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Hommage à Jean Rousselot

Par | 2018-02-25T12:46:46+00:00 23 octobre 2013|Catégories : Essais|

Jean Rousselot est né le 27 octobre 1913 à Poitiers, dans un milieu cha­leu­reux, mais des plus modestes. Son père, for­ge­ron, est tué en 1916, à la bataille de Verdun : Pour tou­jours, les murs blancs de ma vie sont écla­bous­sés de rouge. Deux ans plus tard, sa sœur Jeanne décède d’une ménin­gite à l’âge de dix ans. Rousselot n’oubliera rien :

 

Malgré moi je me sou­viens des man­sardes sombres
Où l’ennui accro­cha un sou­rire figé
Des linges qui sèchent au-des­sus de l’âtre
De la cuvette usée et des vitres che­vro­tantes.
 

Il n’oubliera pas davan­tage les humbles, les beso­gneux, le peuple dont il est : Pas de rai­son pour qu’on oublie – Ces com­pa­gnons du pre­mier sang.

En 1925, il obtient son Certificat d’études pri­maires et entre à l’École pri­maire supé­rieure de Poitiers. Jean, alors éle­vé par ses grands-parents mater­nels (« Nous vivions à trois dans une pièce unique, si exi­guë que se tou­chaient presque nos grands lits à bateau, tour­nés vers la fenêtre sans volets »). Il écrit ses pre­miers poèmes. La poé­sie ne le quit­te­ra plus et demeu­re­ra son moyen d’expression, son rem­part face au néant :

 

Malgré moi j’ai pitié des cours pro­fondes et vis­queuses
Sans oiseaux, sans feuilles tour­billon­nantes
Et du pétrin invi­sible qui geint en bas
Jour et nuit comme un for­çat enter­ré.
Malgré moi j’ai pitié des vieilles repas­seuses
Aux jambes lourdes, aux yeux rou­gis
Et de l’ivrogne ren­tré tard qui bat sa femme
Dans l’entresol fumeux.

 

En 1928, Rousselot obtient le Brevet élé­men­taire et le Brevet d’enseignement pri­maire supé­rieur, com­por­tant des épreuves de tra­vaux pra­tiques : il a choi­si le fer en hom­mage à feu son père. Rousselot fait la connais­sance de Maurice Fombeure, le futur poète des Étoiles brû­lées (1950), qui tra­vaille comme sur­veillant dans son école. Le sort s’acharne sur lui. En 1929, sa mère meurt à l’âge de qua­rante-quatre ans, d’une tuber­cu­lose : Je croyais que la mort nous atten­dait au bout d’une route, plus ou moins longue. Je sais désor­mais qu’elle est en nous, appli­quée à ron­ger l’écran de chair qui nous sépare d’elle. Le ren­dez-vous est à l’intérieur. Le sou­ve­nir de cette mère, qui incarne l’image de la femme idéale, le han­te­ra à jamais. Trente-neuf ans plus tard, le poète lui consa­cre­ra l’un des poèmes les plus poi­gnants de Hors d’Eau, « Le Four » :

 

Et toi, ma mère, ma favo­rite aux mains râpeuses dont je met­tais les bas, les nuits où j’étais seul, quel emblème veux-tu que pose sur toi, quel bla­son noir ou bleu ? Malgré ces épreuves, Rousselot prend le des­sus car : O mon enfance, n’oublie rien : – Les clés encore sont dans ta main, – L’amour attend, il nous faut vivre !

 

Son beau-père lui fait inter­rompre ses études. Jean Rousselot entre en qua­li­té d’auxiliaire à la Préfecture de la Vienne, où il fait la connais­sance d’Yvonne Bafoux (auxi­liaire comme lui), sa future femme et muse par­faite : Pour refaire la nuit il me fal­lait tes yeux – Tes mains mul­ti­pliées ta bouche – Ton corps était l’écran qui me mas­quait le jour. Rousselot fait éga­le­ment la ren­contre du poète Louis Parrot, alors libraire à Poitiers, de sept ans son aîné et qui devient son ami, son men­tor. À cette époque, Jean réside de nou­veau chez ses grands-parents mater­nels, qui l’ont éle­vé en grande par­tie : La misère, le froid, mais la ten­dresse et l’exemple. 

En 1931, Rousselot étu­die le droit et le latin. Il devient rédac­teur à la mai­rie de Poitiers, puis, après avoir pas­sé et réus­si un concours, secré­taire du com­mis­saire de police. L’expérience qu’il a de la vie, de la condi­tion ouvrière et pay­sanne, comme de la misère et de l’injustice, ont lar­ge­ment contri­bué à faire son édu­ca­tion poli­tique et sociale, ain­si qu’à for­ger son enga­ge­ment socia­liste et huma­niste. Le poète rejoint la Ligue com­mu­niste, qui ras­semble les membres de l’Opposition de gauche (trots­kyste) avant la pro­cla­ma­tion, en 1938, de la IVe Internationale. S’il aban­don­ne­ra peu à peu le mili­tan­tisme, Rousselot demeu­re­ra socia­le­ment un homme de gauche et le par­ti­san d’une poé­sie exi­geante ; mais jamais, il n’hésitera, pas plus que Hugo ou Maïakovski, à en faire une arme en période de grandes cir­cons­tances.

Rousselot par­ti­cipe à la revue Jeunesse, créée à Bordeaux en 1932 par Jean Germain et Pierre Malacamp. Avec  Fernand Marc, il fonde la revue Le Dernier Carré, qui accueille­ra notam­ment Joë Bousquet, qui devien­dra un ami, et aus­si Michel Manoll, par qui il entre­ra en contact plus tard avec Jean Bouhier, René Guy Cadou ou Lucien Becker. Une nou­velle épreuve le frappe à vingt ans, avec la dis­pa­ri­tion de ses grands-parents Audin. La même année, le poète est hos­pi­ta­li­sé au sana­to­rium de Saint-Hilaire, à la suite de cra­che­ments de sang répé­tés. Un an plus tard, la vie reprend le des­sus : il épouse Yvonne en août 1934. Le couple aura deux filles : Claude, née à Poitiers en 1937, et Anne-Marie, née à Orléans en 1943, « sous les bombes », comme le rap­pelle un poème.

Rousselot publie ses deux pre­miers recueils de poèmes : Poèmes (Les Cahiers de Jeunesse) et Pour ne pas mou­rir (Les Feuillets de Sagesse) :

 

Tes regards ont beau faire, ils doivent s’écarter,
des­cendre jusqu'à l’épave qui les tenait cachés,
celle qui res­plen­dit dans chaque maille de mon silence.
 

Suivront : Emploi du temps (La Hune, 1935), Journal (Debresse, 1937) et Le goût du pain (La Hune, 1937) :

 

Errant, par­lant,
Je sais à quelles fibres
Commencent la faim le désert.
Mon silence est plein de pierres
Où tu te chauffes les mains. 

 

Jean Rousselot passe avec suc­cès, en 1936, un concours pour être com­mis­saire de police (comme Lucien Becker et Paul Chaulot). Il est nom­mé à Rosendaël près de Dunkerque, puis muté à Vendôme en 1938. Il n’est pas mobi­li­sé en 1939, mais « affec­té spé­cial ». Nommé com­mis­saire de police dans une ville bien­tôt occu­pée par les Allemands, il conjugue avec cou­rage, durant toute cette sinistre période, poé­sie de com­bat et résis­tance :

 

De lourdes fleurs de chair cou­ronnent les murailles
Comme les éten­dards atroces de l’été.
Entre les che­vaux morts, les canons démâ­tés,
L’habitude en lam­beaux cherche son atti­rail…

 

Ces vers extraits du poème « Juin », publié en 1943 dans Les Cahiers du Sud, seront repris dans le recueil, Le Sang du ciel. Ce poème est consi­dé­ré comme l’un des plus forts de cette période trouble et mau­dite. Le poète entre en contact avec la Résistance et se sert de sa fonc­tion pour cacher des pri­son­niers éva­dés, tout en pré­ser­vant de son mieux les Juifs. 

En 1942, Jean Rousselot est nom­mé à Orléans. Il y pour­suit son action de poète-résis­tant : poèmes, tracts, faux papiers… Il sauve son beau-frère, puis, en 1943, le poète Monny de Boully et sa femme Paulette (la mère de Claude Lanzmann), arrê­tés par la Gestapo.  En février 1943, Jean Rousselot s’engage dans les rangs de la France Libre et devient le Capitaine Jean, au sein du réseau Asturies. Entretemps, le poète s’était lié d’amitié avec Éluard et avait ren­con­tré Max Jacob en 1942, à Saint-Benoît-sur-Loire. Rousselot cor­res­pon­dait avec le poète du Laboratoire cen­tral, depuis un an. Une forte ami­tié s’instaura d’emblée. Le 24 février 1944, Max Jacob « reçoit cette visite tant de fois redou­tée et tou­jours remise, des hommes aux man­teaux de pluie dont la ser­viette d’écolier ne contient que le nerf de bœuf et les chaînes dont ils ont fait leurs attri­buts » : ils viennent l’arrêter. Le 13 mars, éclate l’atroce véri­té : « Max est mort, huit jours plus tôt… Mais com­ment « réa­li­ser » cette mort, cet effa­ce­ment, cette perte ? Nous cher­chions en vain des mots, des images, et ne ren­con­trions que notre dou­leur bru­tale et nue… » Max Jacob  est l’un de ces deux grands poètes, qui l’ont for­te­ment mar­qué et influen­cé, ain­si que ses amis de l’École de Rochefort, fon­dée par Jean Bouhier en 1941. Il y a donc Max Jacob : l’éveilleur extra­or­di­naire de Saint-Benoît, l’aîné consi­dé­rable ; et Pierre Reverdy : le som­met. Deux lumières brillent sur la Loire : « Une lumière douce et un peu aigre qui était celle de Max Jacob, et une lumière dure, dra­ma­tique, qui était celle de Reverdy. » Jacob et Reverdy ; deux phares dans la nuit, sur les­quels Rousselot lais­se­ra deux essais péné­trants : Pierre Reverdy (en col­la­bo­ra­tion avec Michel Manoll, éd. Seghers, 1951), et le bou­le­ver­sant Max Jacob, l’homme qui fai­sait pen­ser à Dieu (Laffont, 1946 ; réédi­té chez Subervie en 1958 et à La Bartavelle édi­teur en 1994).  

Mais, la grande aven­ture pour Rousselot, se joue alors du côté de Rochefort-sur-Loire, dès juin 1940, où cette « école buis­son­nière », comme la sur­nomme René Guy Cadou, son poète-archange, qui est fon­dée en 1941, contri­bue par­mi d’autres revues ou groupes, à la sur­vie d’une poé­sie libre et sans com­plai­sance envers Vichy et l’occupant. Rousselot est du groupe dès le début, aux côtés de René Guy Cadou et de Jean Bouhier, aux­quels vien­dront se joindre Michel Manoll, Marcel Béalu, Luc Bérimont, Roger Toulouse et bien d’autres. Ces poètes, pro­vin­ciaux pour la plu­part, se réclament aus­si bien de Milosz, d’Apollinaire ou de Rilke, que de Jacob ou de Reverdy. Proposant une plate-forme d’envol pour les poètes et la poé­sie, Rochefort n’a pas de doc­trine. La diver­si­té de ses membres est sa richesse. Tous ont en com­mun, l’horreur de la tour d’ivoire, le mépris du pari­sia­nisme, la fra­ter­ni­té avec les élé­ments et, bien sûr, le refus du fas­cisme. Cadou, mort d’un can­cer à trente-et-un ans en 1951, en fut l’âme pré­cieuse et incon­tour­nable, fédé­rant à lui seul les valeurs du groupe, avec son lyrisme simple mais fort, émer­veillé bien que soli­taire et tour­men­té. Rousselot ne ména­ge­ra jamais ses efforts pour faire accé­der l’œuvre de Cadou à la recon­nais­sance.

Durant cette période, le poète publie : L’Homme est au milieu du monde (Fontaine, 1940), Instances (Cahier de l’École de Rochefort, 1941), Le Poète res­ti­tué (Le Pain Blanc, 1941), Refaire la nuit (Les Cahiers de l’École de Rochefort, 1943), Arguments (Laffont, 1944), Le Sang du ciel (Seghers, 1944) :

 

La nuit plus longue que l’espoir
La nuit plus longue qu’un bai­ser
La nuit mor­celle le som­meil
En jours entiers qu’il faut tuer
Qu’on tue avec des mains d’étoupe
Et des cou­teaux mal aigui­sés
Des jours qui sont à tout le monde. 
 

En août 1944, Rousselot par­ti­cipe aux com­bats pour la libé­ra­tion d’Orléans et est nom­mé com­mis­saire cen­tral par la Résistance, soit, la res­pon­sa­bi­li­té de cinq dépar­te­ments de la région. À la Libération, il est nom­mé à Paris en qua­li­té de chef de cabi­net du Directeur-adjoint de la Sûreté natio­nale. Il adhère au Comité natio­nal des écri­vains. Rousselot est recon­nu par ses pairs, ce qui ne se démen­ti­ra jamais, comme l’une des voix mar­quantes de son temps et por­teuse d’avenir.

René Lacôte pour­ra écrire : « Rousselot est un des esprits les plus repré­sen­ta­tifs de sa géné­ra­tion. Cette langue nue qui veut avant tout demeu­rer intel­li­gible, prend un accent tra­gique propre à atti­rer l’attention autant sur le drame inté­rieur du poète que sur sa méthode d’écriture. »

Joë Bousquet, le poète de La Connaissance du soir, ajoute : « Il est l’un des seuls qui « tiennent » devant cette stu­peur que j’entrevois pour le jour où les hommes s’éveilleront de l’hypnose intel­lec­tuelle et fran­chi­ront la par­tia­li­té gla­ciale où, désor­mais et depuis long­temps, toute pen­sée s’étale. Rousselot sait sai­sir l’acte dans la pen­sée qu’il exprime : il sait réduire la phrase à cette den­si­té simple qui fait d’elle un élé­ment de com­po­si­tion ; aus­si ce qu’il écrit res­pire et in peut le conce­voir sans rui­ner son inno­cence. » 

En 1946, le poète prend une déci­sion impor­tante. Tout auréo­lé de son action de poète et de résis­tant (on lui décerne la médaille des Forces Françaises Libres, le titre de Chevalier de la Légion d’Honneur et celui d’Officier de l’Ordre National du Mérite ; il sera, plus tard, nom­mé Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres), une voie royale lui est offerte et pro­mise… qu’il refuse. Il démis­sionne de la Sûreté natio­nale et décide de vivre de sa plume.  Jean Rousselot devient un poète globe-trot­ter, un infa­ti­gable défen­seur de la poé­sie, des poètes, de la liber­té, et l’un des plus grands cri­tiques de sa géné­ra­tion. Il col­la­bore à de nom­breuses revues et jour­naux : Gavroche, Les Lettres Françaises, Caliban, L’Écho d’Oran (jour­nal dans lequel il tient plu­sieurs chro­niques, notam­ment sur la pein­ture, le théâtre, usant de pseu­do­nymes, tel celui de Jean-Louis Audin), Les Nouvelles Littéraires, où il tien­dra une fameuse rubrique de poé­sie pen­dant seize ans. Longtemps, Jean Rousselot col­la­bore à un grand nombre de revues et de jour­naux, pour les­quels il écrit des articles. Parmi eux, on peut citer encore, La Nouvelle revue fran­çaise, Le Temps des Hommes, Poésie pré­sente, etc. Pour cer­tains quo­ti­diens et maga­zines (L’Aurore ou Le Parisien Libéré), il com­pose une tren­taine de contes qui paraissent pour la pre­mière fois dans les années 50.

De 1946 à 1973, Jean Rousselot publie trente pla­quettes ou volumes de poèmes, de La Mansarde (Jeanne Saintier, 1946), à Du même au même (Rougerie, 1973), en pas­sant par, Il n’y a pas d’exil (Seghers, 1954), Agrégation du temps (Seghers, 1957), Maille à par­tir (Seghers, 1961) ou Hors d’Eau (Chambelland, 1968), alors qu’en 1974, paraît le chef-d’œuvre (qui reprend le titre d’un recueil qui a paru en 1950, chez Rougerie) : Les Moyens d’existence,  Œuvre poé­tique 1934-1974 (Seghers) : C’était l’aurore et nous allions man­ger le pain – Qu’on fait la nuit comme l’amour et les poèmes. Sur la qua­trième de cou­ver­ture, Georges Mounin écrit notam­ment : « Cet homme ne s’est jamais endor­mi sur l’oreiller la lit­té­ra­ture. Plus le suc­cès se confir­mait, plus l’inquiétude gran­dis­sait. C’était une inquié­tude exacte, sans abso­lu­ment rien de patho­lo­gique. »

Rousselot donne éga­le­ment une ving­taine de pièces pour la radio, comme il tra­duit ou adapte de nom­breux poètes, du hon­grois au fran­çais (Gyula Illyès, Ferenc Szenta, Attila Jozsef, Imre Madach, Sándor Petőfi) ; de l’anglais au fran­çais (Shakespeare, Blake, Edgar Poe…), pour les besoins d’un livre ou d’une antho­lo­gie (consul­ter : Anthologie de la poé­sie hon­groise (réa­li­sé par son grand ami Ladislas Gara), Anthologie de la poé­sie rou­maine, Anthologie de la poé­sie polo­naise, Anthologie de la poé­sie por­tu­gaise, Anthologie de la poé­sie macé­do­nienne ou l'Anthologie de la poé­sie slo­vaque, aux édi­tions du Seuil et chez divers édi­teurs).

Une ving­taine d’essais de haute-vol­tige, sur : Max Jacob, Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, Paul Verlaine, Tristan Corbière, Pierre Reverdy, Edgar Allan Poe, Blaise Cendrars, Maurice Fombeure, Attila Jozsef, Orlando Pelayo, William Blake, Jean Cassou, Agrippa d’Aubigné, Victor Hugo, Albert Ayguesparse…

Six recueils de contes et nou­velles, de Les Ballons (Feuillets de l’Ilot, 1938) à Désespérantes Hespérides (Amiot-Lenganey, 1993) ; huit ouvrages d’histoire, ou vies roman­cées, sur Diane de Poitiers, Chopin, La Fayette, Liszt, Gengis Khan, Wagner, Berlioz et Victor Hugo.

Onze romans, de La Proie et l’ombre (Laffont, 1945), à Pension de famille (Belfond, 1983), en pas­sant par Si tu veux voir les étoiles (Julliard, 1948), Une fleur de sang (Albin Michel, 1955), ou Un train en cache un autre (Albin Michel, 1964).

Dès les années 60, les œuvres de Rousselot sont pré­sentes dans la majo­ri­té des antho­lo­gies poé­tiques contem­po­raines, et sont tra­duites dans de nom­breuses langues. Plusieurs revues lui consacrent des numé­ros spé­ciaux, comme Le Pont de l’Épée, dont le numé­ro double (n°43/43, 1970) – com­pre­nant éga­le­ment un recueil inédit de Jean, Des droits sur la Colchide -, coor­don­né par Jean Breton et Guy Chambelland, l’un des meilleurs de la série, fait tou­jours réfé­rence et de loin. Outre, ce numé­ro excep­tion­nel du Pont de l’Épée ; de nom­breux mémoires de maî­trise en France et en Italie, et des ouvrages sont consa­crés à Jean Rousselot, notam­ment le Jean Rousselot d’André Marissel (Seghers, 1960). Signalons aus­si le volume des actes du « col­loque Jean Rousselot /​ Roger Toulouse » (Presses Universitaires d’Angers, en 1998).

Citoyen du monde, fidèle à ses enga­ge­ments et à ses ori­gines, Rousselot se que­relle en 1956 avec Aragon et le Comité natio­nal des écri­vains : il dénonce l’imposture, les crimes sta­li­niens, et mani­feste publi­que­ment sa soli­da­ri­té avec les insur­gés de Budapest où il séjour­nait, avec son ami le grand poète hon­grois Gyula Illyés, quelques jours avant l’éclatement de l’insurrection, le 23 octobre 1956.

Un an aupa­ra­vant, en 1955, en par­tie grâce à l’argent du Prix Cino del Duca, qu’il reçut pour son œuvre roma­nesque, Rousselot put faire construire une modeste mai­son (mais qui était sienne) à l’Étang-la-Ville (Yvelines). Parallèlement, il conti­nue à mener de front son tra­vail de poète, d’écrivain, de cri­tique, et d’homme enga­gé, non au sein d’un par­ti quel­conque, mais dans la vie des hommes, ses sem­blables. Ce qui ne l’empêche pas, élu Président du Syndicat des écri­vains en 1958, d’épouser la révolte de Mai 68 et de se rap­pro­cher du Parti socia­liste uni­fié de Michel Rocard. C’est sur la liste du PSU, qu’il se pré­sente, en vain, aux élec­tions muni­ci­pales de 1971, à l’Étang-la-Ville. Mais Jean Rousselot est avant tout poète. Il ne sera jamais un homme de par­ti, car il connaît trop bien les risques encou­rus, tant pour l’individu que pour l’œuvre, par une posi­tion sans nuances. Il devient Président de la Société des gens de lettres, en 1971. La créa­tion d’un régime de sécu­ri­té sociale pour les auteurs lui doit beau­coup.

En 1975, Jean Rousselot par­ti­cipe à la refon­da­tion de l’Académie Mallarmé (dis­soute en 1951), avec Denys-Paul Bouloc, Michel Manoll, Marcel Béalu, Edmond Humeau et Guillevic, qui en devient le pre­mier Président. L’Académie Mallarmé est à ses yeux, une défense et illus­tra­tion de la poé­sie, un ras­sem­ble­ment de poètes, certes, mais il y a aus­si le fait que la mémoire et l’œuvre du poète du coup de dé, l'interpellent de plus en plus.

Quatorze recueils vont venir à la suite de l’anthologie de poèmes, Les Moyens d’existence (œuvre char­nière), dont, Les Mystères d’Eleusis (Belfond, 1979), Où puisse encore tom­ber la pluie (Belfond, 1982), Pour ne pas oublier d’être (Belfond, 1990), Conjugaisons conju­ra­tions (Sud-Poésie, 1990), Le Spectacle conti­nue (La Bartavelle, 1992), Un Clapotis de Solfatare (Rougerie, 1994) ou Sur Parole (La Bartavelle, 1995) :

 

Au risque de se prendre les pieds
Dans les siècles qui s’effilochent
On a du s’arracher à l’étreinte sup­pliante
Du seul néflier sur­vi­vant
Pour voler au secours d’imprudents soleils
Coincés dans les congères du sou­ve­nir
On est pour­tant trai­té comme
Le der­nier Abencérage.

 

Un impor­tant choix de poèmes de Jean Rousselot, paraît chez Rougerie en 1997, sous le titre, Poèmes choi­sis 1975-1996, nous don­nant un choix repré­sen­ta­tif d’une œuvre poé­tique qui, tra­ver­sant son temps, en demeure éga­le­ment l’œil authen­tique. Des proses de Au Propre, aux poèmes inédits de 1996, en pas­sant par Les Mystères d’Eleusis, ou par Pour ne pas oublier d’être, Rousselot pour­suit son œuvre sans jamais déro­ger aux idées et aux valeurs de sa jeu­nesse. N’a-t-il pas écrit (in Des Pierres, 1979) : Écrire est une fonc­tion – Ni plus ni moins noble – Que pon­cer, décou­per, empi­ler – Porter à boire aux mois­son­neurs. Ainsi se trouve mise en évi­dence la néces­si­té de res­ter homme par­mi les hommes, d’être un tra­vailleur par­mi les tra­vailleurs. Rousselot, comme le sou­ligne Jean Bouhier, ne sait pas men­tir, il se dépouille, il se livre, passe aux aveux, fait le don de soi au sens le plus fra­ter­nel du mot, il se « res­ti­tue » quitte à confier qu’il lui faut « un poème pour ense­men­cer l’amour ».

Ainsi, le pre­mier ver­sant de cette œuvre « bali­sé » par l’anthologie Les Moyens d’existence, chante l’homme dans sa véri­té la plus nue et la plus hon­nête qui soit, son espoir, son désar­roi. Le second ver­sant que sym­bo­lisent Poèmes choi­sis, sans renon­cer aux valeurs pro­fondes et au lyrisme du poète, s’oriente encore davan­tage vers une per­pé­tuelle et inces­sante recherche sur le lan­gage, la nature de l’opération méta­pho­rique, qui est à la base de toute écri­ture. L’amour du lan­gage est très sen­sible au sein de cette œuvre, qui aura uti­li­sé sans aucun pré­ju­gé, pra­ti­que­ment toutes les formes du vers, de la strophe et du poème : poème en prose, vers libre, hexa­syl­labes, hep­ta­syl­labes, octo­syl­labes, déca­syl­labes, alexan­drins, mar­quant une fidé­li­té indé­lé­bile aux ori­gines ouvrières, à la terre, aux amis, à l’homme du quo­ti­dien, l’homme tout court, sur lequel le poète aura tant misé avec enthou­siasme, mal­gré de nom­breuses décep­tions :

 

L’homme est der­rière son regard
Comme der­rière une vitrine
Lavée à grande eau par le jour.

 

Définissant son art poé­tique, Rousselot écrit : « Le poème est une prise de conscience des pou­voirs du poète sur le temps, qu’il arrête, les sen­ti­ments qu’il rend à leur nature sublime, sur le réel, qu’il perce, trans­mue, déplace, pour en mon­trer l’essence et la péren­ni­té. » L’homme, comme le poète, est fait de paroles, de mou­ve­ments et d’engagements dans son temps, mais avec exi­gence : « Me paraît bon (en poé­sie) ce qui m’apporte une vision neuve du monde, ce qui « force » la mienne ou m’aide à la pré­ci­ser. Encore faut-il qu’il y ait sûre­té, beau­té, sinon nou­veau­té d’expression. Tout ce qui est « fabri­qué » me hérisse, même si c’est joli. Pas de bibe­lots chez moi. » Il ne fuit pas l’être, il ne cherche pas à le gran­dir, mais l’assume plei­ne­ment tel quel, avec ses limites, ses erreurs, ses rêves et ses espoirs : J’ai vu des hommes par mil­liers comme des plantes. – Mais libres de mou­rir ou d’imposer au ciel – La fédé­ra­tion immense de leurs sèves.

Notre cher ami nous quit­ta dans sa quatre-vingt onzième année, le dimanche 23 mai 2004, dans la soi­rée. Il fut enter­ré le ven­dre­di 28 mai au matin, au cime­tière du Pecq. Nous venions d’enterrer soixante-dix ans de poé­sie fran­çaise ; un homme d’action, qui a dura­ble­ment mar­qué les per­sonnes qui l’ont appro­ché. Malade et fati­gué, Jean nous a quit­tés, usé par une vie dont il n’ignora pas le grin­ce­ment des gonds au fond de la cour froide, ni l’acier, le cuivre et les mar­teaux, qui sont au-dedans de l’homme.

Avec plus de cent trente volumes (son œuvre s’étend sur près de soixante-dix ans), soit, pour être pré­cis : soixante-dix-huit livres et pla­quettes de poèmes, onze romans, cinq livres de contes et nou­velles, quinze bio­gra­phies, vingt-sept essais, treize livres tra­duits et/​ou adap­tés de l’étranger et vingt pièces radio­pho­niques ; l’œuvre de Jean Rousselot est monu­men­tale ; l’une des plus impor­tantes de notre temps, tant par sa qua­li­té que par sa diver­si­té ; elle est « ima­gée, rude, virile, par­se­mée de mots du jour et de for­mules fami­lières comme pour ne pas tra­hir un vécu dif­fi­cile et com­bat­tif », comme l'a écrit Jean Breton.  

Rappelons enfin que du 18 sep­tembre au 18 octobre 2013, la Maison de la poé­sie de Saint-Quentin-en-Yvelines, rend hom­mage à Jean Rousselot – qui aurait eu cent ans le 27 octobre 2013 -, à tra­vers une expo­si­tion, qui per­met de (re)découvrir le par­cours sin­gu­lier et l’écriture forte d’un poète qui n’a pas seule­ment été le témoin, mais sur­tout l’un des acteurs de son temps, ce dont rendent compte et sa vie et son œuvre, à tra­vers une foi inébran­lable en l’homme envers et contre tout. Rappelons qu’yvelinois d’adoption, le poi­te­vin Jean Rousselot vivait depuis 1955 à l’Étang-la-Ville, un petit vil­lage en bor­dure de la forêt de Marly ; rap­pe­lons éga­le­ment, qu’il avait inau­gu­ré le 14 février 2002, à Guyancourt (à quinze kilo­mètres de chez lui), cette Maison de la poé­sie, ain­si que, située juste à côté, la média­thèque qui porte son nom. Jean Rousselot, comme l’a écrit Georges Mounin, « on ne se demande même pas si c’est un grand poète. Mais c’est un poète, et c’est quelqu’un. »

A l’occasion du cen­te­naire de la nais­sance de Jean Rousselot, paraît au 4e tri­mestre 2013 : Christophe DAUPHIN : Jean Rousselot, le poète qui n’a pas oublié d’être, édi­tions Rafael de Surtis.

Sur Jean Rousselot, ce texte signé Paul Vermeulen :

https://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/notes-pour-une-po%C3%A9sie-des-profondeurs-8/paul-vermeulen