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Guillevic et la poésie

Par |2018-10-15T15:32:12+00:00 22 juin 2013|Catégories : Essais|

Nous sommes au monde et nous l’ignorons ; ou alors nous l’oublions, nous nous lais­sons dis­traire par tout et par n’importe quoi. Nous flot­tons, exté­rieurs à nous-mêmes, étran­gers à cet uni­vers qui est nôtre. C’est l’exil inté­rieur. Et voi­ci qu’un poète nous rend à nous-mêmes. Sans nier l’étrangeté de l’univers, il s’efforce hum­ble­ment de le contem­pler, de le com­prendre, de le prendre avec soi tout en res­pec­tant son mys­tère.

En 1942, au moment où Francis Ponge fait paraître Le par­ti pris des choses, Guillevic publie Terraqué, un mot dis­pa­ru du dic­tion­naire, fabri­qué de terre et d’eau, mais aus­si de ter­reur dans la mesure où Guillevic s’est construit contre la peur. Ponge et Guillevic, à contre-cou­rant du Surréalisme régnant.

Guillevic  va ten­ter de prendre pos­ses­sion du monde ou plu­tôt de s’y inclure, d’y éta­blir son domaine. Il va décou­vrir que la poé­sie est une langue dans la langue Tout en refu­sant de se lais­ser séduire par les coquet­te­ries habi­tuelles de la poé­sie : la méta­phore notam­ment.

Ecrire,
C’est faire avec la langue du pays
Un autre usage,
 

Autre chose.
 

Habitations dans Sphère est révé­la­teur de ce mou­ve­ment d’incorporation ou plu­tôt, du double mou­ve­ment du dehors au dedans et du dedans au dehors. Guillevic nous incite à être au monde, par tous les sens et notam­ment par la vue, sans rien renier de l’effroi d’être né ; à la manière dont un Henri Michaux fait res­sen­tir l’horreur plus que l’honneur d’être de l’aventure :

Les men­hirs la nuit vont et viennent
Et se gri­gnotent.
Les forêts le soir font du bruit en man­geant.
 

La mer met son goë­mon autour du cou – et serre.
Les bateaux froids poussent l’homme sur les rochers
Et serrent.
 

(Carnac  in Terraqué.)

 

Etier est ce mince canal qui éta­blit, au rythme des marées, une com­mu­ni­ca­tion inter­mit­tente entre le marais salant et la mer. Guillevic écrit : « le poète n’est-il pas l’étier qui reçoit ce qu’il peut du monde et en garde ces petits tas de sel  : les poèmes ? » Aujourd’hui, on par­le­rait d’art mini­ma­liste, mais il me semble que l’entreprise est d’une autre enver­gure.

C’est, d’une part, ne pas négli­ger le vide indis­pen­sable à créer dans l’esprit :

 

Sans le vide,
Rien n’est fai­sable.
 

Omniprésent,
Même dans le silence.
 

Tout, sans lui,
Serait de la nature du bou­can.
 

C’est lui
Qui per­met que ça remue,
Qu’on remue tout ça.
 

C’est lui
Qui per­met qu’on entre.
 

C’est lui qui fait
Qu’il y a un dedans.
 

C’est lui,
La danse. 
 

(Inclus)

 

À la radio, un pho­to­graphe évo­quait l’irritation de Doisneau devant les com­pa­rai­sons du type : ce pont sur la Seine me fait pen­ser à Monet, « Non ! disait Doisneau, je vois ce pont sur la Seine » ; voir et non com­pa­rer ou faire réfé­rence. Il y a de cela chez Guillevic :

Ce n'est pas dif­fi­cile
Dans une touffe d'herbe
De voir un incen­die
Où s’exaltent des cathé­drales,
 

De voir un fleuve qui se presse
Pour les sau­ver.
 

(…)

Mais voir la touffe d’herbe.
 

N’y a-t-il pas là une réso­lu­tion ascé­tique de s’en ter­nir au réel, sans éprou­ver le besoin de se repor­ter à. N’était-ce pas Apollinaire qui en appe­lait aux « grands oublieurs » ? Un poète aus­si dif­fé­rent de Guillevic et d’Apollinaire que Saint-John Perse aspire lui aus­si à se débar­ras­ser du poids de l’érudition :

O Pluies ! lavez au cœur de l’homme les plus beaux dits de l’homme : les plus belles sen­tences, les plus belles séquences ; les phrases les mieux faites, les pages les mieux nées.. (…) lavez la lite­rie du songe et la litière du savoir (…)

Pluies, VII, in Exils, Gallimard, 1944

 

Et d’autre part, c’est, tou­jours dans Inclus, la vision du poète, pareil à cha­cun, et qui peut par­ler de lui dans la mesure où il assume la part com­mune à tous :

 

C’est bien,
Précisément,
 

Parce qu’il est
Un entre tous,
 

Qu’il peut être avec,
Dans tout l’autre,
Dans cha­cun des autres.
 

Et c’est pour­quoi
Il peut être lui-même,
 

Oser
Parler de lui.
 

(Cet autre, p.98)

Rares sont les poètes à la fois aus­si concrets, maté­ria­listes et aus­si inté­rio­ri­sés :

 

Sera com­blé
 

Celui pour qui l’espace
Ne sera pas dehors.
 

Ecoute en toi le merle
Comme il t’habite.
 

Regarde-toi par lui
T’étendre sur la plaine.
    

(Inclus)

 

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