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Hommage et souvenir de Jean Grosjean

Par |2018-08-16T10:46:11+00:00 5 décembre 2012|Catégories : Chroniques|

Ce texte a été pro­non­cé par Jean-Luc Maxence, le 1er décembre 2012, lors de la jour­née d'études orga­ni­sée autour de l'oeuvre de Jean Grosjean par Recours au Poème, le Collège des Bernardins et l'association Art, culture et foi.

 

 

 

A quatre-vingt-quinze ans pas­sés, en 2004, alors que je dia­lo­guais régu­liè­re­ment avec lui dans la pers­pec­tive de la rédac­tion d’un « Poètes d’aujourd’hui » que les édi­tions Seghers m’avait deman­dé, Jean Grosjean m’a ensei­gné que tout homme était capable, même en ce siècle guer­rier et  maté­ria­liste à outrance, de répondre pré­sent à l’appel de Dieu. De cela je rends témoi­gnage et je ne l’oublierai jamais.

  « Allô ? Pourrais-je par­ler à Jean Grosjean ? » ai-je sou­vent deman­dé à son épouse Jacqueline, par télé­phone, en géné­ral tou­jours à la même heure, en fin d’après-midi. En effet, j’étais inquiet et peu sûr de moi, scri­bouilleur de doute et d’incertitude, assez mal ailé à vrai dire.  Je savais qu’André Marrissel s’était essayé déjà à résu­mer l’itinéraire du poète pour une  mono­gra­phie et avait échoué. Je n’en menais pas large, comme on dit. 

  J’étais allé, quelques mois avant mes entre­tiens télé­pho­niques,  à Avant-lès Marcilly, pré­sen­té par Pierre Oster et accom­pa­gné par un direc­teur lit­té­raire, ren­con­trer Jean Grosjean dans ce petit vil­lage du bout du  monde deve­nu sa retraite stu­dieuse et  où il retour­nait  dans le déta­che­ment de la nature, dans ce creu­set de la poé­sie. J’avais d’ailleurs en tête la phrase de Le Clézio : « La poé­sie est la source pure, elle est l’eau de la véri­té, et c’est cette eau que nous donne Jean Grosjean ».

    Il était si excep­tion­nel­le­ment  atten­tif à l’autre… L’œil du cœur, sans doute. Il n’y avait nul dog­ma­tisme dans son atti­tude, il se méfiait de la Gnose comme des gloses ! Il m’expliqua vite com­bien il par­ta­geait avec André Malraux son admi­ra­tion pour Tête d’Or, pour­quoi il aimait tant Maupassant, com­ment il demeu­rait tou­jours aux aguets du dieu vivant, en quoi il n’était pas un mon­dain, mais un poète dis­cret, « éter­nel  décou­vreur amou­reux des Livres sacrés » le Coran et la Bible, , tra­duc­teur d’Eschyle et de Sophocle, de Shakespeare, et un cri­tique par­fois sévère et tou­jours inso­lite. Il était comme une sorte d’anarchiste chré­tien, tra­quant l’instant « comme une rivière tran­quille » (écrit-il dans Les Vasistas) et se moquant super­be­ment, serei­ne­ment, des effets de mode en poé­sie, de l’éphémère des mar­chands du Temple. Il me confiait, à mots sobres, le fil d’or du Sens de sa vie, n’hésitant même pas à reve­nir sur cer­tains de ses pro­jets qui, selon son expres­sion employée dans un poème de La Lueur des jours « furent des retraites de Russie /​ dont cha­cun s’est tiré comme il a pu ».  Avec lui flat­te­ries et redon­dances ne pas­saient pas. J’aimais sa réserve, sa bon­té, une qua­li­té révo­lu­tion­naire chez un homme d’aujourd’hui, son regard fin et en défi­ni­tive fron­deur sur le pay­sage de la poé­sie de son temps. 

       Et je m’entendais avec lui spon­ta­né­ment, serei­ne­ment, ai-je envie de dire, et je n’ai pas besoin d’en appe­ler à ma longue  mémoire pour le revoir devant son bureau, m’expliquant  sa vie, me ras­su­rant d’un geste sobre afin que je pour­suive sans nulle crainte la pré­sen­ta­tion de son œuvre. 

    Ensuite, nous prîmes vite un rythme de croi­sière.  A l’heure du déclin du soleil, je lui télé­pho­nais tel un enfant indis­cret et il répon­dait avec net­te­té et dou­ceur à mes ques­tions même les plus mal­adroites. Cela durait tou­jours 10 minutes. « Il ne faut point le fati­guer » recom­man­dait sa femme. Mais je savais bien que je n’avais pas de temps à gas­piller, aux portes de l’intemporel et de l’éternité que je pres­sen­tais.

    « Jean Grosjean, par­lez-moi de la façon dont vous faites un poème ? Parlez-moi du ciel ? Parlez-moi du bon renon­ce­ment des choses de ce monde ? Parlez-moi de l’incarnation ? Parlez-moi d’un monde qui n’est pas de ce monde, et qui n’est pas encore hors du monde, de l’autre côté des choses et des gens de la Terre ? ».

   Qui disait qu’on approche avec per­ti­nence  la poé­sie de Grosjean qu’avec le sen­ti­ment irré­sis­tible de devoir ôter ses san­dales, comme devant je ne sais quel buis­son ardent ?  Grosjean, le poète du numi­neux, avec un N, le N sacré et qui fait peur, celui de Carl-Gustav Jung…

   Et puis l’heure vint de lui adres­ser le manus­crit du « Poètes d’aujourd’hui », l’heure de lui deman­der ce qu’il en pen­sait. L’heure du ver­dict, en somme. Et ce fut le der­nier coup de fil don­né au poète quelques mois avant sa dis­pa­ri­tion. « Ne suis-je donc pas pas­sé trop à côté de l’Essentiel ?  Ai-je cap­té quelque peu la brise qui contient tout entière la trans­cen­dance dis­crète du monde ? Ai-je été à bonne école ? »…

   Et Grosjean me répon­dit d’une voix tran­quille, basse mais joyeuse et dis­tincte, maî­tri­sée, pas seule­ment ras­su­rante mais affec­tive : « Maxence, vous allez bien­tôt ces­sé d’avoir peur. Nous allons pou­voir par­ler enfin cette fois ! de vous, de Dieu, de nous. Nous allons pou­voir par­ler sans crainte, il est temps. Oui, oui, votre texte me convient. Pour vous en assu­rer, écou­tez donc les titres choi­sis de cha­cun de vos para­graphes : « Ouverture, de la poé­sie comme patience et aven­ture spi­ri­tuelle, Tout un che­min de séré­ni­té en si peu de mots, De quel Dieu cap­ter les signes du fré­mis­se­ment ? Balises de vie face à l’intemporel, Puiser à la source des livres sacrés évite d’inventer, Héraut de Dieu et alchi­mie du lan­gage, L’appréhension du Réel sous l’apparence du sen­sible »… Voilà un seul poème pour dire ma vie. Merci pour cette atten­tion que vous avez si bien sou­te­nue ».

  Et le livre parut. Et je ne revis plus Jean Grosjean qui devait rendre sa vie à son Dieu. La conver­sa­tion sans peur, le dia­logue pro­mis n’eut pas lieu. Notre contact télé­pho­nique était à jamais cou­pé. « Il n’y a plus d’abonné poète au numé­ro que vous avez deman­dé ! Il n’y a plus d’abonné poète au numé­ro… »

  Je ne revins jamais à Avant-lès-Marcilly entendre, dixit l’homme célèbre du vil­lage, « son­ner  l’heure au clo­cher du vil­lage /​ quand la nuit danse à grands pas sur les herbes /​  dont la sen­teur l’enivre ».

   Je n’osais plus rap­pe­ler per­sonne. Je me retrou­vais seul et Grosjean comme devant, comme il plai­san­tait par­fois. Aujourd’hui, je me refuse à faire des effets mon­dains de manche, des phrases à  sor­tir en Sorbonne, des faire-part pom­peux pour « bluf­fer » avant d’être un fos­sile au fond des roches.

  Il ne me reste que ses poèmes. Et « l’âme de la forêt » pour inter­ro­ger un futur sans visage. Et tout l’invisible que l’on n’a pas pu se dire.  « l’inconsolable et calme regret ». Tout va si vite. Si vite, comme cette énigme d’un des der­niers  poèmes de Jean Grosjean, que je connais, par cœur :

                                  On a frô­lé les vil­lages du monde,
                                  On s’arrache à ces jours qu’on n’a pas vus,
                                  On s’écarte de soi. Tout va si vite.
                                  Juste eu le temps de m’essuyer les mains.
                                  J’aurais aimé avoir long­temps vingt ans
                                  Comme un busard qui plane ».            

        Matthieu Baumier et Olivier Germain-Thomas lors de l'hommage à Jean Grosjean au Collège des Bernardins, Paris, 1/​12/​2012

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