la magie du lan­gage », autre che­min d’accès vers les Paradis arti­fi­ciels qui devien­dront peu à peu la pointe extrême de sa vie entrée dans un cercle malé­fique dont il ne son­ge­ra jamais à s’échapper. Son œuvre com­prend pour l’essentiel deux recueils de poèmes qu’il a lui-même pré­pa­rés en vue de leur publi­ca­tion chez Kurt Wolff, un jeune édi­teur de Leipzig : Gedichte/​Poésies (1913) et Sebastian im Traum/​Sébastien en rêve (1915). Ludwig von Ficker, direc­teur de la revue Der Brenner qui publia ses der­niers poèmes, a joué un rôle déter­mi­nant pour la sau­ve­garde de son œuvre poé­tique.

En cette pre­mière année de com­mé­mo­ra­tion de la Grande guerre de 1914-1918, il convient de rap­pe­ler que si Georg Trakl, poète et sol­dat autri­chien, n’est pas mort sur le front ni tom­bé au champ d’honneur, la guerre avec ses fra­cas sans nombre a accom­pa­gné sa mort, et les cir­cons­tances par­ti­cu­liè­re­ment bru­tales de ce conflit dont nous mesu­rons aujourd’hui la dimen­sion tra­gique aux consé­quences effroyables pour des mil­lions d’êtres humains en Europe, ont sans nul doute pré­ci­pi­té sa fin dans le chaos d’une époque meur­trière où la vie d’un poète de 27 ans ne pou­vait que se bri­ser, sans retour pos­sible sur les écueils du temps. Le jour où il par­tit pour le front, avant de quit­ter ses amis, Trakl lâcha ces quatre mots : « Cela va être ter­rible ! » Sans doute la guerre coïn­ci­dait avec cette « malé­dic­tion » qui déjà mena­çait sa vie.

 

 

 

Georg Trakl en 1908

 

 

Un des poèmes majeurs de Georg Trakl

 

Psalm

Karl Kraus zugeei­gnet

Es ist ein Licht, das der Wind aus­gelö­scht hat.
Es ist ein Heidekrug, den am Nachmittag ein Betrunkener verläßt.
Es ist ein Weinberg, ver­brannt und schwarz mit Löchern voll Spinnen.
Es ist ein Raum, den sie mit Milch getüncht haben.
Der Wahnsinnige ist ges­tor­ben. Es ist eine Insel der Südsee,
Den Sonnengott zu emp­fan­gen. Man rührt die Trommeln.
Die Männer füh­ren krie­ge­rische Tänze auf.
Die Frauen wie­gen die Hüften in Schlinggewächsen und Feuerblumen,
Wenn das Meer singt. O unser ver­lo­renes Paradies.

Die Nymphen haben die gol­de­nen Wälder ver­las­sen.
Man begräbt den Fremden. Dann hebt ein Flimmerregen an.
Der Sohn des Pan erscheint in Gestalt eines Erdarbeiters,
Der den Mittag am glü­hen­den Asphalt ver­schläft.
Es sind kleine Mädchen in einem Hof in Kleidchen voll herz­zer­reißen­der Armut !
Es sind Zimmer, erfüllt von Akkorden und Sonaten.
Es sind Schatten, die sich vor einem erblin­de­ten Spiegel umar­men.
An den Fenstern des Spitals wär­men sich Genesende.
Ein weißer Dampfer am Kanal trägt blu­tige Seuchen herauf.

Die fremde Schwester erscheint wie­der in jemands bösen Träumen.
Ruhend im Haselgebüsch spielt sie mit sei­nen Sternen.
Der Student, viel­leicht ein Doppelgänger, schaut ihr lange vom Fenster nach.
Hinter ihm steht sein toter Bruder, oder er geht die alte Wendeltreppe herab.
Im Dunkel brau­ner Kastanien ver­blaßt die Gestalt des jun­gen Novizen.
Der Garten ist im Abend. Im Kreuzgang flat­tern die Fledermäuse umher.
Die Kinder des Hausmeisters hören zu spie­len auf und suchen das Gold des Himmels.
Endakkorde eines Quartetts. Die kleine Blinde läuft zit­ternd durch die Allee,
Und spä­ter tas­tet ihr Schatten an kal­ten Mauern hin, umge­ben von Märchen und hei­li­gen Legenden.

Es ist ein leeres Boot, das am Abend den schwar­zen Kanal herun­ter­treibt.
In der Düsternis des alten Asyls ver­fal­len men­schliche Ruinen.
Die toten Waisen lie­gen an der Gartenmauer.
Aus grauen Zimmern tre­ten Engel mit kot­ge­fleck­ten Flügeln.
Würmer trop­fen von ihren ver­gilb­ten Lidern.
Der Platz vor der Kirche ist fins­ter und schweig­sam, wie in den Tagen der Kindheit.
Auf sil­ber­nen Sohlen glei­ten frü­here Leben vor­bei
Und die Schatten der Verdammten stei­gen zu den seuf­zen­den Wassern nie­der.
In sei­nem Grab spielt der weiße Magier mit sei­nen Schlangen.

Schweigsam über der Schädelstätte öff­nen sich Gottes gol­dene Augen.

 

Psaume

 

Dédié à Karl Kraus

 

Il y a une lumière que le vent a ravie.
Il y a sur la lande une auberge qu’un homme ivre quitte dans l’après-midi.
Il y a une vigne brû­lée et noire avec des creux pleins d’araignées.
Il y a une pièce aux murs blan­chis de lait de chaux.
Le fou est mort. Il y a une île des mers du Sud,
Pour accueillir le dieu Soleil. Les tam­bours battent.
Les hommes rythment des danses guer­rières.
Les femmes roulent des hanches par­mi les lianes et les fleurs de feu,
Lorsque chante la mer. Ô notre para­dis per­du.

Les nymphes ont aban­don­né les forêts d’or.
On porte en terre l’Étranger. Alors déferle une pluie de lumière.
Le fils de Pan se montre sous les traits d’un ter­ras­sier
Qui dort à midi sur l’asphalte brû­lant.
Il y a des petites filles dans une cour avec des robes de misère à déchi­rer le cœur !
Il y a des chambres débor­dantes d’accords et de sonates.
Il y a des ombres qui s’embrassent devant un miroir sans tain.
Aux fenêtres de l’hôpital se réchauffent des conva­les­cents.
Un vapeur blanc remonte le canal char­gé d’épidémies san­glantes.

L’étrange sœur hante à nou­veau les mau­vais rêves de quelqu’un.
Étendue sous les noi­se­tiers, elle joue avec ses étoiles.
L’étudiant, peut-être son double, la regarde lon­gue­ment de la fenêtre.
Derrière lui se tient son frère mort, ou bien le voi­ci qui des­cend le vieil esca­lier tour­nant.
Dans l’ombre des châ­tai­gniers bruns a pâli la sil­houette du jeune novice.
Le jar­din est dans le soir. Dans le cloître les chauves-sou­ris s’envolent, ailes bat­tantes.
Les enfants du concierge aban­donnent leurs jeux et cherchent l’or du ciel.
Derniers accords d’un qua­tuor. La petite aveugle court en trem­blant dans l’allée,
Plus tard son ombre à tâtons longe les murs froids, cer­née de contes et de légendes saintes.

Il y a un bateau vide qui des­cend au fil du soir l’obscur canal.
Dans la ténèbre du vieil asile croulent des ruines humaines.
Les orphe­lines mortes sont cou­chées près du mur du jar­din.
Des chambres grises sortent les anges aux ailes macu­lées de boue.
Des vers tombent de leurs pau­pières flé­tries.
La place devant l’église est sombre et silen­cieuse, comme aux jours de l’enfance.
Sur leurs semelles d’argent s’éloignent des vies anté­rieures
Et les ombres des dam­nés glissent vers les eaux qui sou­pirent.
Dans sa tombe, le magi­cien blanc joue avec ses ser­pents.

En silence au-des­sus du cal­vaire s’ouvrent les yeux d’or de Dieu.

 

(Septembre 1912)

 

Ce poème extrait du recueil Gedicht/​Poésies inau­gure une nou­velle manière où appa­raissent les vers libres avec un décou­page en séquences et des reprises qui font écho à la lec­ture des Illuminations de Rimbaud dont Trakl reprend la for­mule « Il y a », en met­tant ici l’accent sur la dimen­sion visuelle d’un flot d’images et de visions.

 

 

Traduction et pré­sen­ta­tion Alain Fabre-Catalan – Décembre 2014

 

 

 

 


 

[1] « La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur /​ Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène /​ Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une his­toire /​ Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, /​ Et qui ne signi­fie rien. » Ainsi parle Macbeth appre­nant le sui­cide de la reine dans la célèbre pièce de Shakespeare.

 

[2] On recon­naî­tra ici quelques mots extraits de la pre­mière phrase des Chants de Maldoror de Lautréamont, en forme de salut adres­sé au lec­teur de Trakl.

 

[3] En 1884, alors qu'il sombre de nou­veau dans l'alcool, Verlaine publie Jadis et Naguère, qui compte quelques chefs-d'œuvre, dont son « Art poé­tique ». La même année, il fait paraître Les Poètes mau­dits, étude consa­crée notam­ment à Tristan Corbière, à Rimbaud, à Mallarmé et à lui-même – sous l'anagramme du « Pauvre Lélian » –, ce qui lui vau­dra d'être pro­mu, mal­gré lui, ini­tia­teur du sym­bo­lisme.

 

[4] En août 1950, Ludwig von Ficker confir­me­ra à Gustave Roud que Trakl était habi­tuel­le­ment « un homme qui se tai­sait ».

 

[5] « Mes jours s’en sont allés errant /​ Comme, dit Job, d’une touaille /​ Font les filets, quand tis­se­rand /​ En son poing tient ardente paille : /​ Lors, s’il n’y a nul bout qui saille, /​ Soudainement il le ravit (…) » : cette expres­sion tirée du fameux poème, Le tes­ta­ment de F. Villon, fait ici réfé­rence aux der­niers écrits de Trakl qui ont incon­tes­ta­ble­ment une dimen­sion tes­ta­men­taire.

 

[6] C’est l’expression employée par René Char dans le recueil Recherche de la base et du som­met pour rendre hom­mage aux créa­teurs, poètes, écri­vains et phi­lo­sophes qui ont pré­pa­ré la voie de l’art moderne, et par­mi les­quels Georg Trakl ne sau­rait man­quer de trou­ver sa place.

 

[7] Il s’agit du titre d’un poème de Trakl « Blutschuld/​Faute contre le sang » fai­sant par­tie du recueil post­hume « Aus gol­de­nem Kelsch/​Le calice d’or » com­po­sé en 1909. Il fut reti­ré du recueil lors de sa publi­ca­tion en 1939 à la demande de la famille à cause d’une allu­sion à l’inceste qui trans­pa­raît dans cer­tains vers : « Menace de la nuit sur la couche de nos étreintes. /​ Quelque part mur­mure une voix : qui vous déli­vre­ra de la faute ? /​ Encore trem­blant de cette volup­té mau­dite et douce, /​ Nous implo­rons : par­donne-nous, Marie, dans ta grâce ! »