> Jacques Dupin et l’acte d’habiter l’impossible

Jacques Dupin et l’acte d’habiter l’impossible

Par | 2018-02-20T20:08:40+00:00 1 septembre 2014|Catégories : Essais|

De quoi par­ler lorsqu’il n’y a rien à dire, lorsque tout ce qui avait été construit est en ruines et que l’acte de dire est deve­nu impos­sible ? La poé­sie est peut-être le seul espace où l’impossible devient pos­sible.

Comment dire ? est consi­dé­ré comme le texte inau­gu­ral de Jacques Dupin. René Char le publia en 1949 dans la revue Empédocle, qu’il diri­geait avec Albert Camus et Albert Béguin. Dupin avait 22 ans. La guerre n’était pas loin, et les ruines qu’elle avait lais­sées encore bien pré­sentes après l’occupation des nazis, les camps d’extermination, la révé­la­tion d’Auschwitz, que feront réson­ner les mots célèbres d’Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est bar­bare, et ce fait affecte même la connais­sance qui explique pour­quoi il est deve­nu impos­sible d’écrire aujourd’hui des poèmes »[1]. Le jeune poète l’avait déjà consta­té d’une cer­taine manière dans Comment dire : « On ne peut édi­fier que sur des ruines. »

Certes, la poé­sie de Dupin va se fon­der sur la des­truc­tion. Il n’y a pas d’autre voie pos­sible. Oui, pour para­phra­ser Adorno, écrire des poèmes est deve­nu impos­sible, et l’on peut même en faire une pré­misse : « Écrire des poèmes est impos­sible ». Dès lors, il semble tout à fait nor­mal d’espérer atteindre l’impossible à la recherche de la poé­sie. Déchiqueter l’écriture pour­rait mener quelque part : sau­ver la poé­sie, la res­ti­tuer dans son état le plus pur. Mettre en lumière l’impossible et y ren­con­trer la poé­sie : « Ma géné­ra­tion a gran­di dans ce cli­mat de déso­la­tion où les ruines ne man­quaient pas. Matérielles, mais aus­si spi­ri­tuelles et méta­phy­siques. Etat des lieux : état des ruines ».[2]

Tâche du poète : l’impossible ; pour décom­po­ser l’écriture comme pour édi­fier sur des ruines, une des­truc­tion préa­lable est néces­saire. Destruction et construc­tion vont de pair, il ne s’agit pas ici de per­ma­nence mais de dépla­ce­ment :

Écrire pour moi ce n’est pas être le ges­tion­naire encore moins le gar­dien, le guide, le contrô­leur
de ce qui est, qui est écrit. Mais le mou­ve­ment de la marche, l’ouverture des yeux, le corps qui se
pro­jette dans l’inconnu, et la parole qui découvre, qui éclaire.[3]

 

 

Et dans ce dépla­ce­ment, comme le dit Dupin, le sur­gis­se­ment de la parole.

Tenter de suivre les pas du poète, c’est abor­der le ter­ri­toire de l’impossible. Et pour appro­fon­dir le tra­vail du poète et com­prendre ce che­mi­ne­ment, il faut s’interroger sur le lan­gage lui-même. Sur le maté­riel dont le poète dis­pose. Dans l’entretien qu’il a eu avec Valéry Hugotte, il pro­pose, pour l’expliquer, un cane­vas où le lan­gage, en tant qu’entité auto­nome, serait pri­vé de sa fonc­tion com­mu­ni­ca­trice. Dans un tel scé­na­rio, la langue est nue, nue en pleine lumière, et cette nudi­té pro­voque vio­lence. C’est dans ce chaos, le lan­gage, que les mots scin­tillent comme des étoiles et que les poètes tra­vaillent :

 

Les écri­vains, et sin­gu­liè­re­ment les poètes, tra­vaillent le chao­tique et l’informulé de la langue.
Ils ne façonnent pas ni ne fomentent, ni ne modèlent la langue, ils pré­ci­pitent son sur­gis­se­ment.
Ils s’absentent pour lui livrer pas­sage, et réins­crire à tra­vers leurs corps, ses traits et son sens.

 

Ainsi, dans l’obscurité du chaos, par­mi les constel­la­tions des mots qui scin­tillent, le poète doit s’absenter com­plè­te­ment, seule manière de lais­ser la voie libre, seule manière de ne pas inter­cep­ter la langue et d’en pré­ci­pi­ter le sur­gis­se­ment. Le Sujet doit s’absenter et de cette absence sur­git la parole nue. Le poète habite cette absence, dans l’écart. Et c’est grâce à cet écart que sur­git la parole. Pour entre­voir la poé­sie de  Dupin, nous devons donc atteindre cet espace d’absence, nous devons oublier les Je, suivre avec lui le sur­gis­se­ment et tou­cher, pour un ins­tant seule­ment, l’impossible. Autrement dit, la poé­sie. Car, la poé­sie, dit-il, « c’est l’acte le plus pur d’habiter l’impossible [4] ».

 

 

 

 


[1] Prismes (1955), Payot, 1986.

[2] Entretien entre Valéry Hugotte et Jacques Dupin. Édifier sur des ruines sur http://​remue​.net/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​329 consul­té le 04 /​12/​13 à 16 :21

[3] Ibid.

[4] Décréau J, «  Jacques Dupin, La poé­sie comme une déchi­rure », sur http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/01/jacques-dupin-la-po%C3%A9sie-comme-une-d%C3%A9chirure-.html, consul­té le 04/​12/​13 à 21:11

 

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