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Je me souviens

Par |2018-12-11T08:05:32+00:00 13 janvier 2015|Catégories : Chroniques|

 

Je me sou­viens[1]

 

Je me sou­viens de la ren­contre avec Jacques Derrida, rue d’Ulm, à la fin de la pre­mière séance du sémi­naire de 1975/​1976 . Les volon­taires s’inscrivaient au GREPh[2] ; voyant le nom du tout jeune homme que j’étais alors, il m’avait dit : « vous êtes Didier Cahen ? je viens de lire votre texte sur Jabès [3]» !

Je me sou­viens de la tor­ture à chaque fois qu’il fal­lait l’appeler, lui télé­pho­ner, me confron­ter à son embar­ras au-delà du rai­son­nable …et de cette lita­nie d’excuses, de culpa­bi­li­té (non feinte) quand on res­tait un moment sans se voir : « par­don­nez-moi, j’aurais du vous appe­ler, je ne vous oublie pas etc. etc. »

Je me sou­viens de la marotte (fort/​da) qu’avait offerte Jacques et Margueritte à la nais­sance de ma fille Marine.

Je me sou­viens de ma lec­ture de l’Ecriture et la Différence ; sans rien com­prendre…,  j’ai eu le sen­ti­ment intime, pro­fond, que ce livre était d’abord écrit pour moi. Comme si son inson­dable mys­tère par­lait pour moi, de moi.

Je me sou­viens du chat qui n’avait pas de nom à Ris Orangis . JD : « pas for­cé­ment mon chat, je ne suis pas le seul à vivre ici » (sic)

Je me sou­viens qu’il ne sup­por­tait pas cer­taines into­na­tions « pied noir » dans son « par­lé », seul signe tan­gible (ou presque) de sa Nostalgérie.

Je me sou­viens de son insis­tance mili­tante pour col­ler des enve­loppes pen­dant des heures entières lorsqu’on devait envoyer  les cour­riers du GREPh.

Je me sou­viens qu’il pro­non­çait Tselannn… pour par­ler de Paul Celan et de façon  assez étrange Chtrette comme si Strette[4] avait été un mot alle­mand !!

Je me sou­viens de Derrida s’emportant : « mais oui il y a de grands écri­vains, des petits, des nuls etc. etc. »

Je me sou­viens de sa sévé­ri­té exces­sive à pro­pos de l’Anti-Oedipe au moment de sa sor­tie.

Je me sou­viens de Derrida me confiant qu’il aurait aimé écrire de la poé­sie , ce qu’on appelle de la poé­sie mais rien à faire à chaque fois la théo­rie reve­nait empié­ter sur le pro­pos, reprendre le des­sus.

Je me sou­viens d’une soi­rée mer­veilleuse chez lui à par­ler des juifs d’Alger, d’amis pieds-noirs etc. et un Derrida bou­le­ver­sé nous embras­sant Claire et moi au moment où nous repar­tions.

Je me sou­viens de sa pho­bie de l’avion.

Je me sou­viens  de ce sale virus qui, pour un temps,  lui avait défor­mé le visage. (Je me sou­viens …du ric­tus ! non de l’ennemi invi­sible).

Je me sou­viens d’un expo­sé que je devais faire au sémi­naire rue d’Ulm ; j’improvisais tant bien que mal, et plu­tôt mal que bien ! (quelques excuses ? j’étais bien jeune  et pour mille et mille rai­sons n’avais pas pu le pré­pa­rer) et Derrida abré­geant ma souf­france d’un : « où vou­lez-vous en venir ?» 

Je me sou­viens que l’ineffable C. (pilier indé­fec­tible du sémi­naire où il inter­ve­nait sans cesse pour contrer Derrida au nom de Lacan (ou Deleuze), fai­sant stric­te­ment le contraire chez Lacan (ou Deleuze ), disait-on) m’a défen­du becs et ongles…à ma plus grande honte.

Je me sou­viens d’un ren­dez-vous dans son bureau rue d’Ulm où je lui don­nais mon Faux-tableau de Derrida  à paraitre dans Critique[5]…et des très longues minutes ou je suis res­té incré­dule, bouche bée, assis devant lui tan­dis qu’il lisait tran­quille­ment mon texte (fort heu­reu­se­ment à la lec­ture du titre il m’avait gra­ti­fié d’un ami­cal « ça com­mence bien ».)

Je me sou­viens de son humour et de ses yeux rieurs quand il ris­quait, tou­jours avec une infi­nie déli­ca­tesse,  un « mot d’esprit ».

Je me sou­viens avoir fumé un paquet de ciga­rettes (au moins) en une après-midi pen­dant que nous enre­gis­trions, chez lui, le Bon Plaisir pour France Culture[6].  Le cen­drier débor­dait de mégots, il était étin­ce­lant – c’était pour­tant son pre­mier enre­gis­tre­ment pour un « grand » média – et je tis­sais entre nous …un écran de fumée !

Je me sou­viens comme si c’était hier des craintes de Jacques par­lant de son fils Pierre,  et ne pou­vant ima­gi­ner qu’il vive seule­ment de sa plume sans avoir un métier, sans gagner sa vie  « comme tout le monde ».

Je me sou­viens de sa sainte colère quand pris par le contrô­leur du train sans avoir com­pos­té son billet  – nous par­tions pré­sen­ter le GREPh en pro­vince -, il a refu­sé de payer l’amende et lon­gue­ment résis­té avant de sor­tir avec une mau­vaise volon­té évi­dente sa carte d’identité.

Je me sou­viens mais pré­fère ne pas me sou­ve­nir de sa remarque ter­rible au sujet des bidasses avi­nés qui nous cas­saient les oreilles au retour.

Je me sou­viens d’un sémi­naire sur Temps et Etre[7], rue d’Ulm où rien n’allait, où il lisait le texte sans vrai­ment par­ve­nir à le lire,  où on sen­tait qu’il n’irait pas au bout ce jour-là   …et de mon sou­la­ge­ment en pen­sant : même à lui, la panne sèche, ça arrive aus­si !

Je ne me sou­viens pas des innom­brables scènes qu’a pu lui faire son amie Sarah K. (mal­gré l’affection réci­proque). Je me sou­viens qu’il lui repro­chait par­fois avec pas mal de véhé­mence.

Je me sou­viens de sa joie sin­cère quand je lui ai confir­mé que j'avais pu joindre Green, le chan­teur de Scritti Politti, auteur de la chan­son « Jacques Derrida » et que ren­dez-vous était pris pour l’enregistrement du Bon Plaisir.

Je me sou­viens de ses pre­mières lunettes (au milieu des années 80 ?) très loin du style atten­du – pas « intel­lo » plu­tôt style cou­tu­rier, contre­si­gnant son élé­gance natu­relle.

Je me sou­viens de la bous­cu­lade sur le quai de la gare de l’est à son retour de Prague, après son arres­ta­tion pour « pro­duc­tion et tra­fic de drogue » (phar­ma­kon ?) et sa libé­ra­tion grâce à l’intervention de Mitterrand.

Je me sou­viens du sémi­naire le mer­cre­di suivant…et de la fin sur­tout. Après qu’il eut emprun­té bien des che­mins (le sémi­naire por­tait sur « la méthode »), par­lé de toutes les fila­tures, le type en imper cou­leur mas­tic qui est sor­ti vite fait, la tête un peu cour­bée et les mains dans les poches ! Comme dans un « polar » ! Assez dis­cret pour sus­ci­ter un éclat de rire géné­ral…

Je me sou­viens qu’il m’avait sidé­ré en m’avouant en 1998 (un peu pous­sé par Margueritte, c’est vrai) qu’il ne sup­por­tait plus le foot­ball, mal­gré son rêve de gamin, si sou­vent rap­por­té,  de deve­nir foot­bal­leur pro­fes­sion­nel – rêve que je par­ta­geais !

Je me sou­viens de notre der­nière ren­contre très mati­nale  au col­loque Blanchot à Jussieu en mars 2003 et de ces simples mots qui m’avaient pro­fon­dé­ment tou­ché : « je suis venu vous écou­ter ».

Je ne me sou­viens pas du nombre exact de livres qu’a publiés Derrida ; compte, par ailleurs dif­fi­cile à faire pour un tas de raisons…qu’on trou­ve­ra aus­si bien dans les livres !

Je me sou­viens de ces mots que j’ai ris­qués il y a 10 ans tout juste pour dire ce que je n’arrivais pas à dire : « goût abso­lu de la vie, désir abso­lu du pos­sible, rêve abso­lu de l’impossible, quête per­ma­nente d’une aven­ture abso­lu­ment phi­lo­so­phique pour recher­cher une autre huma­ni­té de l’homme, lui offrir un ave­nir. (…)Soyons-en sûrs, Jacques Derrida aura don­né sa vie à la phi­lo­so­phie. »

 

                                                                       

 


[1] Ce texte reprend donc la forme ima­gi­née par Georges Perec s’inspirant direc­te­ment du I remem­ber de Joe Brainard

[2] Le Groupe de Recherche sur l’Enseignement Philosophique a été créé en jan­vier 1975.

[3] Le corps nomade, revue Change n° 22, mars 1975

[4] Strette, Mercure de France, Paris, 1971, trad. André du Bouchet

[5] Faux-tableau de Derrida sur La véri­té en pein­ture, Critique n° 390, novembre 1979

[6] Le Bon Plaisir de Jacques Derrida une émis­sion de Didier Cahen et  Mehdi El Hadj dif­fu­sée sur France Culture le 22 mars 1986

[7] Temps et Être in Questions IV, Gallimard, 1976

 

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