> Guénane Cade parle de Néruda

Guénane Cade parle de Néruda

Par | 2018-05-26T00:48:34+00:00 7 octobre 2014|Catégories : Chroniques|

LES TROIS REFUGES DE PABLO

 

Pablo Neruda avait trois mai­sons ; il les créa comme des poèmes, trois éton­nants chefs d'œuvre que la dic­ta­ture sac­ca­gea. Pinochet vou­lut rayer le poète mais c'est le nom du géné­ral qui fait gri­ma­cer l'histoire du Chili. Pablo s'appelait Neftali, il avait gar­dé dans les traits traces d'ancêtres arau­cans, la rage – non l'arrogance – envers toutes les cruau­tés, les injus­tices, les alié­na­tions, il por­tait en lui abon­dance de mots, d'amour et de vie.

C'est une côte déchi­que­tée aux vagues puis­santes que dominent des pins et des vil­las de rêve. Isla Negra, Île Noire, sau­ra-t-on jamais pour­quoi ? Juste deux vers :

                        « Dans la noire, la noire soli­tude des îles,
                       c'est là, femme d'amour, que tes bras m'accueillirent. »

De ses trois mai­sons elle était sa pré­fé­rée, elle était son « bateau ancré sur terre ». En atten­dant l'heure de la visite, vous pou­vez vous attar­der au « Coin du Poète », en sa pré­sence, il est par­tout sur les murs, en cas­quette, devant la mer où les mêmes cor­mo­rans pêchent en piqué. Sur chaque table, un petit bou­quet de sta­tices bleus, de fines immor­telles blanches et mar­gue­rites rouges, les cou­leurs du Chili dont il fut le consul, l'ambassadeur, le repré­sen­tant par­tout dans le monde. Vous reli­sez son ode au vin sur le mur, «  vin fils de la terre », vino hijo de la tier­ra et vous trin­quez à la mémoire du poète mort de dou­leur.

C'est une mai­son où l'on embarque.

C'était un ter­rain acci­den­té, avec un abri de pêcheur en ruines qui peu à peu se rele­va, gran­dit, s'allongea, ser­pen­ta sur les conseils d'amis archi­tectes et ce ne fut pas facile d'amener là les maté­riaux. Ces ajouts suc­ces­sifs en font une mai­son unique, une enfi­lade de petites habi­ta­tions sépa­rées par des esca­liers minus­cules, des sen­tiers, les pièces sont petites mais les vitres immenses. C'est une mai­son d'artiste, de gra­nit, bois et verre, une forme de recueil où il ras­sem­bla des objets hété­ro­clites offerts ou rame­nés de voyages.

Isla Negra ou l'art de redres­ser une ruine, de la reta­per par étapes pour y faire vivre ses tré­sors. Il col­lec­tion­nait les coquillages, les dents de cacha­lot, les mor­ceaux de bois dépo­sés par les vagues, il écri­vait sur un pré­sent de l'océan, une planche où trône Baudelaire. Il accu­mu­lait des fla­cons étranges et colo­rés, des lampes, des sta­tuettes, des masques, des pipes, des bateaux en bou­teille et d'imposantes figures de proue. Une pièce héberge un che­val gran­deur nature, har­na­ché comme dans l'enfance, et il a choi­si des toits de zinc pour entendre, comme dans l'enfance, les contes de la pluie. Il le disait lui-même, c'est un caphar­naüm, « J'ai construit une mai­son comme un diver­tis­se­ment et je joue dedans du matin au soir »

Devant la mai­son, un bateau face au large. Pablo se sen­tait l'âme d'un capi­taine et son pre­mier livre il le publia ano­ny­me­ment sous le  titre signi­fi­ca­tif : Les Vers du capi­taine, Los Versos del capitán. Derrière, une loco­mo­tive lui rap­pe­lait son père, construc­teur de voies fer­rées, ces voies qui, pour la pre­mière fois, relièrent entre elles les villes du Nord au Sud de ce si long pays. À l'entrée, son emblème, le sym­bole neru­dien, un pois­son entre deux cercles de fer, deux armil­les d'une sphère où le pois­son rem­place la terre, avec les lettres majus­cules de son nom d'adoption comme d'improbables points car­di­naux. Un pois­son aux gros yeux d'océan posé sur une enclume.  Emblème que nous retrou­vons, jouet des vents, sur le toit.

Neruda souf­frait d'un can­cer, mais d'abord du can­cer de l'injustice envers l'Homme pour­sui­vi, exploi­té, nié. Le 11 sep­tembre 1973 le sub­mer­gea de déses­poir et de rage ren­trée. Il dut quit­ter Isla Negra, sous les injures des mili­taires, pour sa mai­son de Santiago où il mou­rut douze jours plus tard. Pablo Neruda est mort de dou­leur et les mili­taires confis­quèrent Isla Negra. Ce n'est qu'en 1992 qu'il fut enter­ré là, selon ses sou­haits, face au Pacifique. Il y eut les amours et il y eut l'amour ; Matilde l'a rejoint dans cette tombe simple, fleu­rie de fleurs sau­vages. Les pas­sants lisent leurs noms gra­vés, en silence sou­rient, saluent le poète qui « navi­gua en paroles ».  Pour Matilde il écri­vit : Yo quie­ro hacer conti­go lo que la pri­ma­ve­ra hace con los cere­zos, je veux réus­sir avec toi ce que le prin­temps réus­sit avec les ceri­siers.

La nuit, dans les qua­rante-quatre col­lines, les chiens aboient, se répondent. Si vous leur par­lez ils vous suivent, vous escortent quelques rues. Ils n'ont pas l'air en mau­vaise san­té mais sont nom­breux à conser­ver une cer­taine liber­té, à gar­der une notion d'errance col­lée aux pattes.

En 1959, las de Santiago qui l'agitait, le dis­per­sait, Pablo se mit à rêver d'une mai­son à Valparaiso. Des amis furent char­gés de lui en trou­ver une dans un quar­tier tran­quille mais pas trop, indé­pen­dante mais pas iso­lée, avec des voi­sins invi­sibles si pos­sible, ni grande ni petite et pas chère.

Fut déni­chée, dans une col­line, une mai­son pleine d'escaliers, à plu­sieurs étages, construite par un Espagnol pré­nom­mé Sebastián, inache­vée et aban­don­née depuis la mort du pro­prié­taire, dix ans aupa­ra­vant. Son extra­va­gance plut au poète mais, trop grande, il n'acheta que la moi­tié. Un couple, dont la femme était sculp­trice, opta pour le rez-de-chaus­sée, le patio et deux étages. Neruda gar­da les deux der­niers, plus une sorte de tour avec ter­rasse et bap­ti­sa La Sebastiana cette mai­son excen­trique qui le rap­pro­chait des étoiles. Il était dans la lumière, il domi­nait toute la baie et même une ter­rasse où une femme, que jamais per­sonne ne vit, pre­nait sou­vent le soleil, nue.

La Sebastiana est un autre caphar­naüm où l'on retrouve l'inclination du poète pour les col­lec­tions hété­ro­clites : vieilles pho­tos du port, por­tu­lans et marines, fla­cons, bou­teilles et verres de toutes les cou­leurs ; il était per­sua­dé depuis l'enfance que la cou­leur don­nait à l'eau meilleur goût. Sont là aus­si, bien sages, les boîtes à musique et un che­val de manège pour dor­lo­ter ses sou­ve­nirs. Le bar occupe une place consé­quente, il aimait concoc­ter des cock­tails et pré­pa­rer le punch dans une vache fleu­rie en céra­mique. Gêne devant le lit des amours, ne pas regar­der par le trou des ser­rures, pré­fé­rer l'opacité de l'intimité. Préférer l'intense et pai­sible por­trait de Walt Whitman, ce bar­bu che­ve­lu dont Neruda appré­ciait la liber­té sen­suelle. À un ouvrier qui, au cours d'une res­tau­ra­tion lui deman­da si c'était son père, il répon­dit : « Oui, en poé­sie ». Son bureau, tout là-haut, ins­pire rien qu'en y péné­trant. Vous regar­dez, vous plon­gez, l'univers vous appar­tient, tout est dit, reste à l'écrire. Poète capi­taine, homme de veille, vigie. Dans le port de Valparaiso, chaque 31 décembre a lieu un gigan­tesque feu d'artifice. Il y assis­ta pen­dant douze ans. Il était là le 31 décembre 1972, là il vit jaillir l'année 73, l'année du 11 sep­tembre, 11, le nombre des mau­vais anges dit-on. La Sebastiana fut  dévas­tée par les mili­taires.

En ren­trant, sur une autre col­line, à un autre bal­con du rêve, un vieil homme dévore la nuit ; à ses pieds, un chat blanc a pris racine, oui, Pablo, « dans la nuit de l'univers ». Une lumière cruelle tombe d'un réver­bère, rase nos rides et remet à sa place le pas­sé….

1973, tôt le matin, le jour­nal était glis­sé sous la porte et je vis son visage. Le poète Neruda venait de mou­rir, anéan­ti par l'humiliation et le déses­poir. Fidèle à lui-même, à son besoin infi­ni de repen­ser la vie, il avait sur­vé­cu douze jours à la vio­lence extrême qui ne fai­sait que com­men­cer….

Matilde avait une abon­dante che­ve­lure embrous­saillée le matin et Pablo l'appelait affec­tueu­se­ment La Chascona, celle qui a les che­veux emmê­lés, en bataille.

En 1953, dans le quar­tier agréable de Bellavista à Santiago, ils découvrent un ter­rain à vendre, en pente, avec des ronces et une source. Ils firent construire là leur pre­mière rési­dence et il l'appela La Chascona. Ce ne fut pas simple pour l'architecte : la col­line regarde la ville et Neruda vou­lait voir les Andes. Comme dans ses deux autres demeures, entre ce qu'il sou­hai­tait et ce qu'il ne vou­lait pas, il fal­lut addi­tion­ner trois mai­sons qui se rac­crochent et s'accrochent à la col­line.

Dans cette mai­son-musée au jar­din touf­fu, l'intimité est pal­pable. Vous retrou­vez Pablo le col­lec­tion­neur, objets d'art ou bâtons de marche, et les trois por­traits de ses trois poètes ins­pi­ra­teurs, Baudelaire, Rimbaud et Whitman. Il écri­vit ici l'essentiel de son œuvre. Dans la par­tie la plus haute, ouverte sur les Andes régnait la biblio­thèque aux neuf mille volumes dont sept mille furent brû­lés par les van­dales imbé­ciles de la dic­ta­ture dès l'annonce de sa mort. Matilde s'est bat­tue ensuite pour faire renaître La Chascona mise à sac. C'est émou­vant, c'est déran­geant, ces petits groupes qui attendent leur tour, non sans res­pect, non sans per­mettre que tout per­dure puisque l'entrée est payante, mais je ne serai nulle part à l'aise en intruse curieuse ; sur­tout pas dans une chambre, fût-elle celle de l'amour.

Dans la rue qui grimpe jusqu'à l'entrée, sur des plaques de cuivre, toutes hélas rayées et oxy­dées, sont gra­vées quelques vers :

 

Je ne me suis jamais sen­ti aus­si sonore                  Nunca me sentí tan sono­ro
Je n'ai jamais reçu autant de bai­sers.                      Nunca he teni­do tan­tos besos.

Laissez-moi seul avec le jour                                    Déjenme solo con el día
Je demande la per­mis­sion de naître.                         Pido per­mi­so para nacer.
 

La Chascona est toute de bleu et blanc, le bleu Pacifique du capi­taine sur terre qui aima les proues, les pro­mon­toires, et le blanc des Andes nei­geuses au loin depuis l'enfance.

C'est un quar­tier bohème. Les rues ne sont que bars, gale­ries d'art, musi­ciens, comé­diens, hip­pies à col­liers et bra­ce­lets, tout se mêle, tout le monde parle à tout le monde, on vous offre une bière, on vous baise la main, on repeint la pla­nète, on ne repeint pas ses sou­ve­nirs mais on les tient en laisse….

 

                                                                        

                                                                   extraits inédits de Ma Boussole chi­lienne, 2013.

 

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