> Hommage à Bernard Mazo (1939 – 2012)

Hommage à Bernard Mazo (1939 – 2012)

Par |2018-08-17T05:09:16+00:00 5 novembre 2012|Catégories : Essais|

 

     Comment par­ler d'un poète, ami de plus de qua­rante ans ? Comment en par­ler avec rete­nue et sans émo­tion peu après la dis­pa­ri­tion bru­tale de cet ami que fut et que reste Bernard Mazo, fou­droyé le 7 juillet der­nier ?

 Bernard Mazo aura pas­sé sa vie à défendre la poé­sie et à écrire des poèmes. Il a publié une dizaine de recueils dont Cette absence infi­nie ( L'idée bleue, 2004 ), La cendre des jours ( Voix d'encre, 2009 – Prix Max Jacob 2010 ), Dans l'insomnie de la mémoire ( Voix d'encre, 2011 ). Le cri­tique qu'il était à par­ti­ci­pé à l'aventure d'Aujourd'hui Poème, ce men­suel consa­cré à la poé­sie et qui dura près de dix ans. Bernard Mazo a aus­si long­temps col­la­bo­ré à Autre Sud sous forme d'aticles, d'entretiens, de poèmes. Il avait ras­sem­blé des études sur trente-cinq poètes contem­po­rains dans un livre inti­tu­lé  Sur les sen­tiers de la poé­sie ( Melis, 2008 ). Il venait d'achever une bio­gra­phie de Jean Sénac à paraître au Seuil en 2013 : il avait tra­vaillé près de sept ans à cet ouvrage dont il ne ver­ra pas la publi­ca­tion. Chez Bernard Mazo : le poète et le cri­tique se ras­sem­blaient dans une même démarche consa­crée à la poé­sie : la sienne et celle des autres. Aux poètes il a consa­cré beau­coup de son temps. Il par­ti­ci­pait tous les ans, en tant qu'organisateur et ani­ma­teur, aux Voix de la Méditerranée à Lodève, puis aux Voix vives de Méditerranée en Méditerranée à Sète. Il faut ajou­ter qu'il était membre du jury du prix Apollinaire et de l'Académie Mallarmé. Ainsi tout l'attachait à la poé­sie qui était pour lui une éthique, une pas­sion sans borne.

De la poé­sie de Bernard Mazo on peut dire qu'elle repo­sait sur une concep­tion tra­gique de la vie, une prise de conscience d'une dou­leur sans cesse avec la pré­sence de la mort qui s'oppose à la beau­té du monde tan­dis que l'autre, notre sem­blable, nous ren­voie à notre propre fin. Aussi Bernard Mazo peut-il écrire dans Dilapidation du silence ( Éditions Saint-Germain des Prés, 1981 ) :

 

            Chaque visage ren­con­tré est comme une insou­te­nable bles­sure où s'embusque la mort.

 

Cette mort qu'il évo­quait si sou­vent dans ses poèmes, Bernard Mazo s'efforçait de lui résis­ter. C'est le pou­voir de dire qui per­met de s'opposer aux forces mor­telles ins­tal­lant en nous un espoir déses­pé­ré. De là cette confiance dans l'écriture, unique che­min de vie et de véri­té. Dans Cette absence infi­nie ( Le dé bleu ; 2004 ), il déclare :

 

            Si je chante la dou­ceur des choses,

            si je dis la dou­leur des jours,

            c'est uni­que­ment pour ne pas tré­bu­cher

            pour ne pas mou­rir…

           

Le recours aux forces vitales n'en repré­sente pas moins un des aspects les plus tra­giques de la poé­sie de Bernard Mazo dans laquelle s'unissent luci­di­té et sin­cé­ri­té. Cette appro­ba­tion de la vie, il n'y a jamais renon­cé mais il en connaît l'aspect éphé­mère, la pré­ca­ri­té : il mesure sa propre fra­gi­li­té et tra­verse le monde à pas légers. Il vient d'ailleurs, ce qu'il écrit dans ces vers extraits de Passage du silence ( Rougerie, 1964 ) :

 

            Je viens d'où l'on naît sans par­tage

            De plus loin que toute mémoire

            Heureux de n'être qu'une ombre qui passe.

 

Parfois il exprime son effroi en face de cette vie déjà per­due avant d'avoir été vécue. Il des­cend au plus pro­fond de la dou­leur quand il évoque dans La vie fou­droyée ( Le dé bleu , 1999 ) :

 

            cet effroi, cette angoisse

            ancrés en moi depuis tou­jours

            telle l'intarissable bles­sure

            d'une vie que je n'aurai pas vécue.

 

Bien des poèmes diront dans ce même recueil un mal-être per­sis­tant :

 

            A n'écouter que la rumeur sourde du sang.

            On oublie par­fois que la vraie vie est absente.

 

 Aussi le regard du poète se tourne-t-il sou­vent, dans un mou­ve­ment contraire, vers le para­dis enfui de l'enfance, lieu idéal qui pro­cure à l'homme un peu de bon­heur. Ce rap­pel de l'enfance est tou­te­fois source de nos­tal­gie car la quête de ce qui n'est plus conduit à se four­voyer et ce qui consti­tuait une recherche du bon­heur se mue en un constat dou­lou­reux : celui d'une perte, ain­si quand Bernard Mazo évoque dans Cette absence infi­nie ( Le dé bleu, 2004 ) de :

 

            cette odeur poi­gnar­dée

            des lilas de l'enfance.

 

Contentons-nous de miser sur l'éphémère, sur quelques ins­tants retrou­vés qui per­mettent  de savou­rer une sen­sa­tion de plé­ni­tude, de main­te­nir le sou­ve­nir d'un temps qui nous met­trait à l'abri de la dou­leur, nous dit le poète. Malgré tout celle-ci l'emporte qui est due au constat de notre fini­tude, de la soli­tude. Dans sa force sou­daine, celle-ci est com­pa­rable à une brû­lure que le poète res­sent au plus vif de sa chair. Il écrit dans Dilapidation du silence :

 

            Je vais

            […] seul et han­té

            jusqu'à l'incandescence.

 

 Il convient alors, rap­pelle Bernard Mazo, de s'en remettre à la parole poé­tique, ins­tru­ment néces­saire pour dire la bles­sure, la souf­france avec pudeur sans jamais rien dis­si­mu­ler mais pour faire face au silence. Pourtant l'aveu qui suit sou­ligne le réa­lisme lucide du poète conscient d'une fin à laquelle les paroles ne sau­raient s'opposer :

 

            Et tous ces mots qui chan­taient

            sur mes lèvres

            ne seront plus bien­tôt

            que cendres dis­per­sées

            dans vent…

 

écrit-il dans Cette absence infi­nie.

Avec son der­nier recueil Dans l'insomnie de la mémoire ( Voix d'encre, 2011 ), Bernard Mazo s'interroge sur les rap­ports entre le poète et la poé­sie : il y décèle un conti­nuel affron­te­ment : por­teuse d'une beau­té énig­ma­tique, la poé­sie se situe tou­jours à dis­tance et «  n'a que mépris que pour ceux qui vou­draient la séduire ». C'est dire toute la révé­rence qu'il por­tait à la poé­sie, avec quelle pudeur il l'aborde et se livre à elle. Aussi peut-il affir­mer à son pro­pos : « ni d'ici ni d'ailleurs, le mutisme, seul, lui convient. » Dans ce livre à la par­faite luci­di­té, Bernard Mazo n'apparait nulle amer­tume mais une sorte de confiance envers la des­ti­née. Lorsqu'il s'adresse à sa «  tendre incon­nue » il conclut par ces vers :

 

            Est ce […] toi /​ qui me condui­ras /​ le jour venu /​ dans le trem­ble­ment de la parole /​ au pays de la beau­té pen­sive ?

 

Ce pays, Bernard Mazo l'avait tou­jours cher­ché : il était celui de la poé­sie qui demeure le pouls de la vie, sa res­pi­ra­tion et le poète s'est tou­jours fié à elle pour le conduire jusqu'au terme de sa route. Souhaitons-lui de l'avoir atteint. Il nous reste la poé­sie de Bernard Mazo qui n'a pas fini de nous accom­pa­gner.

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