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Ibn Zaydūn

Par |2018-10-15T23:34:11+00:00 7 juin 2013|Catégories : Essais|

 

N’est-ce pas étrange
que la dis­tance nous sépare
et que je vive
comme si je n’avais jamais aspi­ré
l’odeur de ton milieu
ni que se fussent fon­dues
mes jambes avec tes jambes
que ta boue n’eût pas été
la matière de ma créa­tion
et qu’en ton sein
je n’eusse point trou­vé un foyer ?

*
Répondras-tu à qui t’invoque ?
Soigneras-tu qui se plaint ?
Ô toi tou­jours si près de moi-même si tu t’éloignes
tou­jours pré­sente même si tu t’absentes
Comment oublie­rai-je
moi que tu illus­tras par ton amour ?
Tu es une douce brise
qui pénètre dans les cœurs
Nous savons par intui­tion
mais avec une pleine cer­ti­tude
que le secret de la beau­té
tes robes l’enveloppent
 

Ibn Zaydūn[1], poèmes tra­duits de l’espagnol d’après l’édition bilingue de Mahmud Sobh, Instituto-Arabo de Cultura, Madrid, 1985. Pour une antho­lo­gie de poèmes tra­duits en fran­çais : Une séré­ni­té désen­chan­tée, trad. Omar Merzoug, Orphée/​La Différence, 1998. Enfin, Pour l’amour de la Princesse, poèmes choi­sis et tra­duits de l’arabe par André Miquel, édi­tions Sindbad, 2009.

Un poète authen­tique s’adresse d’abord à un être réel son contem­po­rain – non vir­tuel. Ses poèmes sont orien­tés. Ils s’éteignent avec ce quelqu’un dont la pré­sence déjà s’épuise. Mais il arrive qu’ils soient repris de mémoire parce que la situa­tion qu’ils évoquent appar­tient à l’universelle condi­tion humaine.

Or, il est assez facile d’être un poète dans l’âge ado­les­cent, se main­te­nir poète durant toute une exis­tence res­semble à un exploit dont le poète n’aura aucune connais­sance – affaire de futurs sco­liastes. (C’est une erreur, pour un écri­vain, d’éditer ses Œuvres com­plètes de son vivant.)

Habiter poé­ti­que­ment sur la terre a un sens[i]. Car qu’est-ce que don­ner une mai­son ? Conférer un inté­rieur ? À quoi ? À tout. Et le “plus que tout” est la condi­tion poé­tique de l’homme… dont le point de départ res­semble à de l’innocence.

Pourquoi ?

N’est-ce pas étrange (j’en vois étran­ge­ment[ii] quelques signes, alors je me demande…) /​que la dis­tance nous sépare (une dis­tance bien réelle, mesurable)/ et que je vive au lieu d’être déses­pé­ré ou de mou­rir ; l’écart s’est-il tant creu­sé entre ma vie et la tienne ? Ah, l’incrédulité)/ comme si je n’avais jamais aspi­ré (bu et respiré)/ l’odeur de ton milieu (lieu exact ; comme s’il ne m’était rien arri­vé de volup­tueux : par­fum, sen­teur, fra­grance, arôme, haleine ; je vis en oubliant qui je fus dans cette nuit-là : un chan­ceux et un être heu­reux ; le plai­sir ne fai­sait pas défaut)/ ni que se fussent fon­dues (mélan­gées[iii])/​ mes jambes avec tes jambes (…ce n’est pas une repré­sen­ta­tion mais une pré­sen­ta­tion. Est-ce vrai que le train de la vie nous fait pas­ser sur ces ins­tants ?)/​ que ta boue (rap­pel à l’ordre par La genèse) n’eût pas été/​la matière de ma créa­tion (image qui sera reprise maintes fois en poé­sie : je renais par toi quand je suis avec toi, etc. : thème. Je ne suis pas un être inné. Sans omettre que tu es le motif/​le conte­nu de mes paroles.) Le poète liste tous les ins­tants et tous les lieux.

Et qu’en ton sein (ton milieu)/ je n’eusse point trou­vé un foyer ? Une habi­ta­tion faite pour moi aus­si qui res­semble à un errant.

Eh bien que je vive cepen­dant, voi­là qui est curieux ! Les moments abso­lus ne seraient-ils pas éter­nels mais plu­tôt pas­sa­gers et en proie à l’oubli ou, pire, à l’indifférence ? Connaissance, dou­leur et jouis­sance…

Le comme si arrange un peu l’affaire des appa­rences sociales. N’empêche que je mène désor­mais une vie débraillée – sans remords ni trop mar­qué par un pas­sé – après avoir fait l’amour en amou­reux. Ce que je risque : l’ennui et le cynisme.

L’interrogation – ou expé­rience – du poète est plei­ne­ment actuelle, contem­po­raine, moderne. À cha­cun d’entre nous d’y répondre puisque l’expérience est iden­tique, du moins elle se déroule pour tous – elle résonne – dans le même champ gra­vi­ta­tion­nel. Mais la poé­sie opère un chan­ge­ment d’échelles[iv] ; elle ras­semble et du même coup sup­prime, en esprit, les dis­tances… pour en remettre d’autres qui se déro­be­ront à leur tour. Question de voca­bu­laire et de regard.

1re pro­po­si­tion : Essai d’une réponse : Jardin, dans tes feuilles mortes se rai­di­ra la pro­chaine nuit/​Et le jour s’il brille aura ta der­nière rose./La clar­té pose de justesse/​À nos pieds un bel abîme dont nos bouches tirent quelque fraî­cheur !

2e pro­po­si­tion : L’eau d’une rigole miroite sous les petites feuilles noires d’un oranger/​Pourtant la porte du ver­ger est fer­mée à clé.

3e pro­po­si­tion : Ramené pour cet ins­tant dans la ville où tu habites, je crains ta rencontre/​Mais per­sonne ne s’installe dans l’attente. Impossible.

4e pro­po­si­tion : Quand la lune pâle a mouillé sa corne dans la rosée, j’ai su que te suivre équi­va­lait à ne plus cou­rir à ta ren­contre.

5e pro­po­si­tion : Nul ne peut repré­sen­ter[v] l’infini par l’apparence, sauf à extraire d’un corps en éten­due l’in-défini, l’in-termittent… Or voi­ci que je cède à la vacance, etc.

Parce que…

Répondras-tu (en auras-tu le temps et le cou­rage) à qui t’invoques ? (ton mutisme est for­mé des mots que tu adresses désor­mais à quelqu’un d’autre ; tu ne m’entends plus et pour­tant je t’appelle)/ Soigneras-tu qui se plaint ? (cha­ri­té et remède ou baume – mor­phine – pour une per­sonne qui souffre/​qui a mal) car, mal­gré l’action oppo­sée : Ô toi (tutoie­ment mais pour moi seul) tou­jours si près de moi (je fais tout, machiste ? pour que tu restes dans mes bras), même quand tu t’éloignes (proxi­mi­té indes­truc­tible et, en plus, je la conserve en moi : opé­ra­tion dif­fi­cile, douteuse)/ tou­jours pré­sente, même si tu t’absentes (ça c’est moins évident, il y faut de l’imagination, l’effort d’un sou­ve­nir ; une pré­sence due à l’absence a un carac­tère propre : la mélan­co­lie… et, peut-être, hélas, la nos­tal­gie funeste. Enfin, pour­quoi tu t’absentes ? Une fleur te ren­drait-elle rêveuse ? Oui tes acti­vi­tés domes­tiques, mon­daines, ta famille oui, et, de loin en loin, tu savoures quelques syl­labes ou mêle peut-être ta res­pi­ra­tion à la mienne anthume.)

La rai­son :

Comment t’oublierai-je (quelle chose réus­si­rait, dans le futur, à ins­tal­ler l’oubli qua­si défi­ni­tif ?)/​ moi (j’ai un nom de famille) que tu illus­tras (illu­mi­nas telle une let­trine) par ton amour (ton inti­mi­té) ? Ma vie en a été chan­gée et elle change aus­si­tôt que je le dis, comme main­te­nant.

Beauté

… Tu es une douce brise (légère tu effleures et enve­loppes déli­ca­te­ment ; à peine si tu remues le soir[vi] les petites feuilles des oran­gers du patio ; enfin tu nous tires des larmes)/ qui pénètre (entre à fond) dans les cœurs (les sou­lève et les fait battre puis­sam­ment).

Savoir acquis au moyen de la brise :

Nous (les gens) savons par intui­tion (pas d’hypothèses ni de preuves, encore moins de concepts)/ mais avec pleine cer­ti­tude (puisque, c’est cer­tain, nous ne sommes pas morts encore)/ que le secret (chose qui per­dure le plus long­temps[vii]) de la beau­té (ou véri­té de divul­ga­tion[viii]. La beau­té est puis­sance de pré­sence qui regarde ce que j’oublie)/tes robes

( … indi­quant une nudi­té sous un voi­lage, mieux, une tunique) l’enveloppent (le couvent, le langent et l’épousent). Je vois cette beau­té ! Le désir devant le désha­billage de l’autre et de soi au lieu­dit Madînat al-Zahrâ !

Si juste cette der­nière et douce affir­ma­tion arabe ; cette image prend à la gorge. Quel humain n’a pas eu une pareille émo­tion ?

L’émotion est la matière pre­mière de tout poème tra­vaillé. Reste à en devi­ner le sens pro­duit par des cadences qui réson­ne­ront tôt ou tard en nous… après leur écoute atten­tive, inter­ro­ga­tive.

Nature du poème

Si la plu­part des poèmes parlent de l’amour[ix]et de la sexua­li­té, c’est qu’ils dési­gnent une part extrême et un temps fort dans l’expérience d’une vie sans his­toire. Un poème est sou­vent a- chro­nique quand bien même il se pré­sente comme un mani­feste poli­tique, une confes­sion ou une conso­la­tion, un algo­rithme. Là est son étran­ge­té ; là est sa pen­sée inquiète de la condi­tion humaine de nos jours, et de son pas­sé et de son futur. Aussi le poème n’est pas un diver­tis­se­ment[x]. (Je ne lis pas un poème pour pas­ser le temps. J’en lis un parce que je pres­sens qu’il résou­dra aujourd’hui mon sou­ci. Il m’éclairera. Là est son uti­li­té pre­mière.)

Bien qu’écrit dans ma langue mater­nelle, le poème est une étran­ge­té, il débarque par­mi nous comme un étran­ger : il pro­vient d’un incon­nu. Lequel ? de ma vie per­son­nelle et en groupe ? de la socié­té dans laquelle je tra­vaille ? de mes songes ou de mes pro­jets ? Or, l’étrangeté c’est sou­vent la peur : le poème pres­crit le remède. Cependant, ni labo­ra­toire ni phar­ma­cie ne le pos­sèdent.

 

 

[i] La for­mu­la­tion de Hölderlin est la sui­vante : (…) “  Telle est la mesure de l’homme./ Riche en mérites, mais poé­ti­que­ment toujours,/ Sur terre habite l’homme. ”  En bleu ado­rable, trad. André du Bouchet.

Je me réfère aus­si aux tra­vaux pré­cur­seurs de Georges-Hubert de Radkowski, Anthropologie de l’habiter – vers le noma­disme, PUF, 2002. Aujourd’hui l’espace urbain sert de réfé­rence – y com­pris pour les déserts, les régions lit­to­rales et l’Himalaya. “ L’histoire de l’urbanisation est sans aucun doute un des plus pas­sion­nants aspects de l’aventure de l’humanité. ”Paul Bairoch, De Jéricho à Mexico, Gallimard, 1985. Toutefois, dans ce plein un vide s’insère qui a forme de la non-immé­dia­te­té…

[ii] Car je me trouve dans un tel tohu-bohu et sur un tel tobog­gan…

[iii] Ibn Zaydūn : “ Dans les deux cas/​ de l’union et de l’absence/ et dans les deux jours/​ du rap­pro­che­ment et de la distance/​ ce m’est assez si mes désirs/​ t’atteignent sur ton horizon/​ matin et soir /​ Et qu’à peine tu m’adresses un salut /​ s’il n’est même qu’un souffle de la brise/​ Ma poi­trine est pleine de dou­leur pour toi/​ Mon cœur rêve tou­jours ton amour ”

[iv]  Les humains vivent dans un lieu et dans un temps. Parmi des formes.

[v]  Image : à ce pro­pos je me sou­viens du film d’Orson Welles, “ Vérités et Mensonges ” ( F for Fake), 1973.

[vi] La brise vient avec le moment d’atténuation du jour. C’est-à-dire le moment où les regards embrassent le plus d’espace.

[vii]  Ibn Zaydūn : “  Si tu vou­lais    entre nous deux/​ il y aurait à tout jamais un secret /​ Il te suf­fit de savoir que si tu portes mon cœur/​ il pour­ra soulever/​ ce que les autres cœurs ne sup­portent pas ”

[viii] La lai­deur n’est pas le contraire de la beau­té. Elle est une dis­grâce mali­cieuse. Cf. Leopold Sacher-Masoch, L’esthétique de la lai­deur, Buchet/​Chastel, 1967.

[ix]  Non mari­tal, cet état sin­gu­lier met en relief la réci­pro­ci­té entre deux per­sonnes et leurs dif­fé­rences diver­gentes et conver­gentes. Le bilan  du résul­tat se cal­cule jour après jour. Un sur­saut est pos­sible. Vivre ensemble  – c’est-à-dire par­ta­ger les riens – défait les habi­tudes, rend colé­reux, rend heu­reux,  fait rêver, ras­sure, et, sur­tout, rend  moins éphé­mère notre durée de vie. Vivre ensemble est dif­fi­cile – les deux engueu­lades de Adam et Eve.

[x]  A la radio, un syn­di­ca­liste affir­mait que la lutte  contre le capi­ta­lisme ce “  n’est pas de la poé­sie ”… C’est de la réa­li­té quo­ti­dienne et sala­riée – ou chô­mage… Je suis un sala­rié dans une entre­prise pri­vée. Et l’une des défi­ni­tions de l’entreprise c’est de pro­cu­rer du pro­fit aux bailleurs de fonds avec le pré­texte d’une répar­ti­tion.

 

 

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